Paris: QAG au Senat
Gerald Darmanin, ministre français de l interieur. Questions d actualite au Gouvernement QAG, Senat Paris. Mercredi 11 octobre 2023.//ACCORSINIJEANNE_SENAT.0056/Credit:JEANNE ACCORSINI/SIPA/2310112035

Loi immigration : en quoi consiste le retrait des titres de séjour pour non-respect des principes de la République ?

Le projet de loi immigration reprend une proposition de la droite sénatoriale récemment censurée par le Conseil constitutionnel. Elle consiste à retirer le titre de séjour à des étrangers qui ne respecteraient pas les principes de la République. Un comportement difficile à caractériser en droit malgré les nombreux exemples donnés par le gouvernement cette semaine.
Simon Barbarit

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Mis à jour le

Depuis l’attentat d’Arras commis par un jeune russe en situation irrégulière et qui a coûté la vie au professeur Dominique Bernard, Gérald Darmanin multiplie les gestes à destination de la majorité sénatoriale de droite, bien décidée à faciliter les mesures d’éloignement des étrangers présentant une menace quand bien même ils seraient en situation régulière.

« Je fais miennes les modifications du Sénat » au projet de loi immigration, a assuré le ministre aux questions d’actualité au gouvernement. Pour les « mesures de fermeté contre tous ceux qui veulent toucher les valeurs françaises, attenter aux libertés publiques, blesser la nation. Je donnerais un avis favorable », a-t-il promis.

Un amendement LR au projet de loi séparatisme

Cependant, le projet de loi immigration, dans sa version présentée aux sénateurs au mois de mars dernier et dont l’examen en séance publique commence le 6 novembre, s’inspire déjà des propositions de la droite sénatoriale en la matière. L’article 13 notamment, conditionne la délivrance d’un titre de séjour au respect des « principes de la République ». Le non-respect de ces principes permet également de fonder le retrait ou le refus de nouvellement d’un titre.

La mesure reprend ainsi l’esprit d’un amendement du sénateur LR Roger Karoutchi au projet de loi séparatisme adopté en 2021. Il visait « à renforcer la lutte contre le séparatisme en faisant obstacle à la délivrance et au renouvellement des titres de séjour des individus dont il est établi qu’ils ont manifestement exprimé un rejet des valeurs des principes de la République », comme l’expliquait, la rapporteure Agnès Canayer (apparentée LR).

A l’époque, la gauche du Sénat avait soulevé les difficultés juridiques de cette rédaction. Le Conseil constitutionnel avait par la suite censuré la disposition jugée contraire à l’objectif de valeur constitutionnelle d’accessibilité et d’intelligibilité de la loi. Les Sages avaient estimé que le critère se référant aux « principes de la République », n’était pas suffisamment précis, « le législateur se bornant à exiger que la personne étrangère ait manifesté un rejet de ces principes ».

Une définition « vague et tautologique »

Le gouvernement a revu sa copie et énumère désormais les principes dans le nouvel article L. 412-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) : « La liberté personnelle, la liberté d’expression et de conscience, l’égalité entre les femmes et les hommes, la dignité de la personne humaine, la devise et les symboles de la République au sens de l’article 2 de la Constitution et à ne pas se prévaloir de ses croyances ou convictions pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre les services publics et les particuliers ».

Charge au préfet de caractériser ce rejet des principes de la République défini comme des « agissements délibérés […] troublant l’ordre public en ce qu’ils portent une atteinte grave à un ou plusieurs principes ».

« Le gouvernement a énuméré les principes, mais la principale critique du Conseil constitutionnel portait sur la caractérisation du comportement. Sa définition dans le projet de loi reste vague et tautologique. Ce sont des agissements qui troublent l’ordre public car ils portent atteinte aux principes de la République. Cette caractérisation reste floue et donne un pouvoir d’appréciation considérable aux préfets », observe Patrick Henriot, ancien magistrat, secrétaire général du Gisti (groupe d’information et de soutien des immigrés).

Mercredi, à la sortie du Conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran a cité des cas, qui selon lui, s’apparentent à un rejet des principes de la République : « Le port ostensible en milieu scolaire de signes et de tenues religieuses, qui représentent 50 % des signalements recensés par le ministère de l’éducation nationale » ou « le refus d’être reçu ou entendu aux guichets des services publics par un agent de sexe opposé pour des motifs religieux ».

