Illustration of the posters for the 2026 municipal elections
Crédits : Stephane Lemouton/SIPA

Municipales 2026, une élection de contorsionnistes

Les élections municipales sont marquées par un décalage entre les principes énoncés par les partis et la réalité. Les accords PS/LFI renvoient les deux formations à leurs propres contradictions. Chez LR, Bruno Retailleau veut faire « battre » le RN, mais joue l’ambiguïté à Nice, face à Eric Ciotti, allié du RN. Renaissance est plus au clair sur les alliances, mais ferme les yeux quand les LR, à qui ils sont alliés, peuvent profiter des voix d’extrême droite, comme celles de Sarah Knafo à Paris.
François Vignal

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L’entre-deux-tours des municipales 2026 a été instructif, quant aux capacités des uns et des autres à montrer une certaine flexibilité, face aux lignes qu’ils avaient eux-mêmes fixées. Car il y a la campagne, puis les résultats du premier tour. Les principes… puis le principe de réalité. Les contorsionnistes sont de sortie.

Au PS, des accords avec LFI en fermant les yeux sur les conditions

Il en va des socialistes. On l’a vu, face à la poussée de LFI dans plusieurs grandes villes, plusieurs maires socialistes, et pas des moindres, ont accepté de faire une « fusion technique » avec la liste insoumise pour espérer pouvoir garder leur fauteuil. C’est le cas à Nantes, Clermont-Ferrand ou Brest. A Toulouse et Limoges, là où LFI est arrivée devant le PS, la fusion est même politique, pour espérer prendre à la droite la ville rose.

En excluant tout accord national avec LFI, lors d’un bureau national, le 3 mars, le PS n’avait, en creux, pas fermé la porte à des accords locaux. Le sujet est sensible au PS. Il était même au cœur du congrès de Nancy, en juin dernier. La direction du PS avait bien évoqué la possibilité de quelques accords, « par endroits ». Mais après les propos de Jean-Luc Mélenchon sur la prononciation d’Epstein, que le PS a dénoncé comme « antisémites » lors de son bureau national, Pierre Jouvet, proche du premier secrétaire, avait ajouté une condition à d’éventuels accords locaux : que les insoumis locaux se « désolidarisent » de Jean-Luc Mélenchon, avant de pouvoir toper.

Or en enchaînant les annonces de fusions, on n’a pas entendu les têtes de liste LFI prendre leurs distances avec le leader insoumis. Ce qui n’a pas empêché Olivier Faure, premier secrétaire du PS, de « comprendre parfaitement les choix » des candidats PS qui s’unissent à des têtes de liste LFI, à qui il n’est plus demandé de montrer patte blanche en coupant les ponts avec leur patron. Ce qui aurait été pour le moins compliqué à obtenir…

Au sein du parti, le sujet divise. Patrick Kanner, président du groupe PS du Sénat, y voit une « anomalie », quand les soutiens de ces accords font maintenant la part entre les insoumis fréquentables, et les autres. « On l’a toujours dit, il y a des gens très bien à LFI. Tout n’est pas à jeter. Le problème de LFI, c’est Mélenchon », soutient ainsi un sénateur PS. Mais les tensions entre socialistes et insoumis ne tarderont pas à revenir, au plan national, à n’en pas douter.

A LFI, on déteste les socialistes… mais on scelle quand même des accords avec eux

Contorsions ? On peut retourner la remarque sur les insoumis. Car depuis des semaines, la tension est redevenue à son comble, entre le PS et LFI. Les attaques fusent, souvent assassines. Les insoumis n’ont eu de mots assez durs pour dénoncer l’accord de non-censure sur le budget, conclu par le PS avec le gouvernement Lecornu. Durant la campagne, les candidats insoumis, Sophia Chikirou en tête à Paris, ont souvent attaqué sans filtre les maires socialistes. Et que s’est-il passé après le premier tour ? LFI s’est alliée au PS dans plusieurs grandes villes socialistes, pour aider les maires PS à garder leur fauteuil. Logique.

