Hearing of French billionaire and majority shareholder of the Canal+ media group Vincent Bollore at National Assembly
Credit : Stephane Lemouton

L’offensive de Vincent Bolloré sur le septième art

À la veille de l’ouverture du Festival de Cannes, une tribune signée par près de 600 professionnels du cinéma dénonce l’extension de l’influence de Vincent Bolloré dans le septième art. L’entrée de Canal+ au capital d’UGC ravive les craintes autour de la concentration des médias et d’une possible emprise idéologique sur la création culturelle française.
Emma Bador-Fritche

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À quelques heures de la montée des marches cannoise, le cinéma français a choisi de sortir du silence. Dans une tribune publiée lundi 11 mai dans Libération, près de 600 professionnels du secteur, acteurs, réalisateurs, producteurs, techniciens et exploitants alertent contre « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le cinéma français à travers l’expansion du groupe du milliardaire Vincent Bolloré. Parmi les signataires figurent notamment les acteurs Swann Arlaud, Juliette Binoche, Adèle Haenel ou encore le réalisateur Arthur Harari. Tous dénoncent une concentration culturelle qu’ils jugent sans précédent. Le point de crispation est connu. En octobre 2025, Canal +, propriété du groupe Vivendi, a acquis 34 % du capital d’UGC, troisième réseau de salles de cinéma en France, avec l’ambition affichée d’en prendre le contrôle total d’ici à 2028. Une opération qui donnerait au groupe Bolloré une présence sur l’ensemble de la chaîne du cinéma : financement, production, distribution et diffusion. « Nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », écrivent les auteurs de la tribune, réunis autour du collectif « Zapper Bolloré ». Selon eux, « derrière son costume d’homme d’affaires », Vincent Bolloré, partisan d’une union de la droite et de l’extrême droite porterait un « projet civilisationnel réactionnaire d’extrême droite », déjà visible à travers des médias comme CNews ou dans le secteur de l’édition.

Une concentration culturelle jugée inédite

L’inquiétude dépasse largement le seul monde du cinéma. Depuis plusieurs années, Vincent Bolloré étend son influence à l’ensemble du paysage culturel français. Déjà puissant dans les médias, de la télévision à la radio en passant par la presse écrite, l’industriel breton a renforcé sa présence dans l’édition avec la prise de contrôle d’Hachette Livre en 2023. Pour la sénatrice socialiste, Sylvie Robert, membre de la commission culture du Sénat, l’acquisition progressive d’UGC s’inscrit dans « un même mécanisme à l’œuvre depuis une dizaine d’années ». « Des industriels achètent tout l’écosystème et toute la chaîne de valeur pour avoir la possibilité d’intervenir de la création jusqu’à la distribution », explique-t-elle. « Cela a commencé par les médias, puis l’édition, et maintenant le cinéma ». Elle ajoute : « C’est le même mécanisme depuis une dizaine d’années ». L’élue voit dans la tribune publiée à la veille du Festival de Cannes « une inquiétude fondée », nourrie par plusieurs signaux récents : les critiques répétées du Rassemblement national contre le Centre national du cinéma (CNC), les débats autour de l’audiovisuel public après la commission d’enquête du député UDR, Charles Alloncle, ou encore l’éviction d’Olivier Nora de la direction des éditions Grasset. « Derrière, il y a la question des imaginaires, des représentations, de la manière dont on façonne la société », estime-t-elle. « Ce n’est pas seulement une bataille culturelle, c’est un combat idéologique ».

Même tonalité du côté du sénateur communiste Jérémy Bacchi, lui aussi membre de la commission culture. Il juge que « l’entrée de Canal + au capital d’UGC peut marquer un tournant dangereux ». « Si le même acteur a la main du financement jusqu’à l’exploitation en salles, il existe un risque réel de contrôle sur toute la chaîne de fabrication des films », affirme-t-il. « Cela pourrait constituer une menace directe pour la liberté de création et le pluralisme culturel ». Le sénateur appelle à « sécuriser la gouvernance » des grands groupes de financement afin d’éviter toute « ingérence idéologique dans les œuvres ». Pour autant, l’élu nuance son propos sur un point : « L’aspect positif, c’est qu’il s’agit encore d’un groupe français. Laisser des piliers historiques du cinéma passer sous pavillon étranger déposséderait la France de son histoire cinématographique propre. […] La maîtrise de nos catalogues et de nos œuvres est un enjeu de souveraineté culturelle nationale et doit le rester ».

« J’aimerais qu’on me montre concrètement à quel moment l’indépendance culturelle a été remise en cause »

À droite, ces accusations sont accueillies avec scepticisme. Le sénateur apparenté Les Républicains, Jean-Raymond Hugonet, dénonce pour sa part une forme de procès intenté à la réussite économique de Vincent Bolloré. « Il y a un côté désespérant à voir systématiquement condamnés les gens qui réussissent dans ce pays », estime-t-il. « Quand on connaît la réussite de Canal + qui a été repris alors qu’il coulait, il faut aussi regarder les faits ». S’il reconnaît la nécessité « d’un encadrement » pour éviter « un capitalisme débridé », l’élu juge que les critiques relèvent parfois d’une logique « corporatiste ». « J’aimerais qu’on me montre concrètement à quel moment l’indépendance culturelle a été remise en cause », poursuit-il. « Je ne pense pas que Vincent Bolloré va organiser des autodafés ».

Pour lui, les craintes exprimées autour d’Hachette ou d’UGC relèvent souvent d’un procès d’intention. « Si certains auteurs ou réalisateurs s’en vont, cela laissera aussi de la place à d’autres », dit-il encore. « Être artiste n’a jamais été simple ». Le sénateur défend également une lecture plus libérale du paysage médiatique : « Si Vincent Bolloré veut une presse d’influence, il achète le Journal du Dimanche. Mais personne n’est obligé de l’acheter ».

Le cinéma français face à ses dépendances

Dans les coulisses du cinéma français, beaucoup reconnaissent un paradoxe devenu presque impossible à contourner : le groupe Canal + est aujourd’hui l’un des piliers du financement du septième art. Pour de nombreux producteurs, distributeurs ou réalisateurs, il est devenu extrêmement difficile de monter certains projets sans l’appui financier de la chaîne cryptée. C’est précisément cette dépendance structurelle qui nourrit désormais les inquiétudes d’une partie du secteur. Car derrière la question économique se profile une interrogation politique, que devient l’indépendance de la création lorsqu’un même acteur est présent du financement jusqu’à la diffusion des œuvres ? Plusieurs professionnels redoutent qu’à terme, certains films jugés trop critiques, trop politiques ou éloignés d’une ligne idéologique dominante aient davantage de difficultés à voir le jour. Dans une partie du monde culturel, cette dépendance vis-à-vis d’un groupe accusé par ses opposants de promouvoir des idées conservatrices et proches de l’extrême droite provoque malaise et inquiétude.

La tribune publiée à la veille du Festival de Cannes marque ainsi une nouvelle étape dans la mobilisation contre la concentration des pouvoirs médiatiques et culturels. Après les écrivains et les éditeurs mobilisés autour de Grasset et Fayard, ce sont désormais les professionnels du cinéma qui prennent publiquement position. À un an de l’élection présidentielle, le débat dépasse désormais largement le seul cadre du cinéma.

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