Macron et la sécurité : « Ce n’est pas sur l’économie qu’il sera jugé, c’est sur le régalien »

Macron et la sécurité : « Ce n’est pas sur l’économie qu’il sera jugé, c’est sur le régalien »

Emmanuel Macron insiste de nouveau sur le thème de la sécurité. Une stratégie qui s’explique par la volonté de la droite d’en faire un thème de campagne et car « l’épicentre de l’électorat du chef de l’Etat s’est déplacé vers la droite », selon un soutien. Une manière aussi « d’échapper à la gestion incertaine de la crise » du covid-19, selon l’opposition.
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Le covid-19 écrase tout depuis un an. Mais entre deux débats sur la vaccination ou les mesures de confinement, Emmanuel Macron essaie de faire encore un peu de politique, à un an de la présidentielle. Pour ça, il parle de sécurité. Déplacement à Montpellier ce lundi et interview dans Le Figaro, le chef de l’Etat occupe à nouveau le terrain régalien.

Reconnaissant « une forte augmentation des violences sur les personnes, qui visent tout particulièrement les détenteurs de l’autorité », Emmanuel Macron veut mettre « plus de bleu sur le terrain en 2022 qu’en 2017. Ça rassure les gens, ça dissuade les délinquants ». Il promet 2.000 policiers et gendarmes de plus. Il annonce aussi la création à Montpellier d’une « forme d’école de guerre avec de la formation continue » pour les policiers, alors que la loi sur la sécurité globale vient d’être adoptée par le Parlement. Emmanuel Macron entend également « lancer un grand débat national sur la consommation de drogues et ses effets délétères », tout en rappelant sa volonté de lutter contre les trafics et les usages. Enfin, après la décision de la Cour de cassation dans le meurtre de Sarah Halimi, le Président souhaite changer la loi sur l’irresponsabilité pénale (lire notre article).

Récolter ce que l’exécutif a semé

Pour François Patriat, patron des sénateurs marcheurs et fidèle du chef de l’Etat, il est naturel d’aborder ces questions aujourd’hui. « Aujourd’hui, il fait le bilan. Il y a quatre ans qu’il est là. Et c’est bien, car depuis quatre ans, je dis de façon incessante à mes amis de la majorité qu’on ne sait pas vendre notre bilan. Donc on peut prendre, point par point, et prendre celui-là aujourd’hui », pense le sénateur LREM de la Côte-d’Or.

Reste qu’aborder à nouveau ces questions n’est pas chose anodine. « La sécurité, ce n’est pas d’aujourd’hui », répond François Patriat. Le président du groupe RDPI (LREM) du Sénat rappelle le moment clef où le Président a voulu se renforcer sur ces questions. « Ce n’est pas sur l’économie qu’on sera jugés, c’est sur le régalien. C’est ce que le Président a dit en juillet 2019, lors d’un dîner avec Edouard Philippe », confie François Patriat, « et en septembre, Edouard Philippe a parlé du régalien ». S’en suivra un débat sur l’immigration, puis un an après, les textes sur le séparatisme et la sécurité globale. L’exécutif cherche aujourd’hui à commencer à récolter ce qu’il a semé.

L’évolution de l’électorat macroniste n’est évidemment pas extérieure à cette stratégie présidentielle. « On a piqué les voix à droite qu’on n’avait pas la dernière fois. Aujourd’hui, l’épicentre de l’électorat d’Emmanuel Macron s’est déplacé vers la droite, c’est vrai », analyse un membre d’En Marche. Il convient donc de parler à son électorat, à un an de 2022.

« Quand Emmanuel Macron est en difficulté sur un sujet, il fait un beau discours » selon Bruno Retailleau

En face, l’opposition pousse et pense avoir trouvé un point faible, sur lequel appuyer. « On voit bien que la droite radicale et le RN font du thème de la sécurité leur enjeu de campagne, avec l’immigration, une fois de plus » constate François Patriat, mais justement, « il n’y a pas de raison de ne pas évoquer ce qui a été fait en termes de moyens humains et de matériel ».

La droite sénatoriale, qui a su travailler en bonne entente avec le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, sur le texte sécurité intérieure, n’en reste pas moins critique. « Ce sont les annonces habituelles. Emmanuel Macron fait du Macron. Quand il est en difficulté sur un sujet, il fait un beau discours », lâche Bruno Retailleau, président du groupe LR du Sénat. « Emmanuel Macron se rend compte que la sécurité devient un sujet d’actualité important », selon Marc-Philippe Daubresse, qui était rapporteur LR sur le texte sécurité globale. « Mais il a toujours l’impression qu’il règle les problèmes en faisant voter une loi. Ce qui manque, c’est un plan pluriannuel de programmation des moyens. Et il a beau dire qu’il met 10.000 policiers de plus, mais cela se fait sur une longue période et avec des redéploiements souvent », ajoute le sénateur LR du Nord.

« C’est le fonctionnement de la justice qui pose difficulté »

« Rien de nouveau sous le soleil dans le constat. En revanche, on a un certain nombre d’annonces qui nous sont faites. Gageons qu’elles aillent jusqu’au bout », ajoute François-Noël Buffet, président LR de la commission des lois de la Haute assemblée, qui pointe lui aussi « la difficulté sur l’exécution des peines. C’est le fonctionnement de la justice qui pose difficulté ». Regardez :

« Il y a de plus en plus de violence dans la société et je crois que le Président en a vraiment pris la mesure pendant son mandat. Mais ce n’est pas à la fin du mandant qu’on va régler les problèmes », ajoute de son côté Philippe Bas, sénateur LR de la manche. L’ancien président de la commission des lois pointe au passage les « chiffres inexactes sur la construction de prisons. Il est impossible qu’on atteigne les 15.000 nouvelles places, contrairement à la promesse qui est faite ».

