Œil pour œil. La campagne des municipales se tend de toutes parts. Bruno Retailleau s’est invité ce jeudi dans la commune de son collègue Thierry Meignen, sénateur LR de Seine-Saint-Denis et ancien maire du Blanc-Mesnil, pour illustrer ce que le président des LR, désormais candidat à la présidentielle, appelle « les accords de la honte ». A savoir des listes où l’un ou des membres des partis de gauche, en particulier le PS, partage l’affiche avec LFI.
« 44 listes où les trois partis de gauche – PS, écologistes et communistes – sont alliés à LFI »
Pour le patron des Républicains, c’est l’occasion d’enfoncer le clou et de faire d’une pierre deux coups. En poussant le PS à couper encore davantage tout lien avec LFI, le leader des LR entretient son image de rempart anti-LFI, qu’il bâtit depuis quelques mois, credo sur lequel il trouve un certain Jordan Bardella, président du RN, sur son chemin. De plus, si la gauche se retrouve définitivement divisée et irréconciliable aux municipales, puis lors des prochains scrutins nationaux, c’est tout bénéf’ pour les autres formations politiques, à commencer par les LR, qui auront plus de chance de voir leurs candidats élus. La gauche unie fait perdre des plumes aux LR notamment, on l’a vu avec le NFP lors des législatives de 2024. Mais pour se diviser, il faut dire que le PS et LFI n’ont pas attendu les LR…
Alors derrière les clashs par messages interposés des leaders nationaux de la gauche, que représentent encore les rassemblements locaux avec LFI ? « Nos équipes, nos fédérations, nous ont fait remonter les cas. Ils en ont dénombré 112 », affirme Bruno Retailleau. Le sénateur LR de Vendée pointe en particulier « 44 listes où les trois partis de gauche – PS, écologistes et communistes – sont alliés à LFI ». Il dénombre aussi « 82 accords entre Les Ecologistes et LFI », 88 entre PCF et LFI et « pour le PS, 62 accords » – un chiffre quasi identique aux 60 cas relevés par L’Opinion. Et c’est « sans compter les accords qui sont en train de se nouer, qui se préparent pour le second tour », ajoute l’ancien ministre de l’Intérieur, « avec, à Marseille, Benoît Payan qui tend déjà la main » aux insoumis, ou « à Lyon, le maire écologiste, Grégory Doucet, qui fait des offres de service à LFI ».
« Quand on s’allie, ça signifie qu’on est complices »
Mais ce qui complique l’attaque de Bruno Retailleau, c’est que cette conférence de presse, initialement prévue lundi, mais décalée à cause de la guerre en Iran, intervient après un bureau national du PS mardi soir, qui a pris ses distances avec LFI et dénoncé « les propos antisémites intolérables » de Jean-Luc Mélenchon. Bruno Retailleau n’en appelle pas moins la gauche à « clarifier » encore son rapport à LFI. « Si vraiment ils veulent dénoncer ces accords, qu’ils le disent, commune par commune. Qu’ils enjoignent à ceux qui sont sur ces listes de retirer les logos du PS, des Ecologistes, sur les affiches, les tracts, demain les professions de foi. Le feront-ils ? Non. C’est une bande de tartuffes. On est dans l’hypocrisie la plus totale », dénonce Bruno Retailleau. « Et vous verrez : dans de nombreuses grandes ou moyennes communes, ces accords se noueront. Evidemment, les directions feront mine d’être étonnées. Mais ils ne le peuvent pas, ils le savent parfaitement. Et quand on s’allie, ça signifie qu’on est complices », lâche encore le président des LR.
Dans la formulation du communiqué du Parti socialiste, publié mardi soir après le bureau national du PS, chaque mot compte. Bruno Retailleau le sait bien et se fait un malin plaisir à lire ce passage, à dessein : « Il n’y a pas eu d’accord national entre le PS et LFI pour les élections municipales et il ne saurait y en avoir au second tour, compte tenu de l’inquiétante dérive de la direction de ce mouvement ». Et le diable se niche toujours dans les détails. Tel que formulé, dire qu’il n’y a pas « d’accord national entre le PS et le LFI » n’exclut pas, potentiellement, des accords au niveau local. Fin janvier, Pierre Jouvet, numéro 2 du PS derrière Olivier Faure, avait d’ailleurs affirmé, au sujet de potentiels accords de second tour avec LFI, qu’il y en aura « peut-être dans certains endroits ». De quoi donner de l’eau au moulin de Bruno Retailleau.
