Macron/Pécresse, coulisses d’une campagne

Macron/Pécresse, coulisses d’une campagne

Public Sénat diffuse samedi 14 mai à 21h un documentaire inédit sur l’élection présidentielle. Réalisé par Jonathan Dupriez, ce carnet de campagne de deux sénateurs engagés derrière Emmanuel Macron et Valérie Pécresse nous entraîne dans les coulisses d’une étrange course à l’Elysée, troublée par le covid et la guerre en Ukraine. Pendant six semaines, François Patriat et Philippe Mouiller ont accepté nos caméras partout en France, jusqu’au soir du premier tour. Peu, voire inconnus du grand public, ces intimes d’Emmanuel Macron et de Valérie Pécresse ont occupé une place centrale dans les dispositifs de campagne de leurs champions.
Public Sénat

Par Jonathan Dupriez

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13 min

Publié le

Une élection présidentielle ne peut se gagner seul, et les prétendants à la magistrature suprême ont besoin d’un entourage solide qui ne déraillera pas durant un marathon présidentiel, souvent parsemé d’embûches. Ainsi, les parlementaires sont un vivier naturel de « lieutenants » prêts à se lancer corps et âme dans la bataille. Connaissant les rouages de la machine politique, ils occupent le plus souvent une place de choix pour élaborer la stratégie et les programmes, faire le « SAV » des mesures auprès des journalistes ou, plus particulièrement pour le camp Macron, promouvoir le bilan du sortant. Avec des images rares, côté coulisses, ce rôle de l’ombre joué par les parlementaires est le point central du film « Macron/Pécresse, coulisses d’une campagne. »

 

« Fanfan »

 

Mais qui sont ces sénateurs en campagne ? Le premier, macroniste de la première heure, fait de la politique comme il respire. A 79 ans, trois fois ministre, « Fanfan » comme la macronie le surnomme, embrasse avec gourmandise la dernière présidentielle d’une carrière politique débutée sous Valéry Giscard d’Estaing. « Mais ce n’est pas un adieu » nuance-t-il. « Cette campagne, je la fais pour la France, pour mes enfants, pour mes petits-enfants, je ne cherche à titre personnel aucune récompense », préfère préciser François Patriat à l’issue du seul et unique meeting d’Emmanuel Macron à Paris La Défense Arena, le 2 avril dernier. « Je fais la campagne parce que j’ai envie de la faire, et que la vie publique, c’est ma vie » résume-t-il enfin.

Alors qu’il est un cadre reconnu et respecté de son camp, il n’a toutefois pas de rôle précis dans l’organigramme macroniste ultra-resserré autour du chef de l’Etat sortant, son secrétaire général de l’Elysée Alexis Kohler, ou du président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand.

 

« Je ne veux rien, je ne demande rien »

 

Sa campagne, François Patriat la mène donc presque comme un électron libre, à son niveau, avec ses moyens, sans rien espérer derrière. « Je ne veux rien, je ne demande rien » répète-t-il souvent, « juste qu’Emmanuel soit réélu. » Son rôle, François Patriat le compare souvent à celui d’un « soutier », un terme qui désigne les matelots chargés de veiller sur la soute à charbon des navires anciens. Un rôle parfois ingrat même s’il l’apprécie et qui lui confère une place centrale au cœur du réacteur macroniste. Inlassablement, des arrière-salles des meetings aux déplacements du chef de l’Etat, François Patriat se définit comme un « fantassin de la macronie », « vendant » sans rechigner un bilan auquel il croit dur comme fer. Non sans admiration pour « Emmanuel », François Patriat sera sous les feux des projecteurs durant le premier déplacement de terrain d’Emmanuel Macron à Dijon, le 28 mars dernier. Un déplacement où le président sortant officialise le ralliement du maire PS de la ville, François Rebsamen, et où il tente d’éteindre l’incendie provoqué par l’annonce de mesures polémiques comme le RSA conditionné et la retraite à 65 ans.

 

INTEGRER VIDEO EXTRAIT PATRIAT / DIJON

 

« Pécressiste » de la première heure

 

L’autre personnage du film s’appelle Philippe Mouiller. A 52 ans, il est un « précressiste » de la première heure, du genre ultra loyal. « Moi je suis avec Valérie depuis 4 ans, depuis « Libres ! », et elle était mon choix au moment des primaires » raconte-t-il dans une réunion publique en soutien à la candidate LR, le 4 mars dernier. « On m’avait dit : « tu crois que c’est un bon choix ? » J’étais persuadé que c’était la solution » lance-t-il, avec conviction, aux 150 personnes présentes dans la salle des fêtes de Moncoutant-sur-Sèvre, ville proche de Niort dont il a été maire.

 

Engagé dans la campagne, le sénateur LR des Deux-Sèvres se démène lui aussi pour faire de la présidente de la Région Ile-de-France, la présidente tout court. Chargé du volet « handicap et autonomie » du programme, il multiplie les déplacements pour convaincre du bien-fondé des mesures portées par sa candidate, notamment la déconjugalisation de l’allocation adultes handicapés (AAH), un thème sur lequel il est le spécialiste au Sénat.

