Désengagés, volatils, parfois qualifiés de « dépolitisés ». Pourtant, les jeunes adultes de la génération Z, nés à la fin des années 1990 et au début des années 2000 entretiennent un rapport plus complexe à la vie publique qu’il n’y paraît. À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars, une enquête #MoiJeune réalisée par 20 Minutes avec OpinionWay, publiée jeudi 5 mars, éclaire cette ambivalence : une génération attentive aux enjeux locaux, mais profondément sceptique quant au fonctionnement de la démocratie.
« Les jeunes mettent un certain temps à utiliser leur droit de vote »
Premier constat : l’intention de vote apparaît relativement élevée. Selon l’étude, 63 % des 18-30 ans jugent « très probable » leur participation au scrutin municipal. Un niveau bien supérieur à la participation réelle observée lors des précédentes élections. En 2020, dans un contexte marqué par la pandémie de Covid-19, mais aussi par une abstention record, 72 % des 18-34 ans ne s’étaient pas déplacés au premier tour. Déjà en 2014, l’abstention atteignait 58 % dans cette tranche d’âge. Ce décalage entre intention et participation interroge. Même parmi ceux qui estiment que la démocratie ne fonctionne pas bien, 57 % déclarent vouloir voter. Pour la politologue Anne Muxel, cette situation s’inscrit dans une tendance durable : « À chaque scrutin, et de manière encore plus marquée pour les élections locales ou supranationales comme les européennes, les jeunes sont plus abstentionnistes que leurs aînés d’environ 10 points ». Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. D’abord des éléments structurels : « Les jeunes mettent un certain temps à utiliser leur droit de vote. À cette période de la vie, ils sont souvent pris par d’autres préoccupations : leurs études, leur insertion professionnelle ou leur vie personnelle » explique la chercheuse. La mobilité géographique joue aussi un rôle. « Bien que l’inscription sur les listes électorales soit automatique à 18 ans depuis 1997, beaucoup restent inscrits au domicile parental et se retrouvent éloignés de leur bureau de vote » ajoute-t-elle car « la jeunesse est un temps de mobilités géographiques ».
90 % jugent la politique locale indispensable
Contrairement aux clichés d’une jeunesse désintéressée, les jeunes interrogés affirment majoritairement s’intéresser à la politique municipale. Ils sont 66 % à déclarer suivre ces questions, dont près d’un quart à se dire « très intéressés ». La quasi-totalité reconnaît également l’importance de cet échelon de pouvoir : 90 % jugent la politique locale indispensable et 79 % considèrent qu’elle a un impact direct sur leur quotidien. Paradoxalement, cette reconnaissance cohabite avec une certaine méconnaissance institutionnelle. Ainsi, 58 % des répondants affirment ne pas bien comprendre les compétences d’une mairie ou le rôle exact des acteurs politiques locaux. Pour beaucoup, l’échelon municipal reste flou, malgré son importance perçue. Selon Anne Muxel ce décalage tient aussi au poids du débat national : « C’est d’abord la scène nationale qui fournit aux jeunes une grille d’interprétation des enjeux politiques et des clivages. À l’échelon local, ces repères sont souvent moins lisibles ». La chercheuse nuance également l’intérêt affiché dans les sondages « Les scrutins locaux n’intéressent pas vraiment les jeunes. Il peut y avoir une posture déclarative qui les conduit à dire qu’ils s’y intéressent, mais globalement cet intérêt reste limité ».
« Les jeunes sont une caisse de résonance de ce climat politique »
Si l’intérêt pour les enjeux locaux existe, la confiance dans le système démocratique reste limitée. Seul un tiers des jeunes interrogés estime que la démocratie fonctionne bien en France. Le scepticisme s’exprime également dans leur perception du discours politique. Interrogés sur une phrase du rappeur Orelsan : « Les hommes politiques doivent mentir sinon tu ne voterais pas pour eux », 59 % se disent d’accord. Un chiffre qui traduit une forme de lucidité, voire de désillusion, vis-à-vis de la parole publique. Pour la politologue, cette défiance s’inscrit dans un contexte plus large : « Nous sommes dans une période de forte critique de la démocratie représentative et de rejet de la classe politique. Il est assez logique que les jeunes soient une caisse de résonance de ce climat politique ».
