« Le RN a toujours eu un côté attrape-tout »
L’abandon de la sortie de l’euro a été la clé de voûte de la stratégie de Marine Le Pen entre 2017 et 2022, s’inscrivant plus largement dans la politique de normalisation de la candidate du Rassemblement national. En amendant ainsi sa position, Jordan Bardella ne fait que poursuivre cette « ambiguïté » entretenue par le RN sur les questions économiques et européennes, analyse Emilien Houard-Vial, postdoctorant au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, et spécialiste des Républicains. « Le RN joue depuis des années la carte de l’ambigüité sur l’Europe et l’économie. L’électorat RN reste l’électorat le plus eurosceptique, donc il faut le contenter un peu. Mais avec l’effondrement de la droite, il faut aussi contenter un électorat plus aisé et plus âgé qui a rejoint le RN plus récemment et est davantage libéral économiquement », détaille-t-il.
Alors que la presse se fait écho d’un dîner réunissant Marine Le Pen et de nombreux grands patrons français – dont Patrick Pouyanné – le 7 avril dernier, Bruno Retailleau a beau jeu d’utiliser l’argumentaire du PDG de TotalEnergies pour contredire Jordan Bardella, pris en étau entre sa base populaire et sa quête de respectabilité. Des contradictions qu’il ne faudrait pas exagérer, tempère le politiste : « Le RN a toujours su jouer sur ce côté attrape-tout. Leur socle reste très mobilisé et l’électorat populaire du RN estime que les grands patrons sont méritants. Tant que Jordan Bardella ne remet pas en cause l’image construite par Marine Le Pen d’un RN ‘proche des gens’, je ne vois pas trop ce bloc s’effriter. »
« Il y a à LR l’idée que l’on ne peut pas se passer de l’Europe, mais que l’on peut quand même lui taper dessus »
Du côté de Bruno Retailleau, cette charge lui permet de se distinguer d’un concurrent à la présidentielle sur un terrain où la droite et l’extrême droite partagent beaucoup, et notamment le soutien au nucléaire couplé à de vives charges contre les énergies renouvelables, au premier rang desquelles les éoliennes. En juillet 2025, Bruno Retailleau avait d’ailleurs fait réagir jusque dans son propre camp en défendant dans Le Figaro la « fin des subventions » à l’éolien et au photovoltaïque, en plein débat parlementaire – initié par le sénateur LR Daniel Gremillet – sur la trajectoire énergétique de la France (voir notre article).
Pour autant, l’argument du président des Républicains sur le marché de l’électricité peut surprendre, tant la majorité sénatoriale a parfois pu se montrer critique du marché européen de l’électricité, en particulier au début de la guerre en Ukraine et de la crise énergétique. Deux sénateurs LR et 53 sénateurs centristes avaient ainsi voté une proposition de résolution communiste (rejetée par 180 voix contre 153) défendant la sortie du marché européen de l’électricité en janvier 2023. La même année, la commission des Affaires européennes avait adopté un rapport d’information estimant que les réformes du marché proposées par la Commission européenne « ne bouleversaient pas l’architecture actuelle » du marché et que la France « devait obtenir une réforme plus substantielle. »
Malgré les critiques de ce système Bruno Retailleau n’a jamais défendu la sortie du marché européen de l’électricité dans l’hémicycle, même une sortie temporaire, comme ont pu le faire ses alliés centristes. Le sénateur LR peut donc « voler au secours » du dispositif, comme l’a écrit l’Opinion hier, faisant un lien avec la prise de position du PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, la veille. « La France est le grand gagnant du marché électrique européen, parce que nous sommes surproducteurs. […] Grâce à ces revenus d’export, on va pouvoir construire le nouveau nucléaire », a-t-il déclaré dans le cadre d’un débat organisé par BFM Business. Une argumentation proche de celle utilisée par Bruno Retailleau.
Après une très forte division sur la question européenne au moment du traité de Maastricht et une « normalisation » du rapport de l’UMP à l’Europe à partir du traité de Lisbonne, la droite française est arrivée – dans une forme de dialectique – à une sorte d’équilibre, analyse le politiste Emilien Houard-Vial. « À partir de 2012, des personnalités critiques de l’Europe ont réémergé dans le parti. Laurent Wauquiez publie en 2014 fait un livre très critique sur son passage au ministère des Affaires européennes et Bruno Retailleau vient d’une mouvance villieriste très critique aussi. L’un de ses proches, François-Xavier Bellamy, tête de liste LR aux élections européennes, est quand même le seul eurodéputé du PPE [groupe de droite au Parlement européen] à avoir voté la motion de censure contre Ursula von der Leyen », relate-t-il.
Pour autant, le chercheur estime que sur ce sujet, la droite n’est jamais allée aussi loin que le RN : « Il y a à LR l’idée que l’on ne peut pas se passer de l’Europe, mais que l’on peut quand même lui taper dessus quand on juge qu’elle met en place trop de normes. L’Europe est un bouc émissaire un peu facile, mais la droite ne peut pas remettre en cause de grandes intégrations européennes comme le marché européen de l’électricité et risquer de défendre une forme de désordre et de bouleversement. » C’est d’ailleurs un peu l’esprit de la « radicalité raisonnable » avancée par Bruno Retailleau en ce début de campagne.