« La sécurité est un thème opportun pour la droite et le centre »

On le voit, on s’en doute, la droite fera de la sécurité un sujet pour 2022. « Quand je lis ce que dit Xavier Bertrand sur l’autorité et la nécessité de modifier la Constitution sur quelques sujets très emblématiques, comme le terrorisme, et les questions de justice, et ce qu’il dit sur la République de proximité, qu’il faut décentraliser, j’ai l’impression que c’est un thème opportun pour la droite et le centre », confirme Marc-Philippe Daubresse, « on a un projet alternatif beaucoup plus efficace que celui de Macron ».

La déclaration de candidature à la présidentielle de Xavier Bertrand sur des thèmes très régaliens peut donc aussi expliquer la prise de parole d’Emmanuel Macron. Mais pour le moment, les macronistes ne semblent pas s’inquiéter du président de la région des Hauts-de-France. Et sous couvert d’anonymat, ils ne sont pas tendres avec lui. « Xavier Bertrand prend des airs outragés, donneur de leçon. Il a une haute idée de sa personne. Mais sa prestation l’autre jour chez Bourdin l’a rendu antipathique. Il est sûr de lui, il a une forme d’arrogance. Si Macron c’est Jupiter, lui, c’est Caligula Minus », lâche un macroniste, qui finit de rhabiller Xavier Bertrand pour l’hiver et le printemps compris :

Xavier Bertrand, on a l’impression que c’est le mec qui vient changer le moteur du congélateur. Mais je ne lui confie pas les clefs de ma maison.

« Le Sénat n’a pas attendu l’appel du Président pour exercer un contrôle renforcé » sur la police, souligne Philippe Bas

Dans son entretien au Figaro, Emmanuel Macron fait une autre annonce : il souhaite « que l’on puisse renforcer le contrôle du Parlement en créant, comme on l’a déjà fait pour le Renseignement, une délégation parlementaire chargée du contrôle de nos forces de l’ordre ». Annonce qui surprend les sénateurs. « En principe, c’est le Parlement qui prend l’initiative de sa propre organisation interne. Mais on ne peut que remercier le Président de s’intéresser à ce contrôle parlementaire », raille Philippe Bas, qui souligne que le Sénat « n’a pas attendu l’appel du Président pour exercer un contrôle renforcé ».

Il rappelle que le travail est déjà fait. « Nous effectuons ce contrôle de la police et de la gendarmerie au sein de la commission des lois. J’avais lancé au mois de mai dernier une mission sur les moyens d’intervention de la police, suite à la décision prise par cette dernière de renoncer à des méthodes d’interpellation », rappelle Philippe Bas. Bref, « la commission des lois est compétente pour s’intéresser au fonctionnement des forces de sécurité ». Le sénateur ajoute que « l’analogie avec la délégation au renseignement a un intérêt limité », car les activités de renseignement « supposent le secret », à la différence des forces de sécurité. « Ça me paraît superfétatoire » confirme Marc-Philippe Daubresse, « c’est un effet d’annonce qui ne sert à rien. Et ça existe déjà. C’est la commission des lois et ses rapporteurs ».

« Ce sont des débats assez classiques pour détourner le tir »

A gauche, le zèle sécuritaire d’Emmanuel Macron est également pointé du doigt. Pour le sénateur PS Jérôme Durain, c’est très clair : « Il y a une volonté politique de déplacer l’ensemble du débat public sur les questions qui ne sont pas de société ou économique et qui permettent d’échapper à la gestion incertaine de la crise ». Selon le sénateur de Saône-et-Loire, « ce sont des débats assez classiques pour détourner le tir. C’est une stratégie politique, une forme de droitisation du débat. Ça vient s’inscrire dans la foulée des textes sécurité globale et sur les principes de la République ».

Reste que sur le fond, « mettre du bleu, c’est une demande des policiers et de la population. Il faut le faire. Ça vient réparer les erreurs commises », soutient Jérôme Durain, qui « pense aux critères de recrutement assez faible. On prend un peu tout le monde, donc il faut une meilleure exigence ». Le socialiste se dit « surpris » en revanche du terme « école de guerre » :

On crée une école de guerre pour les gardiens de la paix. C’est un peu étrange. C’est une conception très martiale de la sécurité, c’est une vision plus droitière.

Quant au débat sur la drogue, là encore, Jérôme Durain s’étonne : « Il ouvre un débat et le ferme dès son annonce. La pensée complexe, en matière de stupéfiant, c’est plus une pensée stupéfiante ! On ne sait pas où il veut en venir. On va bien réussir à tuer le temps d’ici la présidentielle pour ne pas parler du reste… »

Esther Benbassa, sénatrice EELV et auteure en 2014 d’une proposition de loi sur la légalisation encadrée du cannabis, rappelle que « nous sommes le pays qui est le plus répressif, et qui a aussi le plus de consommateurs de cannabis. Il faut se poser la question de ce qui ne va pas ». Mais pour l’heure, « ce n’est pas le moment maintenant du débat, quand on a 300 morts par jour à cause du covid. C’est un sujet qui mérite une réflexion, c’est un sujet délicat, qu’il faut vraiment travailler », selon la sénatrice de Paris. Et de conclure : « Nous en avons assez de ces initiatives électoralistes qui n’aboutissent pas ».

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