À quelques jours du premier tour des élections municipales, le Rassemblement national (RN) joue bien plus qu’une simple bataille locale. Pour le parti de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, le scrutin des 15 et 22 mars doit servir de démonstration politique : prouver qu’il est capable de transformer sa puissance électorale nationale en implantation territoriale durable, à un an de l’élection présidentielle de 2027. Dans les 34 875 communes françaises, près de 900 000 candidats et quelque 50 000 listes sont en lice. Une élection locale par excellence, souvent façonnée par des enjeux de proximité. Mais pour le parti à la flamme, l’enjeu dépasse largement les frontières municipales : « Il faut avoir des ressources locales pour durer en politique et s’installer comme parti de gouvernement », analyse le politiste Gilles Ivaldi, chargé de recherche au CNRS. « Le RN sait que c’est une variable importante », ajoute-t-il. Du sommet de la Basilique Notre-Dame de la Garde, à Marseille, Marine Le Pen tente déjà d’apercevoir l’Élysée : « Plus nous gagnerons de villes, plus nos appuis seront forts pour préparer la grande alternance en 2027 », a-t-elle martelé le 17 janvier dans la cité phocéenne.
Transformer les voix en pouvoir local
Malgré ses scores élevés lors des derniers scrutins nationaux : 31 % aux élections européennes et 29 % au premier tour des législatives anticipées de 2024, le RN reste faiblement implanté dans les exécutifs locaux. Aujourd’hui, le parti ne dirige qu’une quinzaine de municipalités, dont une seule grande ville : Perpignan (120 000 habitants), remportée en 2020 par Louis Aliot. Ce décalage entre puissance électorale et présence locale constitue un handicap stratégique. « C’est un enjeu important aujourd’hui, le principal point faible du parti reste son implantation locale », analyse le chercheur Gilles Ivaldi. « Un parti qui aspire à conquérir le pouvoir national a besoin d’ancrages territoriaux solides, de cadres et de militants formés à l’exercice du pouvoir ». Ce déficit contraste avec la stratégie poursuivie depuis plusieurs années par Marine Le Pen, qui a fait de l’implantation locale un axe central de développement : « Elle a compris qu’en conquérant des territoires, nous pouvons ensuite diffuser nos idées et remporter les scrutins suivants », explique le député RN Julien Odoul. Les résultats des municipales de 2020 avaient toutefois été jugés décevants. La crise sanitaire liée au covid-19 avait fortement pesé sur la participation, tombée à 41,6 % au second tour. « Le Rassemblement national dépend beaucoup du taux de participation », reconnaît le sénateur RN Aymeric Durox. Cette fois, le parti espère démontrer qu’il a changé d’échelle.
Une stratégie municipale pour préparer l’alternance
Pour ce scrutin, le parti à la flamme a de grands espoirs, il revendique 763 listes déposées en préfecture : 601 sous étiquette RN et 162 soutenues par le mouvement. C’est près du double du nombre de listes présentées en 2020. La direction du parti insiste toutefois sur un processus de sélection des candidats plus strict. Elle affirme avoir privilégié « la qualité à la quantité », après les polémiques suscitées par certaines « brebis galeuses », selon l’expression employée par Jordan Bardella lors des législatives de 2024. Plusieurs candidats avaient alors été mis en cause pour des propos racistes, complotistes ou homophobes. Afin d’élargir ses appuis sans se risquer à investir des profils au passé trouble, le RN a eu recours à une stratégie : faire signer une charte à des candidats sans étiquette, le plus souvent dans des petites communes. Pour cela, le parti s’est appuyé sur ses 123 députés, chacun chargé de proposer leur soutien en échange d’un engagement des candidats sur le volet programmatique et de leurs voix lors des prochaines élections.
Autre évolution notable : la mobilisation de ses élus nationaux. Trente-cinq députés RN, soit près d’un tiers du groupe à l’Assemblée nationale, se présentent à la tête de listes. Pour Gilles Ivaldi, cette stratégie révèle aussi une fragilité organisationnelle : « C’est en partie un aveu de faiblesse. Le RN manque encore de cadres locaux capables de monter des listes. Les députés servent donc de figures d’ancrage territorial ». Du côté du parti, on assume pleinement l’enjeu national du scrutin : « Ces élections ont aussi une dimension nationale : préparer l’alternance avec une poussée de notre mouvement », explique Julien Odoul, député de l’Yonne et porte-parole du RN. « Le 22 mars, plus nous aurons d’élus locaux : maires et conseillers municipaux, plus le signal sera fort en vue de la présidentielle. La politique commence par la base ».
