Meurtre de Lola : « Eric Zemmour revient au logiciel d’origine de l’extrême droite française »

Meurtre de Lola : « Eric Zemmour revient au logiciel d’origine de l’extrême droite française »

Pour Eric Zemmour, le meurtre de Lola « est aussi une façon de rebondir », selon Gilles Ivaldi, chercheur au Cevipof et spécialiste de l’extrême droite. « Il cherche à se raccrocher à l’émotion populaire. Mais Marine Le Pen est beaucoup plus fine dans sa communication », selon le communicant Philippe Moreau Chevrolet. Une différence d’approche qui s’explique par la stratégie de conquête du pouvoir du RN.
François Vignal

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L’horrible meurtre de Lola, 12 ans, a marqué les esprits. L’auteure présumée des faits, une algérienne de 24 ans, qui a été mise en examen dans cette affaire, est sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français depuis le 21 août dernier.

Offensive numérique des sympathisants d’Eric Zemmour

Il n’en a pas fallu plus pour qu’Eric Zemmour et ses soutiens réagissent au quart de tour, faisant volontiers un lien entre immigration et insécurité. L’ex-candidat à la présidentielle parle même de « francocide ». Comme à chaque fois, les sympathisants du président de Reconquête sont particulièrement actifs sur les réseaux. Une offensive numérique qui se traduit par le lancement du hashtag #manifpourlola, avec la volonté de le faire monter, ainsi que l’achat de noms de domaine, justicepourlola.fr et manifpourlola.fr, par l’association Les amis d’Eric Zemmour. Un rassemblement est aussi organisé ce jeudi, notamment à Paris, à l’appel de l’institut pour la justice, think tank d’extrême droite. Eric Zemmour y sera.

Les parents de la petite Lola ont pourtant fait savoir qu’ils ne souhaitaient « aucune récupération politique », qu’importe pour Eric Zemmour. « Si on n’en parle pas, si on fait silence, dans trois jours, il y aura un autre sujet », rétorque l’intéressé sur BFM TV, qui affirme aussi, dans une « lettre aux journalistes », que « le chantage à la récupération, c’est la loi de l’omerta ». Preuve que les critiques sur la récupération ne sont cependant pas sans effets, les partisans d’Eric Zemmour sont appelés à se rendre au rassemblement sans drapeau de Reconquête.

« Historiquement, l’extrême droite a toujours tenté d’exploiter les faits divers »

Sur le plan de la communication et de la stratégie, la promptitude de l’ex-candidat d’extrême droite à réagir s’inscrit dans un trait spécifique de l’extrême droite. « Ce n’est pas très surprenant. Historiquement, l’extrême droite a toujours tenté d’exploiter les faits divers qui vont dans le sens de son idéologie », souligne Gilles Ivaldi, chercheur au Cevipof (centre de recherches politiques de Sciences Po) et spécialiste de l’extrême droite. Il rappelle « qu’en 2002, l’agression d’un homme assez âgé, « papy Voise », a permis à Jean-Marie Le Pen de politiser la question de l’insécurité », ce qui « a contribué à sa qualification au second tour ». Le chercheur évoque aussi, plus récemment, « les allégations de viols contre des migrants en Allemagne, pendant la crise des réfugiés. Marine Le Pen avait aussi largement utilisé ces questions pour faire le lien entre immigration, insécurité et violences faites aux femmes ».

Utiliser un fait divers à des fins politiques n’est cependant pas l’apanage de l’extrême droite, rappelle le spécialiste de communication politique, Philippe Moreau Chevrolet. « Il y a une récupération politique des faits divers qui existe dans notre pays depuis une bonne vingtaine d’années, depuis les années Sarkozy. L’inventeur de la récupération politique des faits divers, c’est Nicolas Sarkozy. Chaque fait divers donnait lieu à une annonce ou un projet de loi. Ça donnait l’impression de lutter, non pas contre l’insécurité, mais contre le sentiment d’insécurité », note le dirigeant de MCBG Conseil.

« Eric Zemmour essaie de nouveau de reprendre la main en se saisissant de ce fait divers »

Non sans cynisme, Eric Zemmour semble avoir vu dans ce terrible événement un coup à jouer. « Pour Eric Zemmour, ce fait divers tragique, c’est aussi une façon de rebondir, de se faire entendre dans les médias, car depuis son échec à la présidentielle et aux législatives, il est très peu présent. La conjoncture politique lui a donné assez peu de visibilité », selon Gilles Ivaldi, « il essaie de nouveau de reprendre la main en se saisissant de ce fait divers ». « Ça fait partie de sa stratégie, d’être dans la rupture avec le politiquement correct, d’être dans la transgression, la provocation », continue le chercheur, qui ajoute :

Cette récupération fait partie de la stratégie d’Eric Zemmour de travailler ces questions culturelles.

« Ça lui permet de raccrocher les wagons avec le grand public, de faire une piqûre de rappel et de remobiliser sa communauté, remobiliser sur les réseaux. Il y voit un bénéfice politique de court terme qui est de se relancer pour remobiliser ses troupes, en créant une image très dure », confirme Philippe Moreau Chevrolet. Et dans cette entreprise, « le digital, c’est facile ».

