La politique n’échappe pas à son utilisation croissante. Mobilisée par les partis pour produire visuels, tracts et plans stratégiques, en appui quotidien du travail parlementaire, l’IA s’invite désormais dans la décision des électeurs. Au moins d’une partie d’entre eux : 16 % des Français ont ainsi fait appel à un outil d’intelligence artificielle pour orienter leur choix de vote lors des municipales 2026, d’après une étude Toluna Harris Interactive*, dont le Think Tank Terra Nova publie ce lundi les conclusions.
« Un Français sur six a consulté une IA générative en se disant qu’il allait lui poser des questions sur son comportement électoral, c’est un phénomène important », assure à Public Sénat Jean-Daniel Lévy, auteur de l’étude et directeur délégué de Toluna France. De quoi faire des municipales de mars dernier l’acte 1 de l’utilisation électorale de l’IA en France : « Elle n’est plus réservée à quelques technophiles isolés mais commence à s’inscrire dans les pratiques politiques ordinaires d’une part identifiable de l’électorat », pointe le sondeur.
5 % des Français ont changé de vote après consultation d’une IA
L’enquête, réalisée à partir d’un sondage le jour du vote auprès de plus de 4 000 électeurs répartis dans des communes d’au moins 3 500 habitants, distingue plusieurs types d’usagers. Le chiffre de 16 % additionne ainsi les Français ayant été confortés par l’IA dans leur choix (7 %), ceux ayant changé d’avis à son contact (5 %) et ceux qui, ne sachant pour qui voter, s’en sont servis pour adopter une position (4 %).
Outil de confirmation, d’influence ou d’aide à la décision : l’IA offre diverses possibilités. Sans surprise, ce sont les publics les plus habitués à son usage qui s’en sont emparés pour ces municipales. 20 % des hommes y ont eu recours (contre 10 % des femmes) et 35 % des moins de 25 ans (contre seulement 1 % des 75 ans et plus).
Si près de la moitié de ses adeptes l’ont donc utilisé comme simple gage de contrôle de leur choix, l’IA inquiète par sa capacité à modifier les positions de vote. Presque un tiers des utilisateurs en ont fait l’expérience lors des municipales. « Les IA sont des boîtes noires et posent la question de savoir comment se forgent les opinions politiques », prévient Jean-Daniel Lévy, rappelant toutefois qu’il s’agit encore là d’un phénomène très minoritaire.
« Je ne sais pas ce que ChatGPT va recommander de voter »
En novembre dernier, Emmanuel Macron s’inquiétait de leur influence grandissante devant un parterre de lecteurs de La Voix du Nord. « Aux prochaines municipales et présidentielle, je vais vous dire ce qu’il va se passer : de plus en plus de nos compatriotes vont aller sur leur agent IA et ils vont dire « pour qui je dois voter ? ». Là, on va rentrer dans un autre monde, parce que je ne sais pas ce que ChatGPT va recommander de voter. »
L’impact d’un dialogue prolongé avec une IA générative a déjà été mis en lumière par plusieurs chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) pour l’élection présidentielle américaine de 2024. Dans leur étude publiée le 4 décembre dans Nature, les auteurs ont observé un renforcement de la préférence partisane des électeurs placés face à un modèle conçu pour défendre leur favori (Donald Trump ou Kamal Harris) et, à l’inverse, un effritement de leur adhésion après des contacts avec un modèle opposé à leur candidat.
Les CSP- s’informent davantage via l’IA
En attendant pareille conclusion dans le cas français, une partie de l’électorat a également utilisé l’IA comme source d’information sur la campagne des municipales. Ils sont 11 % dans ce cas, ce qui n‘en fait que le quatorzième canal d’information, d’après l’étude Toluna Harris Interactive, loin derrière les tracts (59 %), le bouche à oreille (47 %), la presse quotidienne régionale (36 %) ou encore les réseaux sociaux (32 %). De quoi nuancer, là encore, son importance.
L’utilisation informationnelle de l’IA révèle, elle aussi, une surreprésentation des hommes (14 %, contre 8 % de femmes) et des plus jeunes. Mais, même pour ces derniers, l’IA demeure dernière dans la hiérarchie des sources d’information utilisées au cours de la campagne. Moins âgés que la moyenne, les sympathisants de La France insoumise sont les plus nombreux à l’avoir adoptée (16 %).
Plus étonnant, cette utilisation « touche des catégories de population dont on aurait pu considérer, a priori, qu’elles ne font pas partie des principaux usagers », analyse Jean-Daniel Lévy. Les CSP-, soit les ouvriers et employés, se sont ainsi davantage informés via l’IA (17 %) que les cadres et professions intellectuelles supérieures (13 %). Des électeurs qui « se sentent moins proches de l’information politique et dont l’opinion est parfois moins constituée », précise le sondeur.
« Un outil de référencement important »
L’apparition de l’IA dans la conversation politique était prévisible. Une étude Ipsos-bva parue en janvier, avant le scrutin municipal, révélait que près d’un Français sur deux (48 %) avait déjà utilisé ou envisageait d’utiliser un outil d’IA générative pour se renseigner sur la politique à l’occasion des municipales ou de la présidentielle. Ce chiffre grimpait à 75 % chez les 18-24 ans. Outre des renseignements sur des mesures programmatiques ou les positions des candidats, 30 % des sondés imaginaient y recourir pour identifier le parti le plus en adéquation avec leurs idées.
« L‘IA s’est imposée comme un outil de référencement important. Comme avec l’émergence des réseaux sociaux, les partis politiques ont un peu de retard mais ils commencent sérieusement à s’y mettre », explique Jean-Daniel Lévy. A ceci près que, contrairement aux réseaux sociaux dont on peut en partie décoder les impératifs pour y figurer en bonne place, les réponses apportées par les assistants conversationnels restent difficiles à comprendre, et donc à influencer. Un défi majeur pour la campagne de 2027.