 

Cordons de la bourse chez LR

 

Mais cet homme de confiance a surtout accepté de présider l’association nationale de financement de la campagne de Valérie Pécresse. En des termes moins galvaudés, il tient les cordons de la bourse de la candidate LR depuis le QG de campagne, rue Toricelli à Paris.

 

Un poste clé qui réclame rigueur et bonne gestion tant cette mission est connotée à droite depuis l’affaire Bygmalion. En 2012, l’équipe de campagne du candidat Sarkozy, via un système de fausses facturations, avait masqué des dépassements de frais de campagne. « L’histoire nous montre que c’est un sujet sensible » reconnaît sobrement Philippe Mouiller à l’issue du point financier hebdomadaire que nous avons pu exceptionnellement filmer le 15 mars dernier. « La réalité nous montre que si c’est bien tenu, et que s’il y a un vrai dialogue entre l’équipe opérationnelle qui engage les dépenses et ceux qui s’occupent des finances, ça se passe relativement bien et avec transparence » explique-t-il, sans avoir « d’inquiétude, au regard de l’histoire à droite » qu’il n’a pas vécue de l’intérieur. Philippe Mouiller a toutefois pris certaines décisions pour éviter d’éventuels débordements comme le bannissement de tout argent liquide de la campagne avec notamment, la fin de la vente d’objets dérivés aux meetings.

 

Droite asphyxiée par Emmanuel Macron

 

Mais son énergie pour tenir les comptes et porter la parole de Valérie Pécresse ne sera pas récompensée à hauteur de son engagement. La campagne déjà occultée par le covid est phagocytée par la guerre en Ukraine. Une situation profitant largement à Emmanuel Macron au détriment des autres candidats devenus peu audibles, comme Valérie Pécresse, dont la dynamique s’étiole inexorablement au fil des jours. D’autant que le chef de l’Etat sortant parachève d’asphyxier la droite sur le plan politique. Il porte notamment l’estocade lors de la présentation de son programme à Aubervilliers le 17 mars dernier. En promouvant le RSA conditionné, moyennant 15 ou 20h d’activité et la retraite à 65 ans, il empiète sans ménagement sur les platebandes de la droite. La droite l’accusera de « contrefaçon » sans jamais réussir à se sortir du piège macroniste. « Si à ce point ils ne savent se différencier du projet que je porte… » ironise Emmanuel Macron devant les 300 journalistes rassemblés aux Docks d’Aubervilliers, « que sont-ils allés faire dans cette galère ? »

 

Ligne de crête politique

 

Les jours se suivent et se ressemblent à droite. Valérie Pécresse, sur une ligne de crête politique, ne trouve pas de second souffle pour porter sa campagne. Affaiblie par des ralliements d’ex-LR chez Emmanuel Macron comme le député de l’Oise Eric Woerth ou le président de la région PACA Renaud Muselier, Nicolas Sarkozy, parrain de la droite refuse de la soutenir provoquant des remous en interne. La dynamique apparaît introuvable et le spectre de son meeting raté du Zénith de Paris le 13 février la poursuit à chaque étape de sa campagne. Valérie Pécresse ne sera pas non plus épargnée par le covid-19, qu’elle contracte au pire moment, dans le « moneytime » de l’élection, à trois semaines du premier tour.

 

« On aurait pu gagner »

 

« On aurait pu gagner cette campagne électorale », analyse toutefois Philippe Mouiller dans le TGV qui l’amène à la Maison de la Chimie, le soir du 1er tour. « Mais les difficultés étaient très nombreuses, trop nombreuses pour une seule candidate » souffle-t-il, pointant les attaques répétées subies par Valérie Pécresse et son équipe. « Même si on est préparés à tout ça, entre être préparés et le vivre, ça créé des difficultés. »

Le 10 avril, à 20h, le couperet tombe. La droite, phagocytée par le vote utile vers Emmanuel Macron, et grignotée par l’extrême droite identitaire d’Eric Zemmour, constate, abasourdie, un score inimaginable 2h auparavant. 5 % dans les premières estimations des sondeurs, les résultats consolidés la donneront sous la barre fatidique des 4,78 % le lendemain. Un score très faible qui ne lui permet de bénéficier du remboursement forfaitaire de l’Etat pour amortir les frais engagés durant la campagne. C’est un séisme politique autant qu’un drame financier pour la candidate du parti auquel Philippe Mouiller assiste aux premières loges.

 

« Scénario jamais envisagé »

 

Ce score, « un scénario jamais envisagé » de l’aveu même de Philippe Mouiller, donnera du fil à retordre au sénateur des Deux-Sèvres, particulièrement affecté par la défaite de sa championne. Sans avoir le temps d’accuser le coup, il devra, dès le 11 avril se lancer dans une deuxième campagne pour rassembler les financements nécessaires afin de combler les 5 millions d’euros manquant à Valérie Pécresse, endettée personnellement, avec un appel national aux dons. Au total, le budget de la campagne LR, sur une échelle de 14 à 15 millions d’euros, il comptait récupérer 7 à 8 millions de financements publics. Un remboursement auquel la droite ne pourra pas prétendre et qui marque l’un des échecs de LR, absent du second tour de l’élection présidentielle depuis 2012.

