Lutte contre le trafic de cocaïne en Guyane : « Mon rapport est resté dans un tiroir », regrette un ancien sénateur

Lutte contre le trafic de cocaïne en Guyane : « Mon rapport est resté dans un tiroir », regrette un ancien sénateur

Sur fond d’explosion du trafic de stupéfiants, les assises de la sécurité organisées en Guyane ont conduit à la promesse par le gouvernement de renforts supplémentaires. Au Sénat, une mission parlementaire avait déjà émis une série de propositions, il y a deux ans, pour lutter contre « le fléau et le drame » du trafic de cocaïne, non suivie d’effet.
Simon Barbarit

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Pas moins de 3 ministres étaient en Guyane ce week-end pour les assises de la sécurité organisées par les élus Guyanais, avec dans leurs bagages, l’annonce de moyens conséquents pour enrayer le trafic de drogue qui gangrène le territoire depuis de nombreuses années.

Le trafic s’accompagne de son lot d’homicides. Selon le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), le taux s’établit à 11,2 pour 100.000 habitants entre 2016 et 2021, contre 1,2 en moyenne nationale.

« A chaque fois que des ministres viennent ici, c’est sous la pression »

« Les ministres ont fait des promesses, nous attendons des actes. Le premier constat que je fais c’est qu’à chaque fois que des ministres viennent ici, c’est sous la pression », commente prudemment Antoine Karam, ancien sénateur du groupe RDPI (à majorité LREM), mais qui se présente comme « socialiste », et rapporteur en 2020 d’une mission d’information sur le trafic de stupéfiants en provenance de Guyane.

Une référence à la mobilisation d’un millier de personnes qui avait fait suite au meurtre d’un commerçant début septembre. Les élus locaux avaient alors réclamé la tenue de ces assises et la présence des ministres concernés.

Samedi, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin a donc annoncé le renfort de 18 gendarmes et 7 enquêteurs de l’Office antistupéfiants (Ofast). 50 policiers et gendarmes supplémentaires seront installés à l’aéroport.

Il y a deux ans, le Sénat avait déjà tiré la sonnette d’alarme sur l’expansion du phénomène des « mules » sur les vols quotidiens qui relient l’aéroport Felix Eboué de Cayenne à Orly. Réalisé lors de la pandémie et alors que le trafic aérien était perturbé, le rapport recensait, pour chaque vol, une dizaine de passeurs avec en moyenne, sur eux, 1,9 kilogramme de cocaïne, dans leur corps, sous forme de capsules ou dans leurs bagages.

La cocaïne en provenance de Guyane représente 20 % des entrées en métropole et la tendance est à la hausse. « Les services de l’Etat indiquent que sur les trois vols quotidiens, 30 à 40 passeurs sont arrêtés chaque jour et combien arrivent à destination ? En 2020, je craignais que mon rapport reste dans un tiroir et c’est ce qu’il s’est passé. On aurait pu agir plus tôt en prenant en compte les alertes des élus guyanais », note l’ancien parlementaire.

Objectif 100 % de contrôles approfondis

En effet, parmi les annonces du gouvernement, on retrouve au moins une préconisation du rapport sénatorial. Gérald Darmanin a indiqué samedi qu’il étudiait le déploiement d’un autre scanner pour détecter la présence de drogue dans le corps des « mules », avec l’objectif de contrôler la totalité des passagers qui embarquent à Cayenne.

Dès 2020, la mission plaidait pour la réalisation ponctuelle de contrôles approfondis dits « à 100 % » à l’arrivée des vols en provenance de Guyane. « Deux Scanners à ondes millimétriques corporels ont bien été achetés il y a deux ans mais faute de moyens humains, des forces de l’ordre et des médecins pour les faire fonctionner, ils ne sont toujours pas opérationnels », regrette Antoine Karam.

Débordé, le parquet de Cayenne classait sans suite, depuis cet été, les saisies de moins de 1,5 kg de cocaïne, pour « diminuer la charge » que fait peser le trafic de stupéfiants sur son activité. Ce week-end, le procureur général de Cayenne a annoncé la fin de l’expérimentation controversée. « Les trafiquants envoyaient des passeurs avec 1,49 kg et une fois sur deux, ça passait. Il fallait arrêter cette expérimentation. A la décharge des magistrats, ils n’avaient pas les moyens de gérer ce trafic et le centre pénitentiaire qui compte 600 places est surpeuplé à 130 % », rappelle Antoine Karam.

« Rien sur la prévention et la réinsertion des passeurs »

Éric Dupond-Moretti a promis l’arrivée dès janvier 2023 d’une « brigade soutien d’urgence » expérimentale, dotée de 7 magistrats et trois greffiers, afin de soulager les services de justice locaux, qui croulent sous les procédures.

Mais rien dans les annonces ministérielles « sur la prévention et la réinsertion des passeurs et la coopération avec le Brésil et le Suriname, alors que 53 % des Guyanais vivent sous le seuil de pauvreté », regrette l’ancien sénateur, désormais membre du comité de pilotage sur l’avenir institutionnelle de la Guyane.

Son rapport préconisait « le développement de lieux d’accueil où les personnes souhaitant sortir du trafic, ou sur le point d’y basculer ». Les sénateurs demandaient aussi d’axer la politique pénale vers la réinsertion socioprofessionnelle pour éviter les sorties « sèches ».

Des pistes que l’ancien sénateur souhaite relancer dans le cadre d’une proposition institutionnelle qui donnerait à la Guyane un statut d’autonomie et des compétences partagées sur l’immigration et la justice.

 

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