Jamais les milliardaires n’ont été aussi riches. La concentration record des richesses n’est plus seulement une question économique, elle menace désormais directement la démocratie. C’est l’alerte dressée par Oxfam dans son treizième rapport annuel sur les inégalités mondiales, publié ce lundi 19 janvier, à l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, grand rendez-vous des leaders politiques et économiques.
Intitulé « Résister au règne des plus riches », ce rapport, élaboré par plusieurs dizaines de chercheurs et diffusé simultanément dans plus de 80 pays, met en lumière une accélération spectaculaire de l’accumulation des richesses au sommet, tandis qu’une grande partie de la population mondiale s’enfonce dans la précarité. Depuis 2020, la fortune des milliardaires a ainsi bondi de 81 %, alors qu’une personne sur quatre dans le monde peine à se nourrir correctement et que près de la moitié de l’humanité vit sous le seuil de pauvreté.
« Le fossé grandissant entre les riches et les autres se traduit par un déficit politique grave et insoutenable ».
Pour Oxfam, cette dynamique n’est pas neutre. Elle se traduit par une captation croissante du pouvoir politique par une minorité ultra-fortunée. « Le fossé grandissant entre les riches et les autres se traduit par un déficit politique grave et insoutenable », alerte Amitabh Behar, directeur général de l’ONG. Selon Oxfam, les milliardaires ont aujourd’hui 4 000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyens ordinaires. Dans les pays les plus inégalitaires, les risques de recul démocratique, érosion de l’État de droit, manipulation électorale sont jusqu’à sept fois plus élevés. « Personne ne peut se permettre de sous-estimer la gravité de la situation. Les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l’érosion des droits et de la sécurité des personnes à une rapidité effrayante », poursuit Amitabh Behar.
La fortune des milliardaires français a doublé depuis 2017
Si ces tendances sont mondiales, la France apparaît comme l’un des exemples les plus frappants en Europe. En 2025, la richesse totale dans le pays a progressé de plus de 16 %, soit trois fois plus vite que sur les cinq années précédentes, atteignant 18 300 milliards de dollars, un niveau historique. Dans le même temps, la pauvreté touche désormais 15,4 % de la population, selon l’INSEE, un record depuis trente ans.
Les chiffres sont éloquents. Les 53 milliardaires français détiennent aujourd’hui davantage de richesses que plus de 32 millions de personnes réunies, soit près de la moitié de la population. En moyenne, « un milliardaire gagne en 24 minutes l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français, estimé à 42 438 euros ».
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé. Cette hausse, évaluée à plus de 220 milliards d’euros et concentrée sur à peine 32 personnes, « représente l’équivalent du financement de 10 000 postes d’enseignants pendant près de quatre siècles ».
« Emmanuel Macron aura été le président des milliardaires. »
Pour Layla Abdelké Yakoub, responsable du plaidoyer « Justice fiscale et inégalités » à Oxfam France, cette trajectoire n’a rien d’accidentel. « Emmanuel Macron aura été le président des milliardaires. Au cours de ses deux mandats, le principe républicain d’égalité a été profondément mis à mal. Les ultra-riches disposent aujourd’hui d’un accès privilégié aux sphères du pouvoir », dénonce-t-elle.
Elle pointe une surreprésentation flagrante des plus aisés au sommet de l’État : « Dans le gouvernement Bayrou par exemple, 22 ministres sur 36 étaient millionnaires. Cette concentration de richesse alimente un cercle vicieux, ceux qui disposent déjà de plus de ressources économiques façonnent les politiques publiques à leur avantage, tout en aggravant les inégalités. Pendant ce temps, les plus modestes sont relégués au rang de spectateurs du débat démocratique. »
Une influence directe sur les politiques publiques
Le rapport met également en garde contre le pouvoir d’influence croissant des grandes fortunes sur les décisions politiques, ce qu’Oxfam qualifie de « pouvoir d’accaparement des politiques publiques ». « L’explosion de l’ultra-richesse n’est ni neutre ni anodine. Elle est extrêmement coûteuse pour la société française », insiste Layla Abdelké Yakoub. « La sous-imposition des grandes fortunes représente un manque à gagner de plusieurs dizaines de milliards d’euros pour l’État, tandis que certains milliardaires utilisent leur puissance économique pour orienter le débat médiatique et bloquer toute réforme fiscale ambitieuse. »
Les débats autour du budget 2026 illustrent cette tension. « Les propositions visant à corriger les inégalités devant l’impôt, comme la taxe Zucman, ont suscité une contre-offensive massive de grandes fortunes et d’organisations patronales. C’est un signal très inquiétant pour la démocratie », ajoute-t-elle.
Une urgence démocratique à l’approche de 2027
Pour Oxfam, le danger est désormais politique autant que social. « Les alertes sur les inégalités sont aujourd’hui confirmées par des institutions majeures comme l’INSEE ou la Banque postale. Malgré ce diagnostic largement partagé, les responsables politiques continuent d’ignorer des solutions fiscales pourtant soutenues par 85 % des Français, comme la taxe Zucman », souligne Layla Abdelké Yakoub.
Les propositions d’Oxfam pour enrayer la spirale
Face à ce constat, Oxfam appelle les États à mettre en œuvre des plans nationaux crédibles de réduction des inégalités, assortis de délais contraignants. L’ONG plaide également pour une « imposition efficace des ultra-riches », à des niveaux suffisamment élevés « pour réduire leur pouvoir économique et politique », ainsi que pour l’instauration de « pare-feux stricts entre richesse et pouvoir » : encadrement renforcé du lobbying, limitation du financement des campagnes électorales, indépendance accrue des médias.
En France, Oxfam propose 19 réformes fiscales concrètes et chiffrées, parmi lesquelles : la mise en place de la taxe Zucman, un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros (15 à 25 milliards d’euros de recettes annuelles) ; la suppression du prélèvement forfaitaire unique sur les dividendes (+ 9 milliards d’euros) ; la rénovation de la taxe sur les transactions financières (+ 11 milliards) ; une réforme ciblée de l’héritage sur les super-héritages (+ 14 milliards) ; le rétablissement d’un ISF rénové assorti d’une surtaxe climatique (+ 15,6 milliards).
Des propositions qui font écho à l’opinion publique. Selon un récent sondage IFOP, 85 % des Français souhaitent que l’effort budgétaire repose davantage sur les grandes fortunes et les grandes entreprises. Pour Oxfam, il s’agit désormais d’un enjeu démocratique majeur.