 

« Je ne doute jamais »

 

Lorsqu’il vote à Créancey en ce même 10 avril, François Patriat tente de masquer sa nervosité. « T’as bien voté j’espère ? » lance-t-il, d’humeur badine à un habitant qu’il connaît bien dans son village, à quelques encablures de Pouilly-En-Auxois. A 11h, la moitié des personnes inscrites au bureau de vote a déjà voté. Un bon signe en soi, sauf qu’ici, la tendance est plutôt au vote lepéniste… « Je ne doute jamais », évacue pourtant François Patriat, comme pour se persuader que tout ira bien. Mais derrière le calme des vieilles troupes, l’ancien président du Conseil régional de Bourgogne s’interroge : Marine Le Pen pourrait-elle dépasser d’une courte tête le candidat d’En Marche au soir du premier tour ? Depuis plusieurs jours, la candidate RN, forte d’une campagne de proximité à bas bruit sur le pouvoir d’achat, talonne le président sortant dans les sondages.

Dans la voiture qui le ramène à Paris, peu avant la tenue de la soirée électorale, les résultats consolidés des Outre-mer tombent. Et ils ne sont pas bons pour le président sortant, battu par Jean-Luc Mélenchon dans tous les DOM. Pire, sauf en Martinique où il sort deuxième, l’ancien ministre de l’Economie de François Hollande est devancé, partout, par Marine Le Pen. Seule la Polynésie conforte Emmanuel Macron ainsi que le vote des Français de l’étranger qui lui était acquis. A la mi-journée, se profile un duel serré au coude-à-coude avec Marine Le Pen, et pourquoi pas, un nouveau 21 avril 2002 ?

 

Sondage belge

 

A 18h, les stratèges macronistes se rejoignent au 1er étage de la Porte de Versailles pour affiner la stratégie et harmoniser leurs prises de parole en vue des résultats. Tout le monde est là, des macronistes historiques comme Christophe Castaner ou Julien Denormandie, jusqu’aux ralliés de la dernière heure comme Manuel Valls, ou Eric Woerth. En l’absence de chiffres fiables à cette heure, les macronistes s’en remettent à quelques indicateurs, notamment un sondage d’un média belge, donnant Emmanuel Macron et Marine Le Pen à 24 %. La tension monte. « Compte tenu des informations aussi contradictoires les unes que les autres, en l’absence de chiffres réels, c’est vrai que ça fait un peu monter la température, la tension, le cardio », plaisante le patron des sénateurs En marche, inquiet.

 

« Parler avant les résultats serait inutile et ridicule »

 

François Patriat, croise dans les couloirs Paul Midy, numéro 2 d’En Marche. Il le sonde : « Je pense que ce ne sont que des faux chiffres », le rassure le cadre LREM. « Je pense comme toi, attendons les vrais chiffres pour dire quoi que ce soit, parler avant ce serait inutile et ridicule », se rassure François Patriat. Alors que les hauts cadres d’En marche, membres du gouvernement et autres huiles du parti sont toujours en réunion à huis clos, François Patriat s’éclipse pour nous faire part d’une éclaircie dans ce ciel de nuages : « Les chiffres qu’on me donne à l’instant, ce serait 24,5 % pour Macron, 23,5 % Le Pen et 19 % Mélenchon » souffle le sénateur de Côte-d’Or. « Voilà, on prend, ça on prend tout de suite, un peu d’oxygène. »

 

« Ouf »

 

De l’oxygène, François Patriat n’en manquera plus lors de cette fin de la soirée. Dans la foule, il découvre le résultat à 20h, sur l’écran géant de la Porte de Versailles. « 28,2 % » s’affichent, les cris de joie des militants font saturer les micros. Emmanuel Macron bascule en tête avec un score bien plus confortable qu’escompté sur l’extrême droite. « Ouf, ouf… » répète deux fois François Patriat, conscient de s’être fait une belle frayeur. Le camp des marcheurs se refuse toutefois à tout « triomphalisme. » « Entre 28 et 50, la route est encore longue » abonde François Patriat

 

Ironie, Porte de Versailles

 

Ironie de l’histoire, le dernier meeting parisien de Valérie Pécresse avait eu lieu dans cette salle une semaine auparavant. Le Hall 6 du Parc des expositions de la Porte de Versailles avait été le lieu du baroud d’honneur de la candidate LR. Ce soir du 10 avril, ce hall sans charme devient l’éphémère symbole de la victoire des macronistes qui ont tant fait pour affaiblir la droite.15 jours plus tard, au terme d’un entre-deux-tours à la ferveur timide, Emmanuel Macron sera reconduit pour cinq ans à l’Elysée.

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