Moins de 4 % des maires avaient moins de 40 ans en 2020
La distance entre les jeunes et la politique se retrouve également dans la représentation politique. En 2020, moins de 4 % des maires avaient moins de 40 ans, selon l’Association des maires de France. L’âge moyen des édiles atteint aujourd’hui 62 ans. Autrement dit, la génération qui vote le moins est aussi celle qui est la moins présente dans les exécutifs locaux. Cette fracture générationnelle n’est pas sans conséquences. Les priorités municipales : sécurité, tranquillité publique, aménagement urbain, reflètent largement les préoccupations des électeurs les plus assidus, notamment les seniors. Les plus de 70 ans votent ainsi deux fois plus que les jeunes. Au détriment des enjeux des jeunes qui tournent autour des transports (25 %), de la pollution (22 %) et de la solidarité (19 %) selon le sondage. Pour autant rajeunir les élus ne suffirait pas à mobiliser l’électorat jeune. « Ce n’est pas parce que les élus sont jeunes qu’on va davantage voter pour eux », souligne Anne Muxel. La politologue rappelle plusieurs exemples : « On l’a vu à plusieurs reprises : Emmanuel Macron, élu à 39 ans, n’a pas particulièrement capté le vote des jeunes, alors que Jean-Luc Mélenchon, chef de file de la France Insoumise (âgé de 74 ans) y parvient davantage. Aux États-Unis, le sénateur démocrate Bernie Sanders (âgé de 84 ans), attire aussi une partie de cet électorat ». Selon elle, ce qui compte davantage est l’incarnation de valeurs et de préoccupations : « Les jeunes cherchent des personnalités qui s’engagent, qui font ce qu’elles disent et qui sont proches du terrain. Dans un contexte de crise écologique, sanitaire et politique, ils attendent des responsables politiques une efficacité concrète de l’action publique ».
« Évite le goumin (chagrin d’amour) post-élections, pense à ta procuration »
Pour tenter de mobiliser cet électorat, institutions et candidats multiplient les initiatives numériques. Selon l’enquête, 24 % des jeunes ont entendu parler des municipales via les réseaux sociaux. Le gouvernement a ainsi noué un partenariat avec l’application de rencontre Tinder. Entre deux profils, les utilisateurs peuvent désormais voir apparaître des messages de sensibilisation civique : rappel des dates du scrutin, inscription sur les listes électorales ou démarches pour voter par procuration. « Week-end avec ton crush le 15 ou le 22 mars ? » ou encore « Évite le goumin (chagrin d’amour) post-élections, pense à ta procuration » : la campagne adopte volontairement les codes de la culture numérique des jeunes adultes. Dans le même esprit, l’Association des maires de France multiplie les collaborations avec des créateurs de contenus pour valoriser l’engagement local et donner davantage de visibilité à la vie municipale. Mais l’efficacité de ces dispositifs reste incertaine. « Les partis politiques et les candidats cherchent à s’adresser aux jeunes en utilisant des outils numériques. Cela peut fonctionner, mais cela ne suffit pas », tempère Anne Muxel. Selon elle, les réseaux sociaux ne remplacent pas les autres facteurs de socialisation politique : « Ce n’est pas parce qu’on regarde un post qu’on dispose automatiquement d’une boussole électorale. La famille, les amis et le milieu professionnel continuent de jouer un rôle déterminant ». De nouveaux outils pourraient également émerger. « On parle même de l’intelligence artificielle, y compris de plateformes comme ChatGPT, pour aider les électeurs à s’orienter dans la complexité du paysage politique. Mais on a encore beaucoup de mal à mesurer l’influence directe que cela peut avoir », note la chercheuse.
Une jeunesse très active, mais pas forcément dans les urnes
Malgré une participation électorale fragile, les jeunes restent fortement impliqués dans la vie publique. « La démocratie participative connaît une réelle vitalité chez les jeunes : mobilisation sur les réseaux sociaux, manifestations, engagement associatif », observe Anne Muxel. Le défi, selon elle, consiste donc à rééquilibrer les deux dimensions de la démocratie : « Elle a besoin à la fois de participation et de représentation. Aujourd’hui c’est surtout cette dernière qui peine à mobiliser les jeunes ».
Reste à savoir si les initiatives actuelles suffiront à transformer l’intérêt déclaré en participation réelle. Les élections municipales des 15 et 22 mars constitueront, une fois encore, un test pour mesurer l’implication de la génération Z dans la démocratie locale.