Certains l’appellent quinquangulaire, d’autres lui préfèrent le terme de pentagulaire. Toujours est-il que l’élection municipale à Paris pourrait voir beaucoup de candidats se bousculer pour le second tour. Selon un sondage Cluster 17 pour Politico, ils pourraient être cinq à être qualifiés.
Alors qu’il faut faire 10 % des voix pour pouvoir se maintenir au second tour, la candidate de Reconquête, Sarah Knafo, est maintenant créditée de 10 % d’intentions de vote, avec une forte progression de + 4 points, au détriment notamment du candidat RN, Thierry Mariani (4 %). Loin devant dans ce sondage, le candidat de la gauche non-mélenchoniste, Emmanuel Grégoire (PS-Les Ecologistes-PCF-L’Après), est à 33 % (+ 3 points), devant la candidate soutenue par LR, Rachida Dati (26 %, -1) et le candidat Renaissance/Horizons, Pierre-Yves Bournazel (14 %). Soit potentiellement cinq candidats en passe d’être qualifiés pour le second tour, du jamais vu à Paris.
« Ça montre que Sarah Knafo est la seule en dynamique à droite »
Dans l’équipe de campagne de Sarah Knafo, on se réjouit évidemment. « C’est une très bonne nouvelle. Ça montre que Sarah Knafo est la seule en dynamique à droite. Ça devrait monter encore plus haut », pense-t-on dans l’entourage de la candidate d’extrême droite. Celle qui « prend des voix au RN et au LR » espère encore « chercher des voix à droite, mais aussi chez les abstentionnistes ».
Si Sarah Knafo est en capacité de se maintenir pour le second tour, se maintiendra-t-elle ou sera-t-elle prête à fusionner avec une autre liste ? « Je ne peux pas vous dire, mais elle n’est pas là pour se désister. Elle est vraiment là pour gagner. Elle compte gagner. Mais pour ça, il faudra s’unir. Comme elle le dit, ce n’est pas elle qui fera perdre la droite », soutient-on dans son équipe de campagne.
« En général, le tripatouillage du mode de scrutin se retourne contre leurs auteurs »
A gauche, on assure ne pas se réjouir, devant la montée de la candidate d’extrême droite. « Je ne considère pas comme un bon signe le fait que Reconquête puisse rentrer au Conseil de Paris. Depuis 2001, il n’y plus de RN au conseil », souligne la sénatrice PS de Paris, Colombe Brossel. Reste que certains regardent avec une certaine gourmandise la situation. « Knafo a réussi à attirer l’attention sur un mode assez proche de Dati, mais du coup, elle la ringardise et la banalise, tout en asphyxiant le RN, qui a pris le pire candidat possible », analyse un élu de gauche de la capitale. « Sarah Knafo devient un caillou dans la chaussure de Dati », ajoute un autre socialiste.
Pour Colombe Brossel, « cette fragmentation du paysage politique est le fruit de tous les apprentis sorciers, qui sont passés en force pour faire passer une réforme du mode de scrutin ». Son collègue sénateur de Paris, Remi Féraud, qui s’était présenté face à Emmanuel Grégoire lors de la primaire interne PS, prédit même un effet boomerang à la loi Paris-Lyon-Marseille. « En général, le tripatouillage du mode de scrutin se retourne contre leurs auteurs. Alors que les extrêmes sont faibles dans cette ville, ce mode de scrutin leur donne du poids. Dati l’a fait pour donner du poids à LFI et empêcher la gauche de gagner, elle va peut-être le regretter si ça donne la clef du scrutin à l’extrême droite », relève Rémi Féraud, qui ajoute : « Suivant que Chikirou ou Knafo font 9,9 % ou 10,1 %, ça change tout. On nous a vendu ça comme un scrutin plus démocratique, ça ne l’est pas, ça le rend plus aléatoire ».