Des exemples à prendre avec des pincettes, car comme le précise le rapport de la commission des lois du Sénat, en l’état actuel du projet de loi, l’atteinte aux principes de la République est caractérisée par « deux critères cumulatifs » : « sa gravité » et l’existence « d’agissements délibérés de l’étranger troublant l’ordre public ».

C’est pourquoi, Gérald Darmanin a lui avancé une nouvelle proposition cette semaine afin de retirer le titre de séjour à toute personne qui « adhère à une idéologie djihadiste radicale ». Par exemple « si quelqu’un a dans son téléphone une photo de décapitation de l’Etat islamique », a cité le ministère.

« Le débat se déplace désormais vers la notion d’état de droit »

« La question de l’accessibilité et de l’intelligibilité de la loi, un principe à valeur constitutionnelle, va de nouveau se poser. Gérald Darmanin fait de la communication. Il repousse sans cesse les limites laissant croire qu’on peut arriver à une sécurité absolue. Il n’est pas illégitime de dire que des personnes en situation régulière qui posent un problème n’ont rien à faire sur notre territoire. Mais il faut regarder cela avec lucidité. Le débat se déplace désormais vers la notion d’état de droit. Il va même jusqu’à s’assoir sur les conventions internationales. Dans un sens, on peut reconnaître aux Républicains du Sénat une certaine logique car, eux, ils proposent de réviser la Constitution », constate, la vice-présidente socialiste de la commission des lois, Marie Pierre de la Gontrie.

La proposition de loi constitutionnelle « relative à la souveraineté de la France, à la nationalité, à l’immigration et à l’asile », du groupe LR, sera examinée le 12 décembre au Sénat.

 

 

 

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

FRA – ASSEMBLEE – QUESTIONS AU GOUVERNEMENT
7min

Politique

Affaire Lyhanna : après un rapport accablant de l'inspection, la responsabilité politique est-elle écartée ?

L'inspection générale de la gendarmerie nationale et de la justice déclenchée par la mort de la jeune Lyhanna a pointé, ce lundi, une série de dysfonctionnements suite au dépôt de plainte pour viols sur mineure de moins de 15 ans déposée en août 2025 contre Jérôme Barella. Sébastien Lecornu indique que « la puissance publique ne se défaussera pas » face à « une vérité d'une extrême gravité » et promet des mesures, sans évoquer la proposition de « loi intégrale » sur la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

Le

France Extreme Weather Heat
8min

Politique

Canicule : le congé climatique fait monter la température politique

Face à une nouvelle vague de chaleur, les Écologistes proposent la création d’un « congé climatique » de cinq jours par an. Une mesure qui est déjà mise en place en Espagne depuis 2024. Entre urgence sanitaire, coût économique et adaptation de la société, la mesure attise les débats bien au-delà du thermomètre.

Le

The left-wing groups give a press conference on Bill of Finance
6min

Politique

Sénatoriales 2026 : les communistes visent « la stabilité », voire gagner des sièges « si toutes les planètes sont alignées »

Avec seulement 4 sénateurs renouvelables sur 18, le groupe CRCE-K (communiste) du Sénat aborde les élections sénatoriales de septembre prochain avec une certaine sérénité. Il espère conserver les sièges de ses quatre sortants. C’est surtout le scrutin de 2029, où 14 siègent seront remis en jeu, qui s’annonce plus ardu.

Le

Lyhanna Case – Funerals and Last Tribute.
4min

Politique

Affaire Lyhanna : « Pertes de temps, défaillances et absence de suivi de procédure », pointe le  pré-rapport d’inspection

Trois semaines après la découverte du corps de la jeune Lyhanna, l'inspection générale de la gendarmerie nationale et de la justice a présenté un premier rapport destiné à faire la lumière sur les dysfonctionnements et les erreurs individuelles qui ont conduit à cette affaire qui a ému la France entière. Devant la presse, les deux inspecteurs généraux de la justice et de la gendarmerie, ont confirmé que la plainte pour viols sur mineure de moins de 15 ans déposée en août 2025 contre Jérôme Barella n'avait « pas été traitée comme une procédure prioritaire », par les services d'enquête et le parquet du Gers.

Le