« Bruno Retailleau est un menteur. Vous voulez cette liste ? Bourg-en-Bresse, Colmar, Dreux. J’en ai 15 pages », lance Pierre Jouvet
Mais le PS n’entend pas se laisser dicter sa conduite par le patron des LR. Invité de la matinale de Public Sénat mercredi matin, Pierre Jouvet avait anticipé les attaques de Bruno Retailleau. Le PS compte rendre coup pour coup et prépare aussi sa propre liste, là où les LR s’acoquinent avec l’extrême droite. « Bruno Retailleau est un menteur. Vous voulez cette liste ? Bourg-en-Bresse, Colmar, Dreux. J’en ai 15 pages », agite littéralement, feuilles en main, le secrétaire général du PS sur notre plateau, pointant « des listes communes entre LR, RN et l’UDR (parti d’Eric Ciotti, allié du RN, ndlr) ». L’eurodéputé souligne que « sur ces listes-là, les têtes de liste ou chefs de file sont soit LR, soit proches du RN ». « A Bourg-en-Bresse (voir notre reportage), dans l’Ain, Bruno Retailleau, qui fait la leçon matin midi et soir, fait donc un accord avec le parti d’Eric Zemmour. Et il vient nous donner des leçons ? » s’indigne ce proche d’Olivier Faure (voir la vidéo ci-dessous). Sur ce cas, le patron des LR a rejeté ce matin l’attaque : « Parlons-en de Bourg-en-Bresse. Nous avons interdit l’utilisation de notre logo sur cette liste et nous avons refusé de les investir ».
Quant aux « quelques exemples que la presse essaie de faire mousser, où il y aurait soi-disant des accords entre PS et LFI », Pierre Jouvet rétorque que « ce sont des listes citoyennes, dans lesquelles il y a tous les collectifs de gauche réunis, qui ne sont pas des listes validées par la direction du PS. Ce sont des listes locales ».
« On n’a pas de leçons à recevoir de Bruno Retailleau », rétorque Patrick Kanner
Sollicité ce jeudi, le président du groupe PS du Sénat, Patrick Kanner, goûte peu également les attaques de l’ancien président du groupe LR de la Haute assemblée. « Qu’il se mêle de ses baskets. Lui qui prépare potentiellement un accord avec l’extrême droite à travers l’union des droites, il devrait faire le ménage dans son propre groupe, où on voit les tendances qui se manifestent », pointe du doigt le sénateur PS du Nord.
Le socialiste rappelle que « quand il refuse d’appeler à voter PS, lors d’une législative partielle dans le Tarn-et-Garonne (face à un candidat UDR, ndlr), on n’a pas de leçon à recevoir de Bruno Retailleau. Qu’il balaie devant sa porte ». Patrick Kanner ajoute : « Bruno Retailleau, c’est le Canada Dry du RN, dans son idéologie. Il a beau s’en défendre. Mais quand on voit les intentions de vote, les LR sont en chute libre. Je l’appelle à retrouver la voie du gaullisme qui faisait qu’aucune transaction avec le RN n’était possible ». « De fait, par son discours, ses propos sur les immigrés, il sert la soupe au RN », insiste le président du groupe PS.
« Il y a certes des accords, mais qui ne font l’objet d’aucune validation »
Malgré la soixantaine de rapprochements, le Parti socialiste a mis la distance qu’il fallait avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, selon Patrick Kanner. « Nous, on est très clair. Il y a certes des accords, mais qui ne font l’objet d’aucune validation, qui sont mis en cause par notre communiqué de presse », soutient le sénateur PS, qui explique avoir préféré soutenir, dans son département du Nord, un « maire divers gauche face à une liste PS/LFI ».
Reste que les lignes peuvent encore quelque peu diverger chez les roses, malgré le communiqué sorti du huis clos du bureau national du PS. Ainsi à Toulouse, Pierre Jouvet ne ferme pas la porte à une alliance entre les listes de François Briançon (PS) et celles de François Piquemal (LFI), si ce dernier « se désolidarise des propos de Jean-Luc Mélenchon ». « J’appelle les militants et les élus insoumis qui sont abasourdis par les propos de leur leader politique à se désolidariser et à en tirer les conséquences », lance le responsable du PS. Un possible rapprochement toulousain que Patrick Kanner refuse. « Je ne le souhaite pas. Je suis pour la rupture avec LFI », martèle l’ancien ministre de François Hollande, qui insiste : « Il n’y a pas un LFI sympathique dans les villes en conquête et un LFI antipathique dans les villes qu’on détient à gauche. Je demande de ne pas tomber dans ce piège. Je ne suis pas favorable à un accord à Toulouse, même si la ville peut être prise par cet accord ». Pour Patrick Kanner, « c’est un combat existentiel pour la gauche sociale-démocrate ». Et le sénateur d’« inciter » tous ses « amis politiques à ne pas pactiser avec ce qui sera pour nous un cercueil politique ». Une chose est sûre : les consignes de l’entre-deux tours seront scrutées autant au PS, que par les LR.