Autre petite subtilité, en réalité de taille : le nouveau mode de scrutin donne une prime de 25 % à la liste arrivée en tête, contre 50 % auparavant. Conséquence : « Il faut faire 32/33 % des voix, pour avoir la majorité absolue, avec la prime qui rapporte 41 conseillers de Paris, sur un total de 163 », explique Gabrielle Siry-Houari, porte-parole d’Emmanuel Gregoire et adjointe au maire du 18e arrondissement. On comprend dès lors les effets potentiellement explosifs en cas de quinquangulaire : la possibilité que le maire élu n’ait pas de majorité absolue, mais relative, l’obligeant à nouer une alliance ou à composer pour trouver une majorité… Toute ressemblance avec l’Assemblée nationale ne serait pas fortuite.
« Ce sondage ne tue pas le match mais il montre qu’il y a un sujet Dati et que c’est possible pour la gauche »
Rémi Féraud résume ainsi les enseignements de cette étude d’opinion : « Ce sondage ne tue pas le match mais il montre qu’il y a un sujet Dati et que c’est possible pour la gauche. Mais dans l’équipe du candidat PS, on assure « qu’il n’y a pas de risque. Ce sondage montre que la dynamique est de notre côté. Car sondage après sondage, on progresse systématiquement. C’est le fait que l’union de la gauche, qui est inédite au premier tour, c’est la première fois, parle aux Parisiens, et grâce à notre campagne sociale et écologique », soutient la porte-parole du candidat PS. Gabrielle Siry-Houari ajoute : « La dynamique s’enclenche. C’est pour ça que je parle de vote efficace ». Autrement dit, le vote utile. Car l’autre enjeu pour Emmanuel Gregoire est bien là : limiter la poussée de Sophia Chikirou, qui attaque de front les socialistes en nationalisant la campagne. A noter que le sondage a été réalisé en partie après le transfuge de deux élus des écologistes vers la liste LFI. Malgré cette prise de guerre, elle perd deux points. Mais elle reste en capacité de se maintenir, ce qui pourrait compliquer la donne, si Emmanuel Gregoire et Rachida Dati sont au final au coude à coude.
Hors micro, certains à gauche reconnaissent qu’il y a encore du chemin et que rien n’est fait. « On est début février et le résultat est ouvert. Mais la dynamique est plutôt à gauche, même si elle reste limitée », juge un élu de la gauche parisienne. Le même mise sur le talent de Rachida Dati pour indirectement donner un coup de pouce : « Dati, ça mobilise la gauche contre elle », pense notre élu, qui ajoute : « Elle est tellement de fois présumée innocente que c’est louche… »
Chez Dati, « on a le calme des troupes expérimentées »
A droite, on assure rester serein face à ce sondage où Rachida Dati ne progresse pas. « On a le calme des troupes expérimentées », avance Jean-Pierre Lecoq, maire LR du 6e arrondissement de Paris. « C’est un sondage parmi d’autres. Les sondages sont souvent démentis par la réalité », avance l’élu de droite, qui l’assure : « On reste droit dans nos bottes. On considère qu’il y a une véritable volonté de changer d’équipe à Paris ».
Et de la même manière qu’à gauche, les LR espèrent aspirer les voix des autres candidats de leur camp. « Dans la dernière ligne droite, on va faire comprendre qu’il n’y a qu’un seul vote utile, c’est le vote Rachida Dati, que Sarah Knafo a plein de qualités, qu’elle est belle, charmante, intelligente, passe bien à la télé. Mais beaucoup de gens comprennent que si elle fait un petit tour de chauffe pour la présidentielle, elle nous fait prendre des vessies pour des lanternes. Utiliser l’IA pour faire un programme, très bien. Mais dire qu’on va diviser par deux le nombre de fonctionnaires, ça ne va pas se faire par un coup de baguette magique », pointe le maire LR du 6e arrondissement, qui semble plutôt ménager la candidate Reconquête. Peut-être faut-il ne pas insulter l’avenir, en cas de second tour difficile. Il refuse d’ailleurs de la qualifier « d’extrême ».
