Loi d’urgence, décentralisation, logement : Emmanuel Macron tente d’apaiser les maires après une semaine de violences

Le président de la République a écouté pendant de longues heures les témoignages et les demandes de plusieurs dizaines de maires touchés par les émeutes urbaines. Une assistance et des chantiers vont être lancés. Si beaucoup de participants ont apprécié l’écoute dont ils ont bénéficié, certains redoutent que la séquence ne s’apparente pour le moment à un exercice de communication.
Guillaume Jacquot

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Après le choc, le temps des échanges. Près de 250 maires, à la tête de communes touchées par les violentes émeutes de ces derniers jours, ont été reçus à l’Élysée ce 4 juillet pour une longue séquence de prises de parole.

Durant plusieurs heures, des édiles de toutes tendances et de tous horizons se sont succédé pour partager leur ressenti, leurs attentes ou encore leurs solutions, une semaine après le drame de Nanterre qui a provoqué une flambée de violences partout sur le territoire. Une densité de thèmes abordés, sur la politique de la ville, les forces de l’ordre, la décentralisation, moyens des collectivités, autorité de l’Etat, éducation ou tout simplement l’accompagnement des territoires touchés par les dégradations. À la différence du grand débat national qui avait suivi la crise des Gilets Jaunes début 2019 marqué par de longs monologues présidentiels, le président de la République a laissé la parole pour l’essentiel à ces élus locaux de terrain, pour beaucoup éreintés par ces nuits difficiles. Beaucoup attendaient un cap ou une vision pour les banlieues. S’ils ont eu le sentiment d’avoir été à l’écoute, un certain nombre ressort néanmoins avec une pointe de déception.

« C’était un peu une réunion des maires anonymes »

La prolongation des échanges, jusqu’en milieu d’après-midi a même eu raison de la patience de quelques participants. « Je n’étais pas venu pour voir l’infirmière scolaire ou un psychologue. Là, on était en pleine thérapie de groupe. Au bout de trois heures, il n’y avait aucune réponse donnée par le président de la République », s’impatiente Zartoshte Bakhtiari, maire LR de Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis).

« On est vraiment en attente de décisions assez fortes », témoigne Philippe Rouleau, maire LR de Herblay-sur-Seine (Val-d’Oise), qui qualifie la séquence de « pure communication ». « C’était un peu une réunion des maires anonymes », observe Ali Rabeh, le maire de Trappes (Yvelines). « Le président de la République a fait une litanie des milliards et des investissements de l’État. Il est apparu comme très satisfait de sa politique, peu de remise en cause. Je ressors un peu désespéré, je ne vois pas de grande ambition réformatrice », confie cet élu Génération·s. Le maire rappelle que ce type de rendez-vous était attendu depuis « deux ans ». « Il a fallu que ça explose. Quand on fait ce genre de réunion en urgence pour communiquer avant tout, une fois que le feu a pris, on donne le sentiment aux émeutiers que c’est en brûlant qu’on attire l’attention sur les quartiers populaires. »

« Tout ce qui est dit aujourd’hui, nous le disons depuis longtemps »

Le désormais célèbre rapport Borloo a souvent été cité dans les interventions. Les recommandations de l’ancien ministre de la Cohésion sociale sous Jacques Chirac, missionné par l’Élysée sur la politique de la ville, n’avaient pas été retenues par Emmanuel Macron en 2018. Selon des participants, Emmanuel Macron a reconnu avoir été « maladroit », tout en en affirmant avoir pris néanmoins de nombreuses mesures en faveur des quartiers.

Si maires de droite et de gauche divergent dans les analyses ou les réponses à apporter à la crise, les deux tendances politiques se rejoignent en tout cas sur le fait de ne pas avoir été entendus à temps. « Tout ce qui est dit aujourd’hui, nous le disons depuis longtemps », résumé David Lisnard, maire LR et président de l’Association des maires de France.

