Mobilisation des jeunes contre la réforme des retraites : « Il y a des générations d’activistes qui sont en train de se créer », analyse Vincent Tiberj

Mobilisation des jeunes contre la réforme des retraites : « Il y a des générations d’activistes qui sont en train de se créer », analyse Vincent Tiberj

Depuis quelques semaines, des jeunes ont rejoint de manière significative les mobilisations contre la réforme des retraites. Qui sont-ils ? Pourquoi s’engagent-ils ? Quels effets cela peut-il avoir sur la suite de leur engagement ? Eclairage avec Vincent Tiberj sociologue, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux.
Mathilde Nutarelli

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Depuis la première manifestation le 19 janvier 2023, la mobilisation contre la réforme des retraites a bien évolué. Mouvement au départ largement encadré par les organisations syndicales, il a muté en une mobilisation plus diverse, avec des manifestations moins conventionnelles, parfois non déclarées, le soir. Dans les rangs de ces dernières, beaucoup de jeunes. Ils ont également rejoint de manière importante les cortèges des manifestations traditionnelles depuis quelques semaines. Mais qui sont ces jeunes qui se mobilisent ? Quels sont les sujets qui les poussent à descendre dans la rue ? Vincent Tiberj sociologue, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux et chercheur au centre Emile Durkheim, donne à Public Sénat des pistes pour comprendre l’entrée des jeunes dans le mouvement social.

Depuis une semaine, de plus en plus de jeunes sont présents dans les cortèges contre la réforme des retraites. Est-ce vraiment le cas ? A quel moment la jeunesse est-elle entrée dans le mouvement ?

Ce que l’on peut dire de manière globale, c’est que depuis aujourd’hui et jeudi dernier, il y a un peu plus de lycéens et d’étudiants dans les cortèges. Mais c’est un vrai souci aujourd’hui de mesurer l’ampleur de l’engagement chez les jeunes. Pendant les mobilisations contre le CPE, je ne me souviens pas du nombre de lycées et de facs bloqués, alors qu’aujourd’hui on le sait. Mais cela ne veut pas dire que tous les lycéens ou étudiants des établissements bloqués vont en manifestation. Et puis aujourd’hui, quand les facs sont bloquées, les cours peuvent avoir lieu en ligne.

Ce qui est important, c’est de comprendre qu’il y a des jeunes dans ces mouvements. Ce n’était pas forcément attendu, surtout par le gouvernement. Parce que cela concerne les retraites, parce que c’est un sujet social, le gouvernement s’attendait à ce que les jeunes soient absents… Mais très clairement, des jeunes se sont mobilisés, et pas forcément pour eux : en pensant à leurs parents, à ceux qui sont dans une forme de pénibilité, … Ce que cela nous apprend, c’est qu’on peut mobiliser des jeunes sur des enjeux sociaux, que les gens ne se mobilisent pas forcément pour eux.

On peut mobiliser des jeunes sur des enjeux sociaux, que les gens ne se mobilisent pas forcément pour eux

Qui sont ces jeunes qui se mobilisent ?

Il faut être particulièrement prudent : sociologiquement, on ne peut pas dire que toute la jeunesse est mobilisée, parce qu’il y a plusieurs jeunesses. Les jeunes qui se mobilisent aujourd’hui se sont déjà mobilisés sur d’autres choses. Sur les mouvements en soutien à George Floyd, par exemple, ou alors dans le cadre des manifestations pour le climat, ce sont des jeunes qui veulent faire converger plusieurs luttes ensemble. Quand on regarde, c’est la même sociologie. C’est la jeunesse en études, des villes et des classes moyennes, qui se mobilise.

Mais il faut bien avoir en tête qu’il y a des jeunesses hors de ce mouvement, notamment les jeunes qui sont en emploi. Et pour eux, il faut avoir une attention particulière, parce que beaucoup de choses se jouent pour eux avec cette réforme. Avant, quand on faisait son entrée sur son lieu de travail, il y avait du collectif, des syndicats. Aujourd’hui, les jeunes arrivent dans des milieux professionnels isolés, dans des conditions précaires, dans lesquels la présence des syndicats s’est amoindrie. Leurs équivalents du baby-boom se socialisaient là, la politique leur était amenée sur le lieu de travail. Là, elle ne vient pas. Or, ce seront ceux qui souffriront le plus de cette réforme, mais ils ne se mobilisent pas parce qu’ils ne sont pas incités à le faire.

Dans ces mobilisations, il y a donc des virtuoses de la participation, qui vont rester engagés, et cela va donner des activistes de très haut vol. Mais de l’autre côté, il y aura des silencieux, et je ne suis pas sûr qu’ils seront en capacité de se défendre.

Pourquoi cette jeunesse entre-t-elle à ce moment dans la mobilisation ?