« Bournazel, c’est la roue de secours d’Emmanuel Grégoire »
Reste qu’il dément l’idée d’être pris en étau entre Pierre-Yves Bournazel et la candidate Reconquête. « Les gens vont commencer à ouvrir les yeux ». D’autant que les difficultés internes que rencontre le candidat Horizons ne sont pas pour déplaire aux LR. « Pierre-Yves Bournazel, depuis qu’il a été rejoint par Clément Beaune et Marlène Chiappa, c’est clairement une liste de gauche. De plus, il se rend fusionnable avec Emmanuel Grégoire. C’est la roue de secours d’Emmanuel Grégoire. Et vous en avez la preuve vivante avec la démission du président du groupe Horions au Conseil de paris », souligne Jean-Pierre Lecoq, « les masques sont en train de tomber ».
Outre le changement de directeur de campagne à six semaines du premier tour, Julie Boillot remplaçant Cédric Guérin, Pierre-Yves Bournazel doit en effet faire face aux attaques de Paul Hatte, qui démissionne donc de son poste de co-président du groupe Horizons-Renaissance, en lâchant ses accusations dans Le Figaro. « Il y a très clairement un objectif affiché en interne : faire élire un maire de gauche au « troisième tour » du Conseil de Paris. […] Certains élus du camp Bournazel se sont entendus devant mes yeux pour faire élire un maire de gauche lors de l’élection officielle du maire de Paris, une semaine après le second tour. On m’a proposé d’être adjoint de ce maire potentiel », soutient Paul Hatte, évoquant un coup de Trafalgar avec un autre candidat de gauche, sans dire lequel… « Plusieurs candidats en secret font campagne et des noms sont déjà testés auprès de certains conseillers de Paris, dont j’ai fait partie » avance-t-il mystérieusement.
« Il s’est sans doute fait manipuler par le clan Dati. Tout ça n’a aucun sens »
Dans le camp Bournazel, on dément en bloc. « C’est plus que faux », s’indigne un proche du candidat, « il s’est sans doute fait manipuler par le clan Dati. Tout ça n’a aucun sens ». Le même donne son explication : « Pierre-Yves Bournazel lui avait proposé de figurer sur la liste en position éligible. Mais il a considéré que la proposition n’était pas suffisante, c’est la raison pour laquelle il s’est retiré. On a le droit d’être déçu, mais il faut faire attention. Nous ne laisserons passer aucune désinformation. Pierre-Yves Bournazel a dit à de multiples reprises qu’il ne s’alliera pas à la gauche, c’est un candidat d’alternance ». « La preuve en est : nous avons reçu hier le soutien du Nouveau centre d’Hervé Morin, allié historique de LR », souligne de son côté la nouvelle directrice de campagne, dans un message envoyé à Paul Hatte, rendu public sur X.
Quant au sondage qui donne le proche d’Edouard Philippe à 14 %, « nous, on regarde peu les sondages de premier tour. C’est le second qui nous intéresse. Et on a fait nos propres sondages. Sur les seconds tours, quand on compare avec Dati, c’est systématiquement Pierre-Yves Bournazel qui fait le meilleur score face à Grégoire, alors que Dati perd », soutient un membre de son équipe de campagne. Mais avant de faire l’union, encore faut-il réussir à sortir devant dans son camp.
Dans l’équipe Grégoire, on balaye aussi d’un revers de main les déclarations de Paul Hatte. « Il y a ceux qui font des coups de billard à tellement de bandes que ça en devient incompréhensible, et ceux qui bossent : nous présentons notre projet jeudi », rétorque Gabrielle Siry-Houari. Pour créer et accélérer la dynamique, Graal que recherche tout candidat aux municipales, les idées sont en effet nécessaires. Pour gagner, les coups ou les combinaisons d’appareil ne suffiront pas. Mais il n’y a pas de doute : la campagne, éclipsée par le budget et l’actualité internationale, est pleinement lancée.