Paris: Weekly session of questions to the government at the Senate
La sénatrice Laurence Rossignol et Patrick Kanner, le président du groupe socialiste au Sénat.

Municipales 2026 : comment les résultats dessinent déjà la carte des sénatoriales de septembre

Le Sénat sera renouvelé de moitié en septembre prochain, un scrutin intimement lié à celui des municipales en raison de son corps électoral. Les nouveaux équilibres communaux permettent ainsi d’anticiper sur la future composition de la Chambre haute, entre la résistance de la droite, le recul redouté des socialistes et des écologistes, et les ambitions inédites du RN et de LFI. Décryptage.
Romain David

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Une bataille après l’autre. La page des municipales se referme à peine qu’une autre élection agite déjà la classe politique, en particulier du côté du Palais du Luxembourg : les sénatoriales de septembre. À plus forte raison lorsque l’on sait que les résultats de la première impactent nécessairement la seconde, conséquence d’un mode de scrutin bien particulier. Les effectifs de la Chambre haute sont renouvelés de moitié tous les trois ans. Sont concernés par l’élection de septembre les départements numérotés de 1 à 36, de 67 à 74 et de 79 à 90, mais aussi plusieurs territoires d’Outre-mer (Guyane, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Wallis et Futuna et la Polynésie française), ains qu’une partie des Français de l’étranger.

À la différence des députés, les sénateurs sont élus au suffrage universel indirect. Tous les citoyens ne sont pas appelés aux urnes, mais seulement un collège de « grands électeurs », au nombre de 162 000. Ce corps électoral est composé de parlementaires (députés et sénateurs), de conseillers régionaux et départementaux, de conseillers municipaux et surtout, à 95 %, par les délégués des conseils municipaux.

Le poids électoral des conseils municipaux et de leurs délégués

En effet, afin d’améliorer la représentativité du scrutin, au-delà d’un certain nombre d’habitants, le conseil municipal est appelé à sélectionner des « délégués » pour participer aux sénatoriales. Dans la plupart des cas, il s’agit de personnalités issues de la société civile locale, qui soutiennent la majorité municipale en place. Dans les villes de plus de 30 000 habitants notamment, on désigne un délégué par tranche de 800 habitants au-dessus de 30 000.

Si bien qu’une ville comme Nice, qui compte près de 358 000 habitants, dénombre environ 410 délégués, soit un peu moins de 500 grands électeurs en ajoutant les 69 sièges du conseil municipal. Autre exemple : Lille, avec ses 238 000 habitants, soit 260 délégués environ, auxquels doivent être additionnés les 61 conseillers municipaux.

« Ce système de délégués a été mis en place au début des années 2000, car les grandes villes étaient largement sous-représentées par rapport aux villes moyennes et aux territoires ruraux dans ls scrutin sénatorial. Néanmoins, le Conseil constitutionnel a imposé certaines limites pour éviter que le corps électoral soit complètement grignoté par les délégués des conseils municipaux, déjà très nombreux, si bien que cette sous-représentation des métropoles demeure », note le constitutionnaliste Benjamin Morel.

La « Chambre des territoires »

Les conseillers municipaux et leurs délégués représentent donc le principal vivier d’électeurs pour les sénatoriales, c’est la raison pour laquelle on parle parfois du Sénat comme de la « Chambre des territoires » ou, plus rarement, du « Grand Conseil des Communes », suivant une célèbre formule de Léon Gambetta.

Les raisons de ce système électoral remontent aux origines de la IIIe République et à la création du Sénat : la mise en place en 1875 d’une seconde chambre, avec un corps électoral restreint, plutôt composé de notables, était une manière de modérer les ardeurs de l’Assemblée nationale et ainsi d’emporter l’adhésion d’une partie des monarchistes, qui n’étaient guère emballés par le rétablissement de la République. « La phrase clef dans cette histoire, c’est celle d’Adolphe Thiers : ‘La République sera conservatrice ou elle ne sera pas’. Il fallait exorciser cette peur d’une république sociale et révolutionnaire, comme on l’avait connue en 1848 », rappelle Benjamin Morel.