« Stratégie de niche culturelle » chez Zemmour contre « stratégie sociale populiste » chez Le Pen

Il est intéressant d’observer qu’entre Eric Zemmour et Marine Le Pen et le RN, les attitudes divergent. Preuve de cette différence : le RN a finalement renoncé à se joindre à la manifestation de ce jeudi soir. Histoire de ne pas paraître aux côtés d’Eric Zemmour et de couper court aux accusations de récupération. Les députés RN ne resteront cependant pas sans rien faire. Ils se réuniront pour une minute de silence devant l’Assemblée nationale, ce jeudi soir. Une récupération qui se veut plus light en somme.

Le chercheur du Cevipof explique que pour le leader de Reconquête, cette différence d’approche « s’inscrit dans cette stratégie de niche culturelle, qui parle à la base de l’électorat d’Eric Zemmour, alors que chez Marine Le Pen, le premier enjeu, c’est le pouvoir d’achat. Ils parlent à des électeurs différents. Marine Le Pen, c’est la défense des petits contre les gros, ce que j’ai appelé une stratégie sociale populiste. Avec Eric Zemmour, on est clairement sur une extrême droite traditionnelle », souligne Gilles Ivaldi.

« Cette idée de francocide renvoie à un concept très important de l’extrême droite, celui du racisme anti Français »

Le membre du Cevipof relève également que « cette idée de francocide renvoie à un concept très important de l’extrême droite, popularisé par le FN canal historique, qui était celui du racisme anti Français. Il s’inscrit aujourd’hui dans cette ligne pour attribuer une visée spécifique à ce qui reste un fait divers tragique, mais qui n’est qu’un fait divers. Et tout ça fait sens dans sa théologie du grand remplacement, de l’islamisation et de l’immigration comme une menace pour la France ».

Philippe Moreau-Chevrolet porte également la même analyse ici. « L’extrême droite est divisée sur la récupération. Le RN fait preuve d’empathie, il essaie d’être proche des gens et de ne pas aller contre la volonté de la famille. Ils sont assez sobres. Ils ne sont pas obligés d’en rajouter. De toute façon, ça alimente leur discours », remarque le communicant, « en revanche, l’autre branche de l’extrême droite plus radicale a besoin d’exister. Pour Eric Zemmour, qui n’est pas dans une communication empathique mais agressive, c’est une carte à jouer qu’il va jouer à fond, sur le numérique en particulier ».

« La grille de lecture du monde d’Eric Zemmour est idéologique. Celle de Marine Le Pen est politique »

Au fond, « Eric Zemmour revient au logiciel d’origine de l’extrême droite française », pense aussi Philippe Moreau Chevrolet, « il doit être celui qui dit tout haut ce que Marine Le Pen pense tout bas ». Une stratégie qui présente clairement des limites, selon ce spécialiste de communication politique. « Il cherche à se raccrocher à l’émotion populaire. Mais Marine Le Pen est beaucoup plus fine dans sa communication », selon Philippe Moreau Chevrolet, quand « Eric Zemmour essaie de maximiser son gain politique de façon assez maladroite et inhumaine. Et ça correspond à un défaut de sa communication, qui a été diagnostiqué lors de la présidentielle : c’est le manque d’humanité. C’était le cas au sujet des enfants handicapés ». Résultat, une efficacité limitée, car « ça ne parle qu’à sa base et aux militants ». Il aide même indirectement, comme il a pu le faire lors de la présidentielle, Marine Le Pen, par la comparaison. « La droite radicale se condamne à être marginale et, quelque part, aide la com' du RN » dans sa normalisation, pense Philippe Moreau Chevrolet.

Une difficulté, pour ne pas dire une incapacité, à s’adresser au-delà de son camp, que le communicant explique par le fait que « sa grille de lecture du monde est idéologique. Celle de Marine Le Pen est politique. Eric Zemmour est un vrai idéologue, il est droit dans ses bottes. Donc ça donne une incompréhension des réalités du pays ». Cette « vision idéologique du pays fait l’impasse sur l’état émotionnel du pays. Et la politique ne se fait pas sur l’idéologie pure, mais aussi avec l’émotion », continue Philippe Moreau Chevrolet, qui ajoute :

Cette grammaire émotionnelle, Marine Le Pen l’a comprise, Eric Zemmour ne l’a pas du tout.

Marine Le Pen cherche l’équilibre « entre radicalité d’extrême droite et stratégie de normalisation »

Mais pour Gilles Ivaldi, la position de la finaliste de la présidentielle 2022 n’est pas si évidente. « C’est toute la difficulté pour Marine Le Pen et le RN, qui reste un parti d’extrême droite, mais qui aujourd’hui est vraiment tourné vers une stratégie de crédibilisation, de normalisation. Pour le RN, il s’agit de paraître comme un parti d’opposition responsable, de continuer cette fameuse dédiabolisation », souligne ce spécialiste de l’extrême droite. Si d’un côté ce fait divers « peut être utile pour remobiliser sur les questions d’immigration et les peurs qui y sont liées, en même temps, il s’agit de ne pas trop en faire pour ne pas être associé à Eric Zemmour ». Pour Marine Le Pen, il s’agit de trouver l’équilibre « entre radicalité d’extrême droite, qui continue à être sa culture politique, et cette stratégie de normalisation, car le RN a l’idée qu’en 2027, il y ait cette grande alternance avec la possibilité que Marine Le Pen puisse gagner l’élection présidentielle ». Ce qui, selon Gilles Ivaldi, place Marine Le Pen « dans une position plus délicate qu’Eric Zemmour ».

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