Municipales: Christian Estrosi et Eric Ciotti attaque et contre-attaque pour la Mairie de Nice

Municipales dans les Alpes-Maritimes : pourquoi la chute des bastions LR pourrait favoriser un groupe d’extrême droite au Sénat

En cas de victoire d’Éric Ciotti dimanche prochain à Nice, LR risque de perdre une partie des grands électeurs qui voteront aux sénatoriales de septembre dans les Alpes-Maritimes. Ce séisme local offre une opportunité inédite à l'extrême droite : obtenir assez d'élus en septembre prochain pour constituer un groupe parlementaire au Palais du Luxembourg, une première sous la Vème République.
Romain David

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Nice a désormais de grandes chances de basculer dans l’escarcelle de l’extrême droite dimanche prochain. Le maire sortant Horizons, Christian Estrosi, lâché par Bruno Retailleau, le président des LR, au grand dam d’une partie de la droite et du bloc central, va devoir rattraper un écart de plus de 12 points sur son frère ennemi Éric Ciotti, allié de Marine Le Pen (30,92 % contre 43,43 %). D’autant que les appels au « front républicain » lancé par l’édile viennent se heurter au maintien de la candidate socialiste, arrivée troisième (11,93 %).

Mais derrière le psychodrame azuréen, c’est une autre élection qui est déjà en train de se jouer : les sénatoriales de septembre. « Ce qu’il se passe à Nice est d’autant plus incompréhensible que si la ville bascule entre les mains de l’UDR [le parti d’Éric Ciotti, ndlr] aux prochaines sénatoriales, le groupe LR est assuré de perdre des grands électeurs, et donc plusieurs élus », relevait le sénateur Horizons Emmanuel Capus après la sortie de Bruno Retailleau mercredi matin sur BFMTV, épinglant « la campagne délétère » de Christian Estrosi.

Cinq sièges dans les Alpes-Maritimes

En septembre prochain, le Sénat sera renouvelé de moitié : 62 départements sont concernés par ce scrutin, dont ceux de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, un bastion LR devenu ces dernières années une terre de conquête pour le Rassemblement national. Or, cinq sièges sont à pourvoir dans les Alpes-Maritimes, tous occupés par des sénateurs LR : Dominique Estrosi Sassone, Henri Leroy, Alexandra Borchio-Fontimp, Philippe Tabarot (remplacé par Jean-Marc Delia depuis sa nomination au ministère des Transports) et Patricia Demas. La liste qu’ils portaient en 2020 avait glané 69,53 % des suffrages. Celle emmenée par l’identitaire Philippe Vardon, à l’époque cadre du Rassemblement national, n’avait recueilli que 7,43 % des voix.

Mais la progression continue du parti à la flamme, et surtout le ralliement d’Éric Ciotti, figure de la vie politique locale, risque de faire voler en éclat cet équilibre. Afin de mesurer s’il y a vraiment péril en la demeure, les cadres LR ont prévu d’organiser un état des lieux début avril, dans la foulée des municipales. « Dans les départements à risque, on va regarder ça avec attention », nous explique une figure du parti. « Ce qu’il se passe dans les Alpes-Maritimes aura des conséquences au niveau national. Pour le moment, certains mettent ça sur le compte de la singularité de Nice, et caricaturent la situation. Mais c’est un laboratoire qui est en train de s’installer dans les Alpes-Maritimes, ce qu’il s’y passe aura des répercussions à l’échelle nationale ».

Un scrutin particulier

Les sénateurs sont élus au suffrage universel indirect, par un collège de grands électeurs. En 2020, ces grands électeurs étaient 2 062 dans les Alpes-Maritimes, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Ce corps électoral est composé de parlementaires, de conseillers régionaux et départementaux, de conseillers municipaux et surtout, à 95 %, par les délégués des conseils municipaux.

En effet, dans les villes de plus de 30 000 habitants, afin d’améliorer la représentativité des territoires, le conseil municipal désigne des délégués extra-communaux pour participer au scrutin sénatorial. Il s’agit généralement de personnalités issues de la société civile locale, politiquement proches de la majorité en place. La règle est la suivante : 1 délégué supplémentaire par tranche de 800 habitants, au-dessus de 30 000.