Le Sud, bastion stratégique
« Bonne Mère ! » Marine Le Pen pourra-t-elle ajouter à son tableau de chasse la deuxième ville de France ? Si la progression du RN est attendue dans de nombreuses villes moyennes, parmi les villes scrutées de près, Marseille concentre l’attention. Le député Franck Allisio, candidat du parti, est donné au coude-à-coude avec le maire socialiste sortant Benoît Payan au premier tour. Une victoire du RN dans la cité phocéenne constituerait un choc politique majeur. « Ce serait une victoire symbolique et politique très forte, qui permettrait au RN d’ancrer l’idée qu’il est un parti d’alternative », estime Gilles Ivaldi. « L’image du RN s’améliore progressivement et il est moins perçu comme un danger pour la démocratie que par le passé. » Julien Odoul en fait également un enjeu majeur : « Si le RN gagne à Marseille, ce sera un changement bénéfique pour les Marseillais et Marseillaises, en plus d’être un symbole politique fort ». Pour le parti, Marseille représente un terrain favorable. « On retrouve là le cocktail classique du vote RN : immigration, insécurité, pauvreté et tensions urbaines », poursuit le chercheur. « Franck Allisio incarne en outre une nouvelle génération, plus respectable dans l’image qu’elle renvoie. » La victoire reste cependant incertaine. Le second tour pourrait être marqué par des triangulaires ou quadrangulaires, et la position de la droite traditionnelle conduite par Martine Vassal, sera déterminante.
Au-delà de Marseille, le RN nourrit de fortes ambitions dans le sud du pays, son bastion historique. À Toulon, la députée Laure Lavalette mène une campagne active pour reconquérir une ville tombée entre les mains du Front national en 1995 avant de revenir à la droite six ans plus tard. « Les conditions sont très propices », juge Gilles Ivaldi. « Les mêmes variables qui avaient permis la victoire du FN à l’époque sont présentes : insécurité, corruption et tensions liées à l’immigration. » Le RN regarde également vers Nice, où son allié Éric Ciotti, président de l’UDR pourrait emporter le combat fratricide face au maire sortant Christian Estrosi. Dans le scénario idéal imaginé par l’état-major mariniste, le parti conserverait ses bastions comme Perpignan et Hénin-Beaumont. « L’idéal serait de gagner trois ou quatre grandes villes et une vingtaine de villes moyennes », résume Gilles Ivaldi. « Cela permettrait de construire un récit politique de dynamique locale. »
La bataille des villes moyennes
Plus réaliste que la conquête des grandes métropoles, l’objectif principal du RN se situe dans les villes de 10 000 à 50 000 habitants. Le parti espère y capitaliser sur ses bons scores aux législatives. Dans les Hauts-de-France, ses bastions historiques, les cibles incluent Lens, Douai ou Cambrai. Dans le Sud, le parti vise Carcassonne, Agde, Menton ou Cagnes-sur-Mer. Pour Julien Odoul, député de l’Yonne, l’enjeu est aussi programmatique. « L’objectif de ces élections est de redresser un grand nombre de nos communes et d’améliorer la vie quotidienne de nos concitoyens », explique-t-il. Selon lui, la gestion des municipalités dirigées par le RN constitue déjà une démonstration : « La politique de la preuve passe par les territoires. Nos idées au niveau local rencontrent déjà des résultats très forts là où nous gouvernons ». Pour le RN, le calcul politique est simple. Même en cas de défaites dans certaines villes, chaque siège de conseiller municipal représente un investissement pour l’avenir : « Pile on gagne, face on gagne », résume un cadre du parti. « Si nous remportons la mairie, nous appliquons notre programme. Si nous obtenons des conseillers municipaux, cela fait des cadres pour l’élection suivante », analyse le porte-parole du parti.
La clé vers le Sénat
Au-delà de la présidentielle, le scrutin municipal prépare également un autre rendez-vous politique : les élections sénatoriales de septembre prochain. Le RN ne compte actuellement que trois sénateurs, loin des dix nécessaires pour former un groupe parlementaire. Or, les conseillers municipaux figurent parmi les grands électeurs chargés d’élire les sénateurs. Chaque siège local peut donc peser dans la balance. « Les municipales sont fondamentales pour nous », souligne le sénateur RN Aymeric Durox. « Je pense que nous pourrons constituer un groupe au Sénat en septembre 2026. Il nous manque encore quelques élus, mais la dynamique est là ». L’élu se veut optimiste : « Tous les signaux sont au vert ».
Un test grandeur nature avant 2027
Partant d’un niveau particulièrement faible lors des municipales de 2020, le RN estime n’avoir guère d’autre issue que la progression. « Les municipales ont, quoi qu’il arrive, valeur de test pour la présidentielle », affirme Julien Odoul. L’analyse nationale reste toutefois délicate. « La dimension locale et les contextes propres à chaque ville rendent les projections très difficiles », reconnaît-il. Dans ces conditions, même la conquête d’une dizaine ou d’une vingtaine de villes pourrait être présentée comme un succès politique. « Le problème pour analyser ces élections, c’est que le RN part de très bas », observe le chercheur Gilles Ivaldi, chercheur au Centre national de la recherche scientifique. « S’il gagne vingt villes, il pourra déjà affirmer qu’il a progressé. La vraie question ne sera pas tant la victoire que son ampleur. » Pour Aymeric Durox, sénateur de Seine-et-Marne, le scrutin servira surtout d’indicateur pour la suite : « En fonction des résultats, nous aurons des informations précieuses pour la prochaine présidentielle, qui reste la mère de toutes les batailles. » Pour le Rassemblement national, la stratégie est désormais claire : conquérir des mairies pour démontrer sa capacité à gouverner, et préparer à terme, la conquête de l’Élysée.