Masculinisme : « Ceux qui y adhèrent sont souvent en manque d’amour », constatent des spécialistes

Pour la deuxième fois en deux semaines, la délégation aux droits des femmes du Sénat s’est penchée, ce jeudi 11 décembre, sur le masculinisme. Des chercheurs sont venus informer les sénateurs des dangers virtuels, voire physiques, de cette tendance ultra-active sur les réseaux sociaux.
Guillaume Cros

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« On se sent totalement démunis. Vous ne me rassurez pas. » La présidente de la délégation aux droits des femmes au Sénat, Dominique Vérien (Union centriste), vient d’écouter attentivement l’argumentaire des trois spécialistes sur la tendance « mascu ». « Mascu » ? Il s’agit du mouvement du masculinisme, croissant chez les jeunes générations. La délégation a organisé un colloque le 27 novembre dernier sur sa montée en puissance sur les réseaux sociaux. Ce jeudi 11 décembre, elle a cette fois sollicité trois chercheurs.

« Le masculinisme est une forme d’antiféminisme ciblant principalement les femmes défendant leurs droits et leurs émancipations », définit Laura Verquere, maîtresse de conférences à l’université de Lille. Il propage la vision d’une société dans laquelle l’homme est supérieur à la femme dans le domaine social, économique et politique. Le phénomène s’appuie sur trois « constats » :

  • Le mythe de l’égalité déjà là : l’égalité des sexes étant déjà atteint, les revendications féministes actuelles sont obsolètes.
  • La théorie de l’effet pervers : le féminisme s’est radicalisé et promeut une guerre des sexes au détriment des hommes.
  • La crise de la masculinité : l’identité masculine est en perdition, ce qui légitime une position victimaire des masculinistes.

Terrain de jeu lucratif

Malgré sa récente surexposition, le masculinisme est ancien. Il apparaît en même temps que le féminisme puisqu’il se définit comme « une réaction à l’avancée des mouvements des droits des femmes » clarifie Laura Verquere. La tendance s’institutionnalise dans les années 1980, mais connaît « un regain et une radicalisation » avec l’avènement des réseaux sociaux.

Selon Julien Mésengeau, maître de conférences à l’université de Lille, des centaines d’influenceurs et des forums aux milliers de membres pullulent sur TikTok, Instagram et X. « Les réseaux sociaux sont devenus un espace central de déploiement, de circulation et de transformation » de ces idées qui vont s’adresser en priorité aux jeunes générations.

La sphère Internet masculiniste (« manosphère ») s’apparente à un business juteux. « Ces influenceurs sont des activistes qui veulent fédérer une communauté et capitalisent sur un sentiment d’insécurité », révèle Laura Verquere. Car une grande partie des adhérents à ces contenus seraient des adolescents souffrant de difficultés affectives. « Ils sont souvent en manque d’amour, observe Céline Morin, maîtresse de conférences à l’université de Nanterre. J’y vois de la violence, mais aussi de l’empathie, car on sent de la souffrance. »

« Une certaine frange de l’Église catholique »

« Existe-t-il des outils de régulation de ces contenus ? », s’interroge la sénatrice Annick Billon (Union centriste). L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) peut intervenir sur les réseaux sociaux (restriction de l’âge sur les sites pornographiques) mais de manière limitée. Julien Mésengeau précise qu’elle n’a pas la compétence d’agir sur le pluralisme, mais elle « peut empêcher l’arrivée de ces contenus sur l’espace public ».

Un sujet occulté par les spécialistes a été impulsé par les sénatrices en fin d’audition. Celui du lien entre le masculinisme et la religion. Après une question posée par Béatrice Gosselin (Les Républicains), Annick Billon, puis Laure Darcos (Les Indépendants-République et Territoires), Julien Mésengeau finit par témoigner. « Je suis sur la réserve. J’ai eu des comptes hackés, Céline Morin a été menacée, des chercheurs ont arrêté leurs recherches. » Il assure que l’islamisme n’est pas imprégné dans la « manosphère » et filtre plutôt avec « une certaine frange de l’Église catholique ».

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