>> Pour en savoir plus sur les origines du Sénat, relisez notre article : Le Sénat célèbre ses 150 ans, retour sur la journée fatidique du 30 janvier 1875

Le jeu des implantations locales

Ce système électoral relie directement les sénatoriales aux municipales. Si un parti politique remporte un grand nombre de mairies, il verra grossir mécaniquement le nombre de grands électeurs prêts à voter pour les sénateurs de ce même parti. C’est la raison pour laquelle Les Républicains, qui n’ont plus que 49 députés à l’Assemblée nationale, disposent toujours de la majorité au Sénat, avec 130 élus. De fait, le parti de Bruno Retailleau conserve le plus important maillage territorial, notamment dans les villes moyennes : LR ressort de ces municipales avec un total de 1 267 maires, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.

De leur côté les socialistes, qui sont bien implantés dans les grandes villes et les métropoles, forment le premier groupe d’opposition au Palais du Luxembourg avec 65 sénateurs. « Mais puisque tenir une grande métropole n’est pas si avantageux que ça dans un scrutin qui limite l’importance des grandes villes, la défaite sèche du PS dans plusieurs communes moyennes, je pense à Brest, Tulles ou Avignon, pourrait avoir des conséquences en septembre », relève Benjamin Morel. « Il faut garder à l’esprit qu’au Sénat, les changements se font lentement. Si vous perdez 10 sénateurs, c’est une petite révolution pour le Palais du Luxembourg ».

Le groupe écologiste, le plus petit du Sénat avec 16 membres, est néanmoins celui qui risque « de perdre le plus de plumes ». La vague verte de 2020 reflue, et même si les écologistes continuent de performer dans les grandes villes – malgré la perte de deux bastions d’envergure avec Bordeaux et Strasbourg – leurs difficultés à s’implanter dans les territoires intermédiaires pourraient aussi avoir des conséquences en septembre. « Cette distorsion aux sénatoriales entre les grandes villes et les autres territoires explique que les communistes possèdent un groupe un peu plus important que les écologistes, avec 18 sénateurs. Ils contrôlent moins de grandes villes, mais disposent d’une meilleure géographie électorale, ce qui leur permet de tenir », observe Benjamin Morel. Rappelons aussi que le PCF a réussi à ravir Nîmes et ses 152 000 habitants à la droite lors de ces municipales.

Par ailleurs, la percée du Rassemblement national et de La France insoumise, qui a fait bondir le nombre d’élus locaux de ces deux formations politiques, les met aussi en capacité de décrocher quelques sièges en septembre, alors que le RN ne compte que trois sénateurs actuellement, et les insoumis aucun.

Les prochaines sénatoriales, un tournant pour le RN et LFI ?

Du côté du parti de Jordan Bardella, on a déjà fait savoir que l’objectif était de parvenir à former un groupe politique au Palais du Luxembourg : le seuil minimal de dix élus semble désormais à portée de main, ce qui serait une première sous la Ve République. Avec Nice, désormais aux mains de l’allié UDR Éric Ciotti, le nombre de grands électeurs acquis à l’extrême droite devrait logiquement augmenter. En revanche, sans Toulon et Marseille, qui étaient dans le viseur du RN pour ces municipales, la marche devrait être un peu plus haute que prévu.

« Le RN pourrait largement profiter d’un vote souterrain, encore difficile à mesurer. Lors des dernières sénatoriales, personne n’avait vu arriver l’élection d’un sénateur RN en Seine-et-Marne [Aymeric Durox, ndlr] où les scores de l’extrême-droite ne sont pas si importants. Pourquoi ? Parce que vous avec un grand nombre de maires élus dès le premier tour en jouant la carte « sans étiquette », mais qui en réalité ont des affinités plus ou moins forte pour les idées du Rassemblement national », décrypte Benjamin Morel.

Quant à LFI, malgré des prises importantes à Saint-Denis, la Courneuve, Roubaix, Vénissieux et Vaulx-en-Velin, la formation de Jean-Luc Mélenchon pourrait avoir à attendre encore jusqu’en 2029 avant d’envoyer une poignée d’élus à la Chambre haute. En effet, la plupart des territoires où les insoumis ont réalisé de bons scores, notamment dans les départements franciliens et ceux des Hauts-de-France, ne sont pas inclus dans la liste des 63 départements concernés par le renouvellement cette année.

« Au mieux, ils auront peut-être un sénateur en région lyonnaise », prédit Benjamin Morel. « En revanche, l’entrée des insoumis dans de nombreux conseils municipaux fait d’eux un électorat flottant pour les autres forces de gauche. » Pas sûr toutefois, au vu des relations entre les mélenchoniste et le PS, que ce réservoir profite aux socialistes.

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