Mondialisation : la relocalisation des entreprises en France imposera de « payer plus cher »
La relocalisation d’une partie de la production en France « aura un coût à répartir » entre salariés, contribuables et entreprises, soutient l’ancien patron de l’OMC, Pascal Lamy, lors d’une table ronde au Sénat. « C’est au niveau des régions et des territoires que les choses se feront » selon l’économiste Jean-Hervé Lorenzi.

Mondialisation : la relocalisation des entreprises en France imposera de « payer plus cher »

La relocalisation d’une partie de la production en France « aura un coût à répartir » entre salariés, contribuables et entreprises, soutient l’ancien patron de l’OMC, Pascal Lamy, lors d’une table ronde au Sénat. « C’est au niveau des régions et des territoires que les choses se feront » selon l’économiste Jean-Hervé Lorenzi.
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Quelle mondialisation après la crise du Covid-19 ? Au moment où la pénurie de masques nous a rappelé combien nous dépendions d’autres pays, à commencer par le Chine, les questions sont nombreuses. Mercredi 20 mai, la commission des Affaires économiques du Sénat a eu deux heures pour plancher sur le sujet avec Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre, Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes et Jean-Pascal Tricoire, PDG de Schneider Electric.

Une mondialisation qui a permis de développer les pays du sud, mais au détriment de l’industrie, souvent ravagée, dans les pays du nord. Cette « phase sombre » de la mondialisation, souligne la présidente LR de la commission, Sophie Primas, a entraîné un « accroissement des inégalités entre pays et ne s’est pas beaucoup souciée de l’empreinte écologique ». Alors que la question de notre souveraineté économique est posée, il faudra peut-être « revaloriser les frontières » souligne Sophie Primas et « être plus ferme dans les traités, alors que l’annonce d’un accord sur un traité entre la France et le Mexique a fait l’objet d’une bombe ».

« Les moteurs de la mondialisation vont rester là » selon Pascal Lamy 

Voir ces responsables débattre des méfaits de la mondialisation, conséquence d’une vision libérale de l’économie qu’ils ont depuis toujours plus ou moins défendue, ne manque pas de sel. Mais à les écouter, les échanges sont aujourd’hui amenés à évoluer, que ce soit par pragmatisme ou prise de conscience. S’ils n’imaginent pas de grands changements, la question de la relocalisation de certains produits en France ou en Europe est sur toutes les lèvres.

Mais sur ce point, Pascal Lamy souligne que la « relocalisation d’activité prend du temps. Construire une usine, c’est au moins 5 ans. Ça coûte. La mondialisation s’est construite sur la réduction des coûts. C’est le modèle capitaliste que nous connaissons. Revenir en arrière aura un coût à répartir » entre « salariés », « contribuables » et entreprises, prévient l’ancien patron de l’OMC.

Reste qu’il n’y aura « pas de déglobalisation, car les moteurs de la mondialisation (…) vont rester là », estime-t-il. La crise va plutôt « reconfigurer au moins en partie la mondialisation. (...) et d’abord freiner les échanges internationaux » avec « des problèmes de régulation mondiale complexe » ajoute l’ancien responsable de l’OMC.

Dans ce contexte, plutôt qu’un protectionnisme, Pascal Lamy imagine « une poussée du précautionnisme, c’est-à-dire la volonté de protéger nos populations du risque. (…) Ce niveau de précaution va augmenter fortement, va se traduire par de nouvelles mesures réglementaires », mais cela va se traduire par une « augmentation du prix ».

« C’est au niveau des régions et des territoires que les choses se feront » pour Jean-Hervé Lorenzi

Pour Jean-Hervé Lorenzi, l’énorme crise économique que traverse le monde ne va qu’accompagner un mouvement plus profond. « Je fais partie des économistes qui pensent – et je l’ai écrit il y a plusieurs années – que l’économie allait ralentir » souligne-t-il. Ce ralentissement sera « significatif » dans les années qui viennent, avec peut-être une croissance de l’ordre de 2%. L’économiste ne « croit pas que le commerce mondial va redémarrer », ou du moins pas comme avant, d’autant que « la guerre commerciale » entre les Etats-Unis et la Chine ne va pas s’arrêter. C’est pourquoi « on est dans une logique qui sera une forme de relocalisation, même si elle est partielle. Mais elle est quand même dans les esprits ». Une relocalisation au « niveau européen » et français.

