Loi anticasseurs : le chef de l’État va-t-il demander au Parlement une nouvelle délibération ?
Censurée par le Conseil Constitutionnel, l’interdiction individuelle de manifester de la proposition de loi anticasseurs peut potentiellement être de nouveau examinée par le Parlement. La Constitution permet, en effet, au Président de la République de demander une nouvelle délibération sur tout ou partie d’un texte. Une possibilité peu utilisée dans l’Histoire de Ve République.

Loi anticasseurs : le chef de l’État va-t-il demander au Parlement une nouvelle délibération ?

Censurée par le Conseil Constitutionnel, l’interdiction individuelle de manifester de la proposition de loi anticasseurs peut potentiellement être de nouveau examinée par le Parlement. La Constitution permet, en effet, au Président de la République de demander une nouvelle délibération sur tout ou partie d’un texte. Une possibilité peu utilisée dans l’Histoire de Ve République.
Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Jeudi après-midi, comme c’était attendu, le Conseil Constitutionnel a partiellement censuré la proposition de loi dite anticasseurs. Sur les 10 articles du texte, les Sages ont censuré l’article 3 qui donnait à l'autorité administrative le pouvoir d'interdire de manifestation toute personne présentant une « menace d'une particulière gravité pour l'ordre public » pendant une durée d’un mois maximum.

Saisi à la fois par le président de la République, et par 60 députés et 60 sénateurs, le Conseil a considéré que cette disposition laissait « à l'autorité administrative une latitude excessive dans l'appréciation des motifs susceptibles de justifier l'interdiction ». En effet, l’article 3 n’imposait pas « que le comportement en cause présente nécessairement un lien avec les atteintes graves à l'intégrité physique ou les dommages importants aux biens ayant eu lieu à l'occasion de cette manifestation ». Tout comportement, quelle que soit son ancienneté, pouvait alors « justifier le prononcé d'une interdiction de manifester » note le Conseil dans sa décision.

Jeudi, la gauche sénatoriale se félicitait de cette censure partielle, parlant de « désaveu pour le gouvernement et pour Bruno Retailleau, le président du groupe LR du Sénat, à l’origine du texte (voir notre article).

L’article 10 de la Constitution permet un retour devant le Parlement

Mais la gauche du Sénat s’est-elle réjouie trop tôt ? La question mérite d’être posée, car, comme le relève le constitutionnaliste, Philippe Derosier, il existe bien une possibilité pour que cette disposition censurée soit de nouveau débattue au Parlement. Selon l’article 10 de la Constitution, le président de la République, peut, avant l’expiration d’un délai de 15 jours « demander au Parlement une nouvelle délibération de la loi ou de certains de ses articles. Cette nouvelle délibération ne peut être refusée ». « Le recours à l’article 10, alinéa 2 est assez rare. Il a été utilisé une dizaine de fois sous la Ve République. Mais dans sa décision, le Conseil Constitutionnel ne formule pas une opposition de principe à l’interdiction individuelle de manifester. Il reproche simplement à la loi de ne pas faire suffisamment le lien entre les actes de violences et l’interdiction de manifester » note Philippe Derosier.

L’exécutif étudiera « les suites à donner à cette décision »

Si juridiquement la porte est toujours ouverte pour un retour au Parlement de l’article 3, politiquement, elle n’est pas encore totalement fermée. Dans un communiqué commun, Laurent Nunez et Christophe Castaner « prennent acte de l'analyse du Conseil constitutionnel, qui en a jugé les conditions insuffisamment précises et encadrées ». « Ils étudieront, en lien avec les parlementaires, les suites à donner à cette décision » indiquent-ils.

« Ce serait une remise en cause du travail de l’opposition parlementaire » pour Patrick Kanner

« Sur un sujet aussi sensible qui concerne les libertés publiques, ils prendraient un risque à le faire. Ce serait une remise en cause du travail de l’opposition parlementaire. Alors que l’exécutif s’apprête à remettre sa synthèse du grand débat, ce serait là une forme d’autoritarisme de la part d’Emmanuel Macron » prévient Patrick Kanner, président du groupe socialiste du Sénat.

La droite veut un nouvel examen de l’article censuré

Dans un communiqué, Bruno Retailleau demande à Emmanuel Macron « un réexamen de l’article censuré afin qu’une procédure administrative d’interdiction de manifester soit votée en pleine conformité avec les principes énoncés par le Conseil Constitutionnel ».

Même appel du côté de son homologue à l’Assemblée nationale. Dans l’émission Parlement Hebdo, le patron des députés LR, Christian Jacob juge que « si le Président n’est pas si hypocrite », il fera « une deuxième délibération ».

Dans l’entourage du président de LR de la commission des lois du Sénat, Philippe Bas, on souligne qu’un deuxième examen au Parlement est envisageable. Dans cette hypothèse, il reviendrait aux parlementaires de se rapprocher de la version initiale du Sénat. Pour rappel, dans sa version sénatoriale, l’interdiction administrative de manifester, était circonscrite à un périmètre donné et à une manifestation spécifique.

« La censure de l’article 3 n’empêche pas la cohérence de la loi » pour Yaël Braun-Pivet

La présidente LREM de la commission des lois de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet observe également qu’un deuxième examen de l’article 3 « est tout à fait faisable ». « Mais dans ce cas précis, il ne s’impose pas forcément, car les articles du texte ne sont pas liés entre eux et fonctionnent individuellement. La censure de l’article 3 n’empêche pas la cohérence de la loi. Mais c’est au Président de décider. Cette interdiction individuelle de manifester nous avait été demandée par les forces de l’ordre ».

 

Partager cet article

Dans la même thématique

Sebastion Lecornu press conference in Merignac
5min

Politique

 « Défaut de renseignement », « sous-estimation » de la colère sociale, « stratégie de pourrissement » : le gouvernement a-t-il failli samedi dernier ?  

Face aux pillages et dégradations lors des manifestations de ce samedi 17 octobre, le gouvernement est vivement critiqué pour sa doctrine de maintien de l’ordre. Alors que circulaient depuis plus d’un mois des appels à manifester ce samedi 17 octobre et que les lycéens et étudiants sont dans la rue depuis trois semaines, le gouvernement semble avoir sous-estimé la colère et les débordements possibles ce samedi.

Le

Clashes During Paris Austerity Protests
6min

Politique

Après les pillages du 17 octobre, faut-il couper les réseaux sociaux ?

Gabriel Attal relance l’idée d’un blocage temporaire des plateformes dans les zones touchées par les violences, après le chao du week-end. Elles facilitent les rassemblements et démultiplient les images de casse, mais leur rôle dépasse la seule organisation des émeutes.

Le

Paris France Protests
9min

Politique

Violences du 17 octobre : pourquoi l’état d’urgence est écarté par le gouvernement ?

Après un week-end marqué par des scènes de chaos et de pillages dans plusieurs villes, l’exécutif exclut pour le moment le recours à l’état d’urgence, préférant la mise en place de « couvre-feux localisés ». De quels moyens dispose l’exécutif pour rétablir l’ordre ? Inventaire de la boîte à outils sécuritaire dont dispose le gouvernement pour rétablir l’ordre.

Le

NORD – RASSEMBLEMENT MAIRIE
3min

Politique

Après les violences du 17 octobre, les maires font front devant leurs mairies

Au lendemain d’une mobilisation contre la vie chère qui a dégénéré en pillages et en assauts contre des hôtels de ville, l’Association des maires de France (AMF) appelle à un rassemblement ce lundi 19 octobre, à partir de midi. Les maires de Paris, Lyon et Marseille seront reçus par Sébastien Lecornu, à leur demande.

Le