Certes, la direction de LFI avait commencé à mettre de l’eau dans son vin, juste avant le premier tour, en ouvrant la porte à des fusions « techniques ». C’est bien ce qu’il s’est passé dans la majorité des cas, mais des accords politiques, beaucoup plus engageant, comme à Toulouse et Limoges, sont aussi apparus.

Le 4 mars, lors d’un meeting à Bondy, Jean-Luc Mélenchon lui-même avait évoqué la possibilité d’accords de second tour, mais dans des mots pas vraiment tendres à l’égard des socialistes. « Vous savez ce que c’est, c’est des gros combinards ! Ils ne vont pas nous coûter trop cher, je pense, à acheter au deuxième tour, là où on les achètera. Mais quand ils disent, il n’y aura pas d’accord national, ça veut dire faites votre tambouille, localement. Et ils sont tous là, à se dire aïe aïe, pourvu qu’on y arrive avec la droite, sans les insoumis », avait lâché, avec sa verve habituelle, le leader insoumis, qui rêve d’effacer de la carte électorale les socialistes, mais accepte quelques deals locaux avec eux. En réalité, par ces accords techniques ou politiques, LFI renforce aussi son implantation locale, qui partait de quasiment zéro. Autre dimension – et ça vaut pour les socialistes – localement, l’ambiance entre militants LFI et militants PS n’est pas toujours aussi clivante, qu’au plan national, où les tensions sont exacerbées.

Reste que ces quelques fusions n’ont pas apaisé les relations. A peine les accords étaient passés, que le député LFI Paul Vannier, responsable des élections pour le mouvement, a enchaîné les posts très durs contre les socialistes sur X, y compris contre ses nouveaux alliés de circonstance. A Amiens, où il n’y a pas d’accord, il dénonce « la « gauche unie » dans le sectarisme, les idiots utiles de la droite ». « A Strasbourg, le PS fusionne avec les macronistes au second tour. Lecornu renvoie l’ascenseur à Faure. C’est l’alliance des combinards de la non-censure », dénonce-t-il. A Tulles, où un proche de François Hollande, qui n’est plus au Parti socialiste, s’allie à une liste PCF/EELV/LFI, il écrit : « Ils n’ont vraiment pas de face au PS ». Mais même face Johanna Rolland, qui venait de faire un accord technique avec LFI, Paul Vannier attaque. Réagissant à des propos de la maire de Nantes, de décembre dernier, où elle affirmait qu’« il n’y aura pas d’accord avec La France Insoumise », il écrit : « Numéro 2 du PS. Elle a depuis signé l’accord proposé par notre tête de liste insoumise à Nantes, William Aucant. Ne croyez jamais un socialiste ». Mais faites quand même des accords avec eux.

Chez les LR, Bruno Retailleau appelle à « battre le RN », mais ne veut pas trancher à Nice entre Christian Estrosi et Eric Ciotti… allié du RN

Autre cas de contorsion, chez les LR. Dimanche dernier, au soir du premier tour, Bruno Retailleau, appelait à « un grand rassemblement de la droite », pour « battre la gauche ou le Rassemblement national ». Depuis des mois, le président des LR récuse toute idée d’union des droites, entre LR et le RN. S’il vise l’union des droites, c’est « par les urnes », mais pas par les appareils.

Puis est arrivé le cas de Nice, qui vient crisper tout son parti. Bruno Retailleau a refusé de soutenir le maire sortant Horizons, Christian Estrosi, alors qu’il était soutenu très officiellement par LR pour le premier tour. Surtout, pour le second tour, il fait face à un certain Eric Ciotti, qui est aujourd’hui l’allié du RN, avec l’UDR. Eric Ciotti, qui avait passé en douce une alliance avec le RN, lors des législatives 2024, alors qu’il présidait les LR… A l’époque, tous les cadres des LR, Bruno Retailleau compris, avait dénoncé avec force cette alliance. L’ancien président du groupe LR du Sénat avait alors accusé Eric Ciotti de « déloyauté », lui reprochant « d’avoir menti dans un but personnel, vis-à-vis de Nice », y voyant « un manque de droiture. Et quand on est de droite, la moindre des choses, c’est de cultiver cette droiture ».