C’est principalement sur les réponses de court terme que le chef de l’État s’est montré le plus précis. Emmanuel Macron a promis un projet de « loi d’urgence », pour accélérer la reconstruction des bâtiments publics et des infrastructures locales détruites durant les émeutes. Le chef de l’État entend notamment réduire les délais, à travers une « procédure accélérée pour reconstruire beaucoup plus vite ». Emmanuel Macron veut également travailler avec les assurances, et promet un accompagnement financier pour réparer « la voirie, les établissements communaux, les écoles ». Joint par Public Sénat, le ministère des Comptes publics a indiqué qu’un projet de loi de finances rectificative ne serait pas nécessaire. Le calendrier d’examen de la loi d’urgence est cependant inconnu à cette heure.

Promesse d’une nouvelle dose de décentralisation

Quant aux décisions de moyen terme, Emmanuel Macron a promis aux maires de « travailler » tout au long de l’été, donnant rendez-vous aux maires pour un point d’étape en septembre. « On ne doit pas laisser la pâte retomber », a-t-il lancé. Plusieurs grands thèmes ont été abordés. Le chef de l’État plaide pour un changement de méthode dans la construction des politiques publiques, avec davantage décentralisation, mais aussi de « simplification », pour clarifier les compétences des divers échelons territoriaux, comme pour le logement et notamment le logement social. La loi dite 3DS (relative différenciation, la décentralisation, la déconcentration) n’a visiblement pas du tout réglé l’ensemble des problèmes et des marges d’amélioration.

Ce chantier devrait satisfaire une partie des revendications locales. Sur le perron de l’Élysée, Gilles Battail, maire LR de Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne) avait pointé : « Je suis frappé de la désorganisation qu’on a atteinte au niveau de la politique de la ville. On l’a complexifiée. » Même constat pour Pierre Hurmic, le maire écologiste de Bordeaux.

« Je pense que la République est en danger, il faut qu’on se mette autour d’une table et qu’on nous permette d’avoir une agilité plus importante », demande Philippe Rouleau, maire d’Herblay-sur-Seine (Val-d’Oise), en attente de « décisions assez fortes ». À droite, plusieurs élus ont plaidé pour de nouveaux pouvoirs et un cadre plus agile pour les polices municipales.

« Je ne sais pas ce qu’il en ressortira »

Parmi les autres chantiers évoqués, le président de la République a réitéré sa volonté de « mieux accompagner, mieux responsabiliser et parfois mieux sanctionner » les parents des mineurs auteurs de violences. Yann Galut, maire (divers gauche) de Bourges évoque des « propos équilibrés ». « Il a dit qu’on ne pouvait pas aller à des solutions de facilité. On l’a senti mesuré sur cette question. »

Le président de la République et ses ministres ont désormais un été pour affiner ces axes de travail, et revenir à la rentrée avec des propositions plus précises. Étant donné la variété des sujets abordés, chaque thématique a été à peine survolée, d’autant plus avec le grand nombre d’intervenants. « Je n’imagine pas qu’on nous annonce un grand plan dans l’été. Ce sont des sujets trop importants et trop complexes pour qu’on puisse les régler comme ça », anticipe Philippe Dallier, le maire LR des Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Sceptique sur le format de la réunion du jour, l’ancien vice-président du Sénat salue toutefois l’initiative d’Emmanuel Macron d’avoir convié autant de maires. « Mais je ne sais pas ce qu’il en ressortira. Cela doit être le début de quelque chose », espère-t-il.

Dans la cour de l’Élysée, certains se demandent par ailleurs, au moment où les travaux sur le prochain projet de loi de finances vont s’engager, quelles seront les marges d’action. « Il a dit que les moyens financiers étaient déjà là, et que les efforts avaient déjà été faits pour les collectivités. Après deux ans de covid-19, l’inflation, on a des vraies problématiques de financement. On a peut-être une divergence avec le président de la République », pointe Yann Galut, maire de Bourges.

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