Loi alimentation : débat autour de la définition des fromages fermiers au Sénat
Les sénateurs ont adopté un article permettant à un fromage de recevoir l’appellation fermier, même s’il est affiné en dehors de la ferme. Le débat n’a pas été mis sous cloche au Sénat. Certains en ont même fait tout un fromage…

Loi alimentation : débat autour de la définition des fromages fermiers au Sénat

Les sénateurs ont adopté un article permettant à un fromage de recevoir l’appellation fermier, même s’il est affiné en dehors de la ferme. Le débat n’a pas été mis sous cloche au Sénat. Certains en ont même fait tout un fromage…
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En France, il y a un sujet sérieux, avec lequel on ne rigole pas : le fromage. Surtout quand il s’agit des fromages fermiers. Les sénateurs ont pris le temps de débattre du sujet, ce vendredi 29 juin, dans le cadre du projet de loi sur l’agriculture et l’alimentation. Ils ont adopté un article permettant qu’un fromage puisse être reconnu comme fermier, y compris lorsqu’il n’est pas affiné sur place à la ferme, mais en dehors, en respectant « les usages traditionnels ». Le consommateur sera informé lorsque ce sera le cas. Cette décision n’allait pas de soi, comme le montrent les débats, à coup de… nom de fromages.

Pour Didier Guillaume, la réponse ne fait de doute : « Oui, un fromage peut être fermier avec un affinage en dehors de la ferme » selon le sénateur de la Drôme. « Cela permet de sécuriser la pratique actuelle de producteur » souligne l’ancien président du groupe PS, aujourd’hui au groupe RDSE. En 2014, le Conseil d’Etat avait fait supprimer la possibilité d’affinage des fromages fermiers à l’extérieur de la ferme. Pour lui, le producteur doit être directement responsable de l’affinage. L’affinage extérieur est pourtant une pratique répandue, fait valoir Didier Guillaume. « C’est le cas de producteurs de Picodon, que je connais bien dans la Drôme ou l’Ardèche, ou le Rocamadour, cher à notre président (de groupe) Jean-Claude Requier, qui à la fois les soutient et en consomme ». L’intéressé confirme.

Travert : « N’instillons pas les peurs, on ne remet pas en cause ce qu’est un fromage fermier »

Au contraire, pour la sénatrice PS du Lot, Angèle Préville, il faut limiter le fermier aux fromages affinés sur place et rester sur la décision du Conseil d’Etat. « Dans mon département, nous avons une AOP, le Rocamadour. Les producteurs me disent que l’appellation fermier est absolument indispensable. Car vous avez des petits producteurs qui font l’affinage sur la ferme », souligne-t-elle, « il ne faut pas affaiblir le terme fermier car il ajoute une valeur ajoutée importante ».

Le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, défend lui évidemment l’article de son projet de loi. « Il vise uniquement à encadrer l’affinage, quand il est fait à l’extérieur, en conformité avec le cahier des charges ». « N’instillons pas les peurs sur ces sujets, on ne remet pas en cause ce qu’est un fromage fermier » assure le ministre, qui pourrait « faire des heures sur le Camembert de Normandie ».

« Risque que le terme fermier soit galvaudé »

« Vous avez parlé du Rocamadour, du Camembert. Je vous parlerai du Brie » rétorque Colette Mélot, sénatrice Les Indépendants. « Le consommateur aura du mal à savoir où et comment le produit a été fabriqué », selon la sénatrice de Seine-et-Marne. « C’est le risque que le terme fermier soit galvaudé » ajoute Michel Canevet, sénateur UDI du Finistère, d’autant que « de grandes sociétés industrielles rachètent des petits producteurs ».

Stéphane Travert tente alors de prendre par les sentiments les réfractaires :

« A l’issue des débats, je vous inviterai à venir partager un immense plateau de fromage au ministère de l’Agriculture. De bons fromages affinés, à cœur, de nos territoires respectifs. Et avec ce qui va avec, bien évidemment... »

Stéphane Travert invite les sénateur "à venir partager un immense plateau de fromage au ministère"
01:28

Le socialiste David Assouline, qui préside la séance, en rigole, et demande l’avis de ses collègues « indépendamment des pressions exercées par le ministre, qui promet du bon fromage à la fin… »

Colette Mélot, dont l’amendement de suppression a été « co-écrit avec l'Association nationale des producteurs laitiers fermiers, qui représente 16 organisations et regroupe 914 producteurs adhérents » peut-on lire de manière transparente dans l’objet de l’amendement, souligne que les petits producteurs craignent que « des fabricants qui ne sont pas fermiers puissent le revendiquer ».

Le sénateur UDI du Cantal, Bernard Delcros, monte alors au créneau pour défendre l’article et les AOC de son département. Du lourd. « Je vous invite à mesurer les conséquences de la suppression de cet article. On ne sécuriserait pas du tout. On ferait l’inverse » met-il en garde, « y compris pour les producteurs qui sont en AOP ». « Combien de producteurs vont disparaître si on ne leur permet plus d’affiner en plus » à l’extérieur ? demande de son côté Daniel Gremillet, qui a été président d’une importante coopérative fromagère dans les Vosges.

« On a la chance d’avoir un pays où chaque territoire a son fromage particulier »

Michel Raison, l’autre rapporteur, prend le micro et tente de réconcilier tout le monde. « On a la chance d’avoir un pays où chaque territoire a son fromage particulier. Mais aucun fromage ne se ressemble », entre « un camembert fermier, affiné en quelques jours » et « un Saint-Nectaire, dont très peu peuvent être affinés à la ferme » résume le sénateur LR. Et de conclure : « On est tous Français, issus de territoires très différents. A la fin, que chacun apporte un peu de vin de son territoire, de fromage affiné de son territoire. Et qu’on se retrouve dans la bonne humeur ». L’idée du grand banquet fait visiblement l’unanimité dans l’hémicycle.

« Il faut pouvoir évoluer en fonction du débat » tente Didier Guillaume. Colette Mélot le prend aux mots : « Le débat a nourri ma réflexion, je vais retirer mon amendement ». Même chose pour Michel Canevet. L’article est conservé. S’il y est favorable, Bernard Delcros a tenté de préciser la mesure avec « un cahier des charges très strict » qui correspond à celui des AOP. Sinon, « ça ouvre la porte à des dérives, notamment que les industriels puissent s’emparer de cela et donner l’appellation « fromage fermier » à des fromages qui ne le sont pas ». Son amendement a été rejeté.

Pour ce qui du grand buffet de fromages au ministère, les sénateurs devront encore attendre la semaine prochaine. Vendredi, en milieu d’après-midi, il restait encore 287 amendements sur 788 à examiner. La Haute assemblée va conclure l’examen du projet de loi lundi.

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