Des territoires importants, mais trop souvent négligés. Dans un rapport rendu public ce jeudi 28 mai, les sénateurs de la délégation aux Outre-mer veulent sortir les collectivités françaises du bassin pacifique – Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et Polynésie française – de leur invisibilité stratégique. Un défi jugé essentiel dans une zone devenue centrale dans la géopolitique mondiale, terrain d’affrontement à distance entre la Chine et les Etats-Unis.
Pour « mettre les Outre-mer au centre du jeu », note le rapport, encore faut-il que ces territoires puissent peser à l’échelle régionale. « Il y a un intérêt réciproque pour la France et les outre-mer à ce que ces territoires soient mieux intégrés dans le bassin pacifique », explique la présidente de la délégation, Micheline Jacques (LR). La perspective se veut géopolitique, à l’écart des débats sur le statut de la Nouvelle-Calédonie qui déchirent l’île depuis de nombreuses années.
Constat « mitigé »
Les rapporteurs Guillaume Chevrollier, Solanges Nadille et Rachid Temal formulent donc une vingtaine de propositions pour renforcer les moyens et la position de ces collectivités. « La France peut en faire un atout », affirment-ils, concluant là une série de trois études sur l’intégration des Outre-mer, après le bassin atlantique et l’océan Indien. « Ces territoires partagent des difficultés mais connaissent aussi des réalités très différentes », explique Solanges Nadille, sénatrice macroniste de la Guadeloupe. D’où l’intérêt de ce découplage.
Dans le Pacifique, le constat présenté ce jeudi par les sénateurs est « mitigé ». Ils saluent le renforcement du réseau d’ambassadeurs et la création en 2023 d’un secrétariat permanent pour le Pacifique, basé à Nouméa, la capitale néo-calédonienne. Ces aménagements ont notamment permis depuis dix ans la signature de partenariats avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean). Les trois collectivités françaises ont intégré plusieurs programmes régionaux sur l’économie et l’environnement et ont développé entre elles une « coopération dynamique », observent les rapporteurs.
Un ministre délégué pour le pacifique
Mais le potentiel de ces territoires, qui représentent deux tiers de l’espace maritime sous contrôle français, reste largement inexploité. D’abord par manque de coordination stratégique aux yeux des sénateurs. Mesure phare, ils proposent la nomination d’un ministre délégué pour le pacifique, un équivalent du ministère aux affaires européennes. « On ne peut plus se contenter d’une visite de trois jours du ministre des affaires étrangères. Il faut sortir du coup d’éclat politique, du saut de puce, pour avoir des relations plus régulières et soutenues », justifie le socialiste Rachid Temal, pour qui un ministre offre davantage de « poids politique » lors des rencontres diplomatiques.
Ce ministre pourrait s’appuyer, autre nouveauté suggérée, sur un débat organisé chaque année au Parlement sur la stratégie de la France pour les outre-mer. Stratégie à laquelle les collectivités concernées devront être associées, de façon à passer « d’une logique tutélaire à un véritable partenariat stratégique ». Ce que Rachid Temal présente comme « une forme de révolution copernicienne », consistant à ne « plus regarder simplement les Outre-mer depuis Paris ».
Les transports, « première des difficultés »
Principal frein économique des territoires insulaires, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française souffrent aussi d’un manque de connexion par les transports. « C’est la première des difficultés. Sans continuité territoriale, on ne peut pas parler de coopération régionale », prévient Solanges Nadille, rappelant que pour leurs déplacements dans la région, les sénateurs de la délégation n’ont pas pu se rendre partout. « Nous avons pu aller à Walis, mais pas à Futuna », regrette-t-elle. Ce territoire demeure très enclavé, tandis qu’il n’existe aucune liaison directe entre les trois collectivités. Les coûts sont prohibitifs pour les compagnies, autant sur le fret que le transport de voyageurs.
Les sénateurs proposent donc de pousser pour la création d’un Marché commun des transports, censé réduire les coûts. L’initiative associerait les États, les trois collectivités françaises, les compagnies locales et l’Union européenne.
La question des moyens alloués à ces territoires est également posée. À commencer par le Fonds Pacifique, dont la dotation est en baisse, à 1,8 milliard d’euros, loin des 3 milliards atteints lors des « années fastes ». « Il s’expose à la critique d’un saupoudrage des projets », alertent les sénateurs, qui souhaitent doubler son montant à l’avenir.
Même chose pour l’Aide française au développement (AFD), qui profite trop peu, selon les sénateurs, aux territoires ultramarins. « Les financements de l’AFD tombent parfois juste à côté d’un territoire français, et pas à l’intérieur de ce territoire », poursuit Solanges Nadille. Le rapport propose de mettre sur pied un instrument financier spécifique pour ces collectivités.
Mieux profiter des fonds européens
Les parlementaires espèrent aussi des financements venus de Bruxelles. « L’idée est d’être mieux intégré dans la gouvernance européenne. Dans le Pacifique, il y a l’attente d’une troisième voie, d’une voie d’équilibre face aux compétiteurs, la Chine d’un côté, les États-Unis de l’autre », assure le sénateur LR Guillaume Chevrollier. Lui et ses collègues veulent profiter des négociations à venir sur le cadre financier pluriannuel 2028-2034 pour augmenter l’enveloppe dédiée aux Pays et territoire d’outre-mer (PTOM), selon la terminologie européenne.
Actuellement, la dotation est accaparée à 50 % par le Groenland. Les sénateurs souhaitent que la future répartition du fonds profite aux deux-tiers aux autres PTOM, ce qui n’a rien d’évident quand Donald Trump réitère régulièrement son souhait de prendre le contrôle, de façon plus ou moins unilatérale, sur ce territoire appartenant au Danemark. Un « rééquilibrage » qui doit permettre de porter l’enveloppe européenne aux territoires du Pacifique à 100 millions d’euros, contre moins de 35 millions dans la programmation 2021-2027. De quoi, espère Guillaume Chevrollier, y « faire rayonner la France et l’Union européenne ».