Ici, le local prend tout son sens, selon le président du Cercle des économistes. « Les territoires, les acteurs économiques locaux doivent jouer un rôle de manière très importante dans la relocalisation ». Il pense en particulier « aux pôles de compétitivité, créés par Jean-Pierre Raffarin ». Mais il regrette que pour le ministre actuel de l’Economie, Bruno Le Maire, ces pôles « paraissent un objet étrange… » Il insiste : « C’est au niveau des régions et des territoires que les choses se feront ».

Jean-Pierre Raffarin met en garde sur « le retour de la guerre froide » entre les Etats-Unis et la Chine

Jean-Pierre Raffarin craint pour sa part le contexte international très dégradé. « Les relations internationales vont être marquées pour les années qui viennent par le retour de la guerre froide. Cette tension entre les Etats-Unis et la Chine est violente et durable. Ça va structurer nos relations » selon l’ancien sénateur LR de la Vienne, qui connaît bien la Chine. Guerre commerciale, technologique puis « systémique » entre régime démocratique et autocratique… Le « rapport de force » peut s’aggraver, prévient l’ancien premier ministre, surtout quand « il y a une question d’humiliation des peuples ». Jean-Pierre Raffarin ajoute :

Il faut être conscient qu’il y a une extrême gravité. Les choses peuvent mal tourner. On a vu des guerres qui démarraient sur des erreurs ou des bêtises.

Si l’ancien premier ministre ne croit « pas que la Chine soit un pays belliqueux », il souligne que « des militaires chinois disent que la seule raison pour laquelle ils seraient prêts à faire la guerre, c’est Taïwan ».

Jean-Pascal Tricoire, PDG de Schneider Electric : « Ça fait très longtemps que l’Europe aurait dû se pourvoir d’un prix du carbone »

Pour Jean-Pascal Tricoire, PDG de Schneider Electric, « leader mondial des solutions digitales pour le développement durable » qui compte 140.000 employés dans le monde, dont 17.000 en France, « tout ça va se traduire par un système qui sera de plus en plus multirégional ». Mais il met en garde contre le protectionnisme : « Si on ferme, nos services ne trouveront plus de débouchés extérieurs ». Surtout que « nous sommes très dépendants des Etats-Unis » pour le numérique. « Là aussi, il faut réfléchir avant de fermer », et d’y perdre.

Evoquant un point essentiel, il estime que « ça fait très longtemps que l’Europe aurait dû se pourvoir d’un prix du carbone ». C’est la question lancinante d’une taxe carbone aux frontières de l’Union européenne. « C’est une affaire absolument essentielle où l’Europe doit jouer son leadership » confirme Pascal Lamy. De quoi mener à « une nouvelle version du capitalisme, un peu plus résiliente, plus soutenable », imagine l’ancien directeur général de l’OMC. Un capitalisme qui, finalement, a passé son histoire à s’adapter aux situations. Mais Jean-Hervé Lorenzi pense qu’« on va être dans des conditions qui ne mèneront pas à ça », « l’urgence en France, ce sera les 300 ou 500.000 chômeurs de plus », et non la taxe carbone.

Toujours est-il que « le besoin de développement durable » est fort, ajoute le PDG de Schneider Electric. « C’est une quête de sens qu’on voit se développer partout » constate le chef d’industrie, qui parle de « besoin de local et de simplicité ».

Une relocalisation au prix d’une « automation très forte de notre appareil de production »

Mais cette relocalisation aura un coût, encore une fois. « Il faudra payer pour avoir quelque chose de plus régional et de plus durable. Et c’est très bien comme ça » dit-il, ajoutant :

Si vous voulez des technologies de communication européenne, il faut peut-être payer un peu plus cher.

Pour acheter au juste prix des productions locales, encore faut-il pouvoir se les payer. Ce qui renvoie à un point, qui n’a pas été évoqué lors de la table ronde : celui des salaires. Cette relocalisation ne doit-elle pas s’accompagner d’une hausse des salaires du bas de l’échelle, et d’une limitation sur le haut ? Les métiers mal valorisés, comme infirmiers, caissiers ou livreurs, qui sont apparus comme essentiels pendant la crise, rejoignent cette question de la répartition plus juste de la richesse. C’est aussi l’un des débats et des enjeux de « l’après ».

Reste que Jean-Pascal Tricoire tempère les ardeurs de relocalisation. « On peut localiser plus de choses en Europe, mais aujourd’hui, on ne trouve pas toujours des gens qui veulent travailler dans les usines car ils sont formés à autre chose. Et le coût et la complexité de faire fonctionner une usine est très forte » ici, « donc ça ne passera que par une digitalisation ou une automation très forte de notre appareil de production ». Faire revenir les usines en France mais en remplaçant les humains par des robots, on fait mieux pour créer de nombreux emplois.

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