Si la jeunesse a mis du temps à se mobiliser, car ce mouvement social historique par sa durée et par son ampleur n’a pas attiré les jeunes dès le départ, c’est pour plusieurs raisons. D’abord, il y a un effet covid : pendant les trois confinements, les organisations de jeunesse, comme les syndicats étudiants, n’ont pas forcément transmis les savoir-faire. Ils ont été des occasions manquées de se mobiliser.
Ensuite, il y a un ensemble de politiques qui aboutissent à une forme d’encadrement des jeunes et qui rend plus difficile leur engagement. C’est l’effet Parcoursup, avec les épreuves de spécialités dans du bac, passées en mars, qui comptent pour les classements sur Parcoursup, il y a un réel effet « briseur de grève ». En plus de cela, les étudiants étudient aujourd’hui dans des conditions extrêmement dures : ils font des études en faisant des sacrifices, c’est compliqué pour eux, et ils doivent terminer leurs études vite.
Enfin, il y a la question du maillage territorial des organisations de jeunesse. A l’époque des mobilisations contre le CPE, l’Unef était le premier syndicat étudiant. Il est beaucoup plus faible aujourd’hui.

Justement, quel est le rôle joué par les syndicats étudiants et les organisations de jeunesse dans cette mobilisation ?

Il fut un temps, l’Unef était présente dans toutes les facs, ils tenaient le front. Aujourd’hui, ces organisations ne sont plus aussi centrales qu’avant, surtout face à des jeunes qui peuvent s’organiser en passant par autre chose. Techniquement, il est plus facile aujourd’hui de s’organiser avec WhatsApp et les réseaux sociaux, même s’il demeure difficile de concrétiser cet engagement sur le plan humain derrière.

Mais si les organisations de jeunesse sont moins influentes, comment ces jeunes arrivent-ils dans ces mobilisations ?

Ils y arrivent grâce à des mouvements qui émergent au sein des facs et des lycées, grâce à une socialisation. Je ne crois pas qu’on soit face à des générations dépolitisées. Elles sont désenchantées, elles ont un rapport au vote distancié, car la délégation qu’implique le vote ne marche pas avec eux. Mais ces jeunes ne sont pas dépolitisés. Ils le sont sur d’autres sujets, par des moyens d’action qui ne sont pas aussi visibles qu’avant. Par exemple, chez les jeunes, il y a de la politique dans les choix de rapports intimes avec son amoureux, dans les achats, dans la manière de se déplacer, dans le soutien local de la distribution des aliments. Ce qui change, c’est que les jeunes ne correspondent pas à la politique traditionnelle.

Quand on regarde aujourd’hui, les jeunes sont dans une logique de réseaux sociaux, une stratégie d’auto-information. Ils se forment en ayant une logique active. Ils ne se font plus dicter l’agenda par les rédactions parisiennes, ils vont chercher les informations qui les intéressent. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas informés.

Ces jeunes ne sont pas dépolitisés. Ils le sont sur d’autres sujets, par des moyens d’action qui ne sont pas aussi visibles qu’avant

Sur quels sujets se mobilise la jeunesse qui s’engage ? Les retraites, le 49.3, les violences policières ?

Chez les jeunes mobilisés, il y a en effet cette sensibilité aux inégalités sociales, cette idée que la réforme est injuste pour leur famille.
Ensuite, les violences policières étaient déjà une thématique importante dans la jeunesse, qu’on a mesurée lors du meurtre de George Floyd. Pourquoi autant de jeunes se sont mobilisés ? Parce que la question des violences policières en France est une vraie question. On a des pans entiers de la population qui n’a pas confiance en la police. C’est un problème qui touche les jeunes, et surtout les jeunes racisés.

Ce que raconte la mobilisation post 49-3 est différent. D’abord, il y a sûrement un effet dû à la fin des épreuves de spécialités. Mais au-delà du 49-3, les jeunes et les générations post baby-boom ne sont plus dans ce modèle politique vertical de la Ve République. Aujourd’hui, on solde les ambiguïtés du vote à la présidentielle de l’année dernière. A vouloir enjamber l’élection, à se faire élire non pas sur son programme mais sur la défense de la République, on aboutit à cette situation. Il faut se rappeler qu’en 2022, Emmanuel Macron est le troisième candidat préféré des jeunes, après Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Et il arrive systématiquement au moins derrière ce dernier, même dans les foyers aisés.

Pensez-vous que cette mobilisation peut ramener des jeunes aux urnes et à l’engagement politique ? Que dire du discours qui consiste à décrédibiliser le discours des jeunes engagés contre le report de l’âge légal ?

Ce n’est pas nouveau, ce discours déploratif sur les jeunes. C’est un effet de posture, c’est un éloignement avec les réalités du terrain.
La cassure entre les jeunes et le vote a eu lieu il y a longtemps. C’est une cassure avec la représentation qu’il y a derrière le vote. Dans notre système politique, voter c’est élire, ce n’est pas choisir. L’insatisfaction avec le vote a commencé à s’exprimer dans les générations post baby-boom, les personnes nées dans les années 1960-1970, les parents de ces jeunes qui manifestent aujourd’hui. Et à moins que les responsables politiques changent leur manière de faire, cela ne marchera pas avec les citoyens qui sont en train d’émerger, et cela marche de moins en moins à gauche. Les gens ne veulent pas être politiques à plein temps : ils veulent pouvoir être là quand il faut, participer aux décisions importantes. Les jeunes sont sur cette logique-là.
Aujourd’hui, il y a des générations d’activistes qui sont en train de se créer. Il y a des potentialités de réflexion très importantes sur le climat, le multiculturalisme, le féminisme, cela va porter des choses. Mais on ne va pas les retrouver dans les partis politiques. Ils vont aller vers d’autres types d’organisations, comme les associations.

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