Lutte contre le terrorisme : « Nos démocraties sont devenues des régimes beaucoup plus répressifs qu’auparavant », selon Dominique Reynié
Alors que s’ouvre ce mercredi le procès des attentats du 13 novembre, la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) publie une étude actualisée sur les attentats islamistes dans le monde entre 1979 et 2021. Entretien avec Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation.

Lutte contre le terrorisme : « Nos démocraties sont devenues des régimes beaucoup plus répressifs qu’auparavant », selon Dominique Reynié

Alors que s’ouvre ce mercredi le procès des attentats du 13 novembre, la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) publie une étude actualisée sur les attentats islamistes dans le monde entre 1979 et 2021. Entretien avec Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po et directeur général de la Fondation.
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Par Steve Jourdin

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En quoi consiste votre étude ?

Il s’agit d’une contribution à la connaissance du terrorisme islamiste dans le monde. Nous avons fait un grand effort de quantification et d’analyse, en construisant une immense base de données qui nous a permis de faire du traitement statistique. La base de données a été publiée une première fois en novembre 2019, et nous publions à présent une mise à jour qui s’étend de 1979 à mai 2021.

 

Quels enseignements en tirez-vous ?

Sur la période, nous avons répertorié 48 035 attentats islamistes dans le monde. Evidemment, il ne s’agit pas d’un chiffre exact. Beaucoup d’attentats n’ont pas été répertoriés. Nous avons fait un travail de documentation méticuleux, avec un principe clair : nous ne comptabilisons un évènement comme attentat, que lorsqu’il est suffisamment documenté. Or, plus un pays est pauvre, et plus il est difficile d’obtenir des informations fiables sur ce type d’évènements, car l’Etat est en général dépourvu des appareils administratifs et statistiques nécessaires. Cela complique les choses.

Prenons l’exemple de la guerre civile algérienne, la « décennie noire ». Des hypothèses basses parlent de 44 000 victimes, les hypothèses hautes évoquent plutôt le chiffre de 200 000 victimes. Nous avons fait le choix de ne privilégier aucune des deux hypothèses, car nous ne sommes pas en mesure de déterminer, ni le lieu précis des attentats ni le nombre exact de victimes.

Vous avez donc en quelque sorte volontairement sous-estimé la violence islamiste ?

Elle est nécessairement sous-estimée. Pour des raisons principalement administratives. Si nous prenons le cas des Etats-Unis et des attentats du 11 septembre, nous comptabilisons cinq fois plus de blessés que de morts. Mais au niveau global, sur l’ensemble de la période (1979-2021), nous avons plus de morts que de blessés. La raison est simple : dans certains pays, les blessés ne sont la plupart du temps pas rapportés par les autorités. Il est donc difficile d’avoir des chiffres très précis.

 

Quel est le profil des victimes de ces attentats islamistes ?

On constate une évolution au fil du temps. Les militaires sont la cible principale (31,7 %) des attentats, devant les civils (25,0 %) et les forces de police (18,3 %). Mais il s’agit d’une inversion récente. Jusqu’en 2013, les civils représentaient les premières victimes d’attentats.

 

Vous écrivez dans votre étude que l’affrontement en Afghanistan entre les puissances américaine et soviétique est l’une des causes majeures de la violence islamiste du XXIe siècle… en quoi ?

Nous avons démarré notre étude en 1979 car il s’agit d’un tournant historique. L’invasion soviétique en Afghanistan, et la révolution iranienne changent la donne. C’est un moment qui a cristallisé la libération des forces politiques et historiques de l’islamisme.

L’entrée de l’Armée rouge en Afghanistan amène les Etats-Unis à armer les résistants et à distribuer armes et financements. La résistance à l’URSS débouche sur un djihad de grande ampleur. Des musulmans du monde entier vont alors venir en Afghanistan pour combattre les communistes. Ils vont ensuite essaimer un peu partout dans le monde. En ce sens, la guerre en Afghanistan a très fortement contribué au déclenchement du terrorisme islamiste. On ne saura jamais ce que ce dernier serait devenu sans l’opération soviéto-américaine des années 1980.

 

La France a été le pays le plus frappé par le terrorisme dans l’Union européenne, comment vous l’expliquez ?

Il y a plusieurs explications possibles. Tout d’abord, la France possède des communautés musulmanes et juives importantes. Il y a eu un effet d’importation du conflit au Proche-Orient, ce qui a entraîné des frictions et de l’animosité. Il y a aussi un « effet historique ». Le passé colonial de la France ne doit pas être nié, même si des pays comme l’Allemagne, la Suède et l’Autriche ont été touchés par le terrorisme sans avoir un tel passé colonial. Il faut enfin prendre en compte l’engagement de la France à l’étranger sur des théâtres militaires contre l’islamisme, au Moyen-Orient ou au Sahel. Tous ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi nous sommes la cible privilégiée des terroristes.

 

Comment nos démocraties ont changé sous l’effet des attaques djihadistes ?

Pour se protéger, nos sociétés ont développé la vigilance permanente, et des dispositifs très durs de lutte contre le terrorisme. Les lois d’exception sont peu à peu entrées dans le droit ordinaire, à tel point qu’on a pu un moment envisager la déchéance de nationalité, une mesure qui était auparavant considérée comme étant d’extrême droite.

Aujourd’hui, le traumatisme des attentats de Paris est toujours présent. La menace terroriste plane encore, et les Français sont préoccupés. Mais il faut faire attention à ne pas aller plus loin que ce qui est strictement nécessaire pour lutter contre le terrorisme. Nous devons maintenir dans le cadre de l’état de droit des instances qui veillent à la proportionnalité de la réponse, à la possibilité de réversibilité et à l’existence d’instances destinées à contester les décisions devant la justice.

Le procès des attentats de Paris débute ce mercredi. Qu’est-ce qu’il faut en attendre ?

Malheureusement, les attentats de Paris ont validé la stratégie terroriste. On se souvient tous de cette terrible nuit du 13 novembre. L’impact a été planétaire et durable, pour une opération qui n’a pas coûté grand-chose en termes d’investissement aux terroristes.

Ce procès doit aider les familles des victimes et les rescapés à retrouver le goût de la vie. Il s’agira aussi de comprendre ce qui peut encore être amélioré en matière de sécurité et d’intervention policière.

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