Pourtant, Bruno Retailleau appelle aujourd’hui à faire « battre » le RN, mais n’appelle pas à voter pour le candidat soutenu par son parti, opposé à un candidat, proche allié du RN… Allez comprendre.

Ce non-soutien a déclenché le trouble, voire un tollé chez les LR. « Quelle indignité ! », a lancé Xavier Bertrand. Michel Barnier et même le président du Sénat, Gérard Larcher, qui connaît très bien Bruno Retailleau, ont pris leurs distances et rappelé que Christian Estrosi avait reçu le soutien de la commission nationale d’investiture des LR, le second ajoutant qu’il fallait « respecter » l’accord avec Horizons. En brouillant ainsi les lignes, l’ancien ministre de l’Intérieur met à mal sa propre famille politique. Il remet une pièce dans la machine sur un sujet qui travaille les LR depuis des années : leur rapport au Rassemblement national, avec la tentation qu’ont certains – illustré en 2024 par Eric Ciotti – de faire le grand rapprochement.

A Renaissance, « on a les fesses propres sur les alliances », mais le désistement de Sarah Knafo pour Rachida Dati, soutenue par le parti, ne semble pas poser problème

Chez Renaissance, le secrétaire général du parti, Gabriel Attal, très discret durant toute la campagne des municipales, ne s’est pas privé de dénoncer les accords PS/LFI. « Aujourd’hui, je pense à ces millions d’électeurs d’une gauche républicaine qui découvrent avec effarement la nouvelle ligne du Parti socialiste : prêter allégeance à l’extrême gauche et exclure les grandes figures sociales-démocrates et pro-européennes lorsqu’elles s’allient avec le centre. Tous les repères se brouillent, toutes les digues cèdent », a écrit sur X l’ancien premier ministre.

Si les municipales sont difficiles pour le parti, chez Renaissance, on se réjouit au moins des difficultés des autres. « Nous, on a les fesses propres sur les alliances », se rassure ainsi un député Renaissance.

La réalité, comme souvent, n’est pas si manichéenne. Car à Paris, le candidat de Renaissance et d’Horizons, Pierre-Yves Bournazel, a fusionné sa liste avec la candidate LR, Rachida Dati, tout en refusant de rejoindre la nouvelle liste… Reste que la candidate de Renaissance s’appelle maintenant Rachida Dati. Or la même Rachida Dati va bénéficier du désistement de la liste Reconquête de Sarah Knafo, que Rachida Dati s’est refusée à qualifier d’extrême droite, avant le premier tour. Elle savait bien qu’elle aurait besoin des voix de la candidate Reconquête, notamment dans l’ouest et le XVI arrondissement, pour l’emporter. S’il n’y a pas d’alliance avec Reconquête, les LR et Renaissance ne cracheront pas sur ces voix pour espérer gagner la mairie. Mais la question divise, chez Renaissance, à l’image de deux ex-ministres : Clément Beaune a refusé aussi d’être sur la liste de second tour, quand Marlène Schiappa y va gaiement. Sous couvert d’anonymat, certains pointent l’attitude de l’ex-ministre de la Culture. « Dati, je ne suis pas un grand fan. Ce n’est pas ma cup of tea », lâche un député. Shocking.

Autre contradiction à relever : après le refus de Bruno Retailleau de soutenir Christian Estrosi, soutenu au premier tour par LR, Horizons, Renaissance, au profit d’Eric Ciotti, allié du RN, Gabriel Attal accuse « la direction […] de LR » de valider « des alliances contre nature » de servir « de marchepied à l’extrême droite ». En conséquence et en cohérence, Gabriel Attal a-t-il récusé le soutien de Renaissance aux candidats LR dans les autres villes, comme à Paris, pour dénoncer l’attitude de Bruno Retailleau ? Non.

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