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Mort de Jean-Louis Debré : les sénateurs saluent un homme « au-dessus de la mêlée »

L’ancien président de l’Assemblée nationale et du Conseil constitutionnel s’en est allé cette nuit. Au Sénat, les parlementaires de droite comme de gauche gardent le souvenir d’un grand serviteur de l’Etat et l’une des dernières incarnations du gaullisme.
Simon Barbarit

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Publié le

Faire consensus pour un homme politique est une chose extrêmement rare, voire impossible. Jean-Louis Debré, lors des dernières années de sa vie, avait presque réussi cette prouesse. C’est ce qui ressort des hommages à l’annonce de sa mort ce mardi.

« Jean-Louis Debré a consacré sa vie à une certaine idée de la France. Une vie de fidélité, de rigueur, généreuse et libre. Il était un homme de droit et de droiture », a résumé sur X, Emmanuel Macron. Cet après-midi, en ouverture de la séance publique, le président du Sénat, Gérard Larcher a « honoré la mémoire d’un grand serviteur de la Ve République ».

Et pourtant, au mitan des années 90, et jusqu’au quinquennat de Nicolas Sarkozy, une partie de la droite, du RPR puis de l’UMP, se méfiait de ce fidèle lieutenant de Jacques Chirac qui ne ménageait pas ses coups à l’encontre de l’ancien maire de Neuilly. Interviewé en 2016 par Jean-Pierre Elkabbach, dans l’émission Bibliothèque Médicis sur Public Sénat, Jean-Louis Debré reconnaissait n’avoir jamais pu accorder son « violon » avec celui de Nicolas Sarkozy. « Ce que je lui reproche c’est d’avoir fait la guerre permanente pour saper l’autorité du président de la République ». Une référence au deuxième mandat de Jacques Chirac, au cours duquel Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur affichait, sans pudeur, ses ambitions présidentielles ».

« Jean-Louis Debré a été très paternel, très prévenant avec moi »

Après les législatives de 2002, alors président du groupe RPR de l’Assemblée, Jean-Louis Debré accueille devant les caméras, le benjamin de l’Assemblée, Édouard Courtial, au Palais Bourbon. L’actuel sénateur centriste de l’Oise, qui fut l’un des fidèles de Nicolas Sarkozy, s’en rappelle. « J’étais candidat dans une circonscription très à gauche, je ne pensais pas que j’allais gagner et du jour au lendemain je me retrouve plus jeune député de France. Quand je suis venu chercher ma mallette de député, il y avait un creux dans l’actualité et j’ai fait l’objet d’une attention médiatique. Jean-Louis Debré a été très paternel, très prévenant avec moi. Et même quand les relations se sont tendues avec Nicolas Sarkozy, il a toujours été bienveillant à mon égard. Nous nous sommes affrontés politiquement mais notre relation personnelle ne s’est jamais dégradée. Il a été un grand serviteur de l’Etat », salue l’ancien secrétaire d’État chargé des Français de l’étranger.

« C’est quelqu’un qui s’est révélé dans ses fonctions »

Un autre ancien ministre de Nicolas Sarkozy, Roger Karoutchi se souvient « ne pas avoir été d’accord sur tout » avec Jean-Louis Debré. « Il avait des relations compliquées avec Philippe Seguin. Mais c’est quelqu’un qui s’est engagé au service du pays, de la République, jusqu’à son dernier souffle dans toutes les fonctions qu’il a exercées ; ministre de l’Intérieur, président de l’Assemblée nationale, du Conseil constitutionnel. C’était quelqu’un très au-dessus de la mêlée avec un sens de l’humour assez british. C’est quelqu’un qui s’est révélé dans ses fonctions et qui a beaucoup servi la République ».

Le sénateur de Paris, l’avocat pénaliste, Francis Szpiner a connu Jean-Louis Debré « lorsqu’il était jeune juge d’instruction ». « Il était issu d’une famille qui a beaucoup donné à notre pays et il a eu un parcours républicain. Je retiens surtout que c’était un fidèle de Jacques Chirac ». Le sénateur a bien pris note que Jean-Louis Debré s’était éloigné de sa famille politique ces dernières années. Il avait d’ailleurs confié avoir voté François Hollande plutôt que Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle de 2012 et Emmanuel Macron plutôt que François Fillon au premier tour de 2017. « Quand Jacques Chirac a quitté l’Elysée une page s’est tournée. Une autre histoire s’est écrite pour les chiraquiens. Et ce n’était pas forcément notre histoire », note Francis Szpiner.

Le président du groupe LR du Sénat, Mathieu Darnaud salue ce « fidèle serviteur de la Ve République et cette figure du gaullisme. Ce qui pour moi a du sens ». « Moi, je n’appartiens pas à la famille gaulliste », précise Christian Cambon, sénateur LR du Val-de-Marne. « Je ne le connaissais pas personnellement. […] Mais on ne peut que saluer sa mémoire et garder la nostalgie des temps où la France tournait bien ».

« Un défenseur de l’Etat de droit qui ne laissait personne indifférent »

A gauche, le président du groupe socialiste du Sénat, Patrick Kanner fait part de sa « grande tristesse ». « Il était une référence pour moi. Un défenseur de l’état de droit qui ne laissait personne indifférent et était naturellement respecté. Il a commencé son parcours très à droite et s’est équilibré progressivement. Au fil des années, il a pris son indépendance. Il restera un grand personnage politique du XXIe et XXIe siècle ».

En tant que ministre de l’Intérieur entre 1995 et 1997, Jean-Louis Debré a, en effet, mené, une politique de fermeté contre l’immigration irrégulière, illustrée par l’évacuation de 300 immigrés clandestins réfugiés dans l’église Saint-Bernard, à Paris. « Le RPR avait des positions très tranchées sur l’immigration que nous avons malheureusement abandonnées. Ce qui a permis au FN d’en tirer profit […] C’était une erreur politique. Et je pense que Bruno Retailleau fait le job », relève Francis Szpiner.

Sur X, le sénateur communiste, Pierre Ouzoulias voit dans la mort de Jean-Louis Debré « la disparition d’une certaine idée de la France et de la droite ». « Il était chaleureux, passionnant et très profondément amoureux de la République. Il nous manquera. Je forme le vœu que son action inspirera ses successeurs ».

Les points de vue n’ont pas toujours été aussi élogieux sur Jean-Louis Debré qui porta en fardeau, au début de sa carrière politique, le nom d’un des fondateurs de la Ve République, Michel Debré. Jean-Louis Debré se surnommait lui-même « le connard de service ». « J’ai fait mon boulot, ils se sont trompés, je les salue bien », avait-il fini par se réjouir en quittant le Conseil. « Vous vous souvenez comment il était caricaturé dans le Canard enchaîné ? Comme un imbécile avec une casserole sur la tête », se souvient François Patriat, le président du groupe des sénateurs macronistes. François Patriat était député dans les années 80 au même moment que Jean-Louis Debré. « Je me souviens d’un parlementaire qui intervenait beaucoup et qui a beaucoup travaillé pour le développement du territoire de sa circonscription de l’Eure ».

Sur la fin de sa vie, par des livres à succès tels que, « Ce que je ne pouvais pas dire » (ed. Robert Laffont, 2016) ou encore « Le dictionnaire amoureux de la République (ed. Plon, 2017), Jean-Louis Debré s’était mué en commentateur ponctuel mais piquant de l’actualité politique. Sans oublier son passage sur les planches, dans la pièce de théâtre produite avec sa compagne, « Ces femmes qui ont réveillé la France », qui achèvera de faire de Jean-Louis Debré l’un des personnages le plus iconoclastes de la Ve République.

 

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