Depuis le début du conflit qui embrase le Moyen-Orient, la France revendique l’adoption d’une « posture strictement défensive ». Mais les répliques iraniennes à l’opération « fureur épique » ne se limitent pas aux positions des pays qui l’ont déclenchée, Israël et les Etats-Unis. Sept soldats français basés au Kurdistan irakien, dans la région d’Ebril, en ont fait les frais dans la nuit de jeudi à vendredi, touchés par l’attaque de deux drones. L’un de ces soldats, l’adjudant-chef Arnaud Frion, a « succombé à ses blessures ».
« Une attaque inacceptable », a réagi Emmanuel Macron dans la nuit, annonçant lui-même la triste nouvelle. Arnaud Frion, comme ses six compatriotes blessés, appartenait au 7e bataillon de chasseurs alpins de Varces (Isère), une unité d’élite entraînée à évoluer dans les terrains montagneux et accidentés.
Une attaque dirigée depuis Téhéran
Engagé volontaire à ses débuts, « Arnaud a gravi tous les échelons au sein de son bataillon », lui a rendu hommage François-Xavier de la Chesnais, chef de corps du 7e bataillon de chasseurs alpins (BCA). « Il était ce qu’on produit de meilleur dans l’armée de terre française », a-t-il appuyé. Vendredi matin, l’armée n’avait pas encore livré d’informations précises sur la nature des blessures des autres soldats touchés.
« Leur présence en Irak s’inscrit dans le strict cadre de la lutte contre le terrorisme. La guerre en Iran ne saurait justifier de telles attaques », a aussi réagi le chef de l’Etat. L’implication du régime iranien ne fait que peu de doute. Les deux véhicules qui ont donné la mort, les drones Shahed, sont de fabrication iranienne. « J’ai demandé à nos armées une analyse consolidée des faits et de leurs circonstances », a précisé, prudent, Emmanuel Macron en marge d’une rencontre avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky.
« Le mouvement armé pro-iranien qui semble à l’origine de cette frappe l’a fait à la demande du pouvoir terroriste à Téhéran, qui veut embraser toute la région, explique Dominique Trinquand, général et ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU. Le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, a livré un message où il demande à tous les proxis de la République islamique de s’engager contre les ennemis du régime. »
Une réponse au déploiement du porte-avions Charles de Gaulle
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le groupe armé irakien pro-iranien Ashab al-Kahf annonçait hier, quelques heures seulement après les frappes mortelles, « que tous les intérêts français en Irak et dans la région seront sous le feu de nos attaques ». Ce, sans revendiquer explicitement l’attaque d’Ebril. Une réponse cinglante au déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en Méditerranée ainsi qu’au soutien apporté par la France aux pays du Golfe pris pour cible par l’Iran.
Moins connu que les mouvements pro-iraniens du Hezbollah libanais et des Houthis au Yémen, tous deux très engagés contre Israël aux côtés de la République islamique, le groupe Ashab al-Kahf est apparu en 2019 en Irak. Très proche des Gardiens de la révolution, il critique la position du gouvernement irakien, jugée trop complaisante vis-à-vis des Etats-Unis.
Les forces françaises présentes dans le nord de l’Irak n’ont pourtant rien à voir avec le conflit à l’œuvre actuellement au Moyen-Orient. Ces forces sont déployées depuis 2014 dans la région – à la fois en Irak, aux Emirats arabes unis, au Qatar, en Jordanie, au Koweït – dans le cadre de l’opération « Chammal ».
« C’est du terrorisme »
Une opération lancée pour lutter contre l’Etat islamique, aujourd’hui très affaibli mais dont les résurgences continuent de maintenir en alerte la France et plusieurs autres pays occidentaux. Des soldats italiens se trouvaient d’ailleurs non loin des lieux de l’attaque. Le retrait progressif des Etats-Unis de la zone a cependant pu affaiblir la position française.
Le bataillon d’Arnaud Frion était employé dans la formation de milices kurdes engagées contre Daesh. « En Irak, la France n’agit qu’en soutien de l’armée irakienne et des Kurdes pour les former dans cette lutte », précise le général Dominique Trinquand. Pour soutenir ses hommes, la France peut compter sur sa base aérienne en Jordanie et une dizaine de Rafale.
« On ne doit pas partir à la première attaque »
Mais « les mouvements pro-iraniens se moquent pas mal du lien avec la situation actuelle au Moyen-Orient. C’est du terrorisme, ils cherchent à attaquer le cœur de ce que représente la France », expose Dominique Trinquand. Une stratégie du chaos assumé. Et qui s’est accélérée ces dernières heures : le gouvernement de la région autonome du Kurdistan a annoncé avoir été ciblé par plus de 35 attaques aériennes en une journée.
De là à pousser la France vers la sortie dans la région ? « Cela doit créer une alerte, certainement, mais on ne doit pas partir à la première attaque, juge Dominique Trinquand. C’est une situation qui va être évaluée en partenariat avec les Kurdes en Irak et avec les forces américaines en Syrie. »