Dimanche soir, une bataille sourde s’est ouverte à gauche. Celle « du récit ». Entre Le PS et LFI, nouveaux alliés de circonstance dans une série de villes où les listes ont fusionné localement, la bataille continue malgré tout. Elle porte sur la lecture et les enseignements du premier tour des municipales. Avec une question simple au fond : qui a gagné ?
« C’est quelque chose d’assez courant chez les trotskystes, quand on perd une élection, on dit qu’on la gagne »
Fort de leurs poussées, voire de leurs bons scores, parfois devant le PS, dans plusieurs grandes villes et villes moyennes, les amis de Jean-Luc Mélenchon avaient le sourire dimanche. Mais du côté du Parti socialiste, on s’efforce depuis de contrer l’idée que LFI ressortirait renforcé du scrutin.
« C’est quelque chose d’assez courant chez les trotskystes. Quand on perd une élection, on dit qu’on la gagne », pointe du doigt un haut responsable du Parti socialiste ce mercredi. Dans les rangs du parti, on appelle à se méfier de la stratégie du leader insoumis. « Il utilise les municipales pour pouvoir dire, « vous voyez bien que la gauche ne peut pas exister sans moi ». Car tout ce qui l’intéresse, c’est de préparer la présidentielle. Et il sera content de dire, « vous voyez, le PS est obligé de faire alliance avec moi, car ce sont des vendus » », décrypte une sénatrice.
« LFI dépasse le PS que dans 9 villes »
Comme aiment dire certains sénateurs, « c’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ». En l’occurrence, c’est au soir du second tour qu’il faudra faire les comptes. « A la fin, combien de villes aura LFI ? Ça se comptera sur le doigt de la main. Et le PS ? On restera la première force de gauche sur ces municipales », soutient un sénateur PS. ¨
Pour remettre en perspective les résultats, du côté de la direction du Parti socialiste, on n’a pas attendu dimanche prochain et on a commencé à faire les totaux. On donne volontiers quelques chiffres, issus du premier tour. « 704 communes ont été remportées dimanche », précise-t-on. De quoi bel et bien rester « la première force de gauche », avec « 6.801 conseillers municipaux PS » déjà élus. Dans les villes de plus de 20.000 habitants, « 28 villes ont été gagnées dimanche ». Autre chiffre : « LFI dépasse le PS que dans 9 villes », dont Toulouse et Limoges bien sûr, mais aussi Fougère, Alès, Argenteuil ou Poitiers.
« 3,6 %, le score réel de LFI »
Autre argument, déjà avancé par le secrétaire général du parti, Pierre Jouvet, dès lundi matin sur BFM TV : LFI recule en réalité. « Ils sont en régression si on compare à la présidentielle 2022 (21,95 %, ndlr) et aux européennes (9,98 %) », remarque un cadre socialiste, qui s’est amusé à calculer le poids national de LFI, en se basant sur le nombre de voix, pour ce premier tour : « 3,6 %, le score réel de LFI ». Sans donner celui du PS, et quitte à mélanger un peu les scrutins, qui entre une présidentielle et les municipales, n’ont pas grand-chose à voir en termes de candidats, dynamiques, enjeux nationaux et locaux. Mais la présentation permet de montrer un recul des insoumis.
Si le PS restera, à n’en pas douter, la première force de gauche pour les municipales, après le second tour, reste que la réalité des chiffres montre pour les grandes villes la percée des insoumis. C’est la nouvelle réalité locale à laquelle doit faire face le PS. Là où avant, les socialistes s’alliaient au second tour avec leurs alliés traditionnels des écologistes et des communistes, c’est maintenant sur LFI que le PS doit compter pour sauver certaines villes, comme à Brest, Nantes, Clermont-Ferrand ou Avignon. Pire : à Toulouse et Limoges, c’est le PS qui devient la force d’appoint, en s’alliant à LFI, arrivée en tête de la gauche, pour espérer prendre la ville à la droite. Sans parler de la surprise de Lille, où LFI a fini très haut, donnant des sueurs froides au PS, qui s’est finalement allié aux Ecologistes, qui se sont divisés sur le choix d’alliance. Bref, les socialistes avaient sûrement rêvé d’un autre entre-deux-tours.
« Ces municipales peuvent conduire à une poignée de sénateurs LFI, mais plutôt lors du scrutin de 2029 »
S’il faudra attendre le second tour pour faire les calculs, l’implantation locale dont va bénéficier LFI pourrait aussi permettre au parti de Jean-Luc Mélechon, jusqu’ici absent du Sénat, après avoir fait l’impasse sur les municipales de 2020, d’avoir ses premiers sénateurs LFI. Après la victoire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, la probable victoire de Roubaix, dans le Nord, et les éventuelles victoires de Toulouse et Limoges, il faudra regarder de près le nombre de grands électeurs. Au PS, certains y pensent déjà, et n’excluent pas une arrivée des insoumis sur la moquette rouge de la Haute assemblée. « Ces municipales peuvent conduire à une poignée de sénateurs LFI, mais plutôt lors du scrutin de 2029 (où l’Ile-de-France sera renouvelable, ndlr) qu’en septembre 2026 », avance un sénateur PS. Reste à voir si cela se fera au détriment du groupe socialiste.
Du côté des soutiens du premier secrétaire, Olivier Faure, on ne nie quand même pas « la réalité LFI, elle existe. L’implantation de LFI est faite dans un certain nombre d’endroits. On ne peut pas dire le contraire », reconnaît un fidèle du numéro 1 du PS. « Mais elle est très marginale », ajoute-t-il aussitôt, constatant que « le bloc de gauche non mélenchoniste a largement surpassé le bloc mélenchoniste ». Voyant une recomposition qui se joue, ou plutôt qui continue, un responsable du parti ajoute, 2027 dans le viseur :
« Il y a des gens très bien à LFI, tout n’est pas à jeter »
L’autre conséquence de ces scores de LFI, qui ont conduit à une dizaine de fusions techniques et parfois politiques, c’est la cohérence du message. Le bureau