Nice, cinquième ville française, comptait en 2023 près de 358 000 habitants. En incluant les 69 sièges du conseil municipal, la capitale azuréenne représente un vivier de près de 500 grands électeurs. Si la majorité municipale tombe aux mains de l’UDR, cette bascule devrait logiquement profiter aux candidats ciottistes et/ou lepénistes pour les prochaines sénatoriales. « Avec Cagnes-sur-Mer [où le candidat RN a été élu dès le premier tour face au maire sortant LR, ndlr], on pourrait perdre au moins deux sièges aux prochaines sénatoriales », explique une élue LR des Alpes-Maritimes.

Un besoin de clarification

Mais la saignée pourrait être encore plus importante, dans la mesure où plusieurs élus locaux LR continuent d’entretenir des liens étroits avec les ciottistes. Après des années de collaboration, certaines proximités ont survécu à la rupture déclenchée par l’ancien président des Républicains. Ainsi, le sénateur Henri Leroy, qui a ouvertement soutenu Éric Ciotti dans sa bataille contre Christian Estrosi à Nice, et qui reste chez LR « par amitié pour Bruno Retailleau », ne fait guère mystère de son intérêt pour une union des droites. « Je réfléchis concrètement à me représenter en septembre », confie-t-il. Sous une étiquette ciottiste cette fois ? « On verra cela en temps opportun ! », balaye cet ancien officier de gendarmerie.

Au niveau national, la ligne du parti est claire : pas d’alliance avec le Rassemblement national, sous peine d’exclusion. Mais à l’échelon local, certaines voix déplorent une forme de brouillage. « Il faut que la clarification ait lieu. On la réclame depuis 2024. Bruno Retailleau n’a pas voulu trancher jusque-là, et ça nous a fait mal », regrette l’élue maralpine citée plus haut.

« L’enjeu pour nous, c’est d’avoir un groupe »

Du côté du Rassemblement national, le reflux attendu des LR dans certaines villes aiguise déjà les appétits : « L’avantage des élections sénatoriales, c’est qu’avant le vote vous savez à peu près ce que vous allez avoir. L’enjeu pour nous, c’est d’avoir un groupe », expliquait à Public Sénat, il y a quelques semaines, l’un des lieutenants de Marine Le Pen.

Actuellement, le Sénat compte trois sénateurs encartés au Rassemblement national : Aymeric Durox (Seine-et-Marne), Joshua Hochart (Nord) et Christopher Szczurek (Pas-de-Calais). Stéphane Ravier, élu dans les Bouches-du-Rhône depuis 2014, a quitté le RN pour rejoindre Éric Zemmour pendant la dernière campagne présidentielle, avant de prendre ses distances avec Reconquête ! dans le sillage de Marion Maréchal. Ainsi, l’élection de cinq ou six élus supplémentaires suffirait pour offrir à l’extrême droite la possibilité de se constituer un groupe au Sénat (10 élus sont nécessaires pour créer un groupe politique au Palais du Luxembourg). Une première depuis la naissance de la Ve République.

La formation d’un groupe s’accompagne de certains avantages matériels, elle permet aussi à leurs membres de disposer d’un nombre plus conséquent de collaborateurs. Surtout, il s’agit d’une caisse de résonance politique non négligeable. À tour de rôle, les groupes bénéficient chaque mois de ce que l’on appelle une « niche parlementaire », qui leur permet d’inscrire à l’ordre du jour une proposition de loi. Par ailleurs, un « droit de tirage annuel » leur permet aussi de proposer la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le thème de leur choix.

Notons qu’à l’autre bout de l’échiquier politique, la percée de La France insoumise aux municipales pourrait également entraîner l’élection à terme d’une poignée de sénateurs insoumis, mais peut-être pas avant 2029. En effet, plusieurs départements où LFI réalise d’importants scores, notamment en Île-de-France et dans les Hauts-de-France, ne seront pas concernés par le renouvellement de septembre. Ils devront attendre le suivant, dans trois ans. L’arrivée d’élus LFI à la Chambre haute viendrait mettre fin à ce que certains commentateurs ont pu qualifier « d’anomalie politique », au vu des scores réalisés par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon depuis 2017.

(avec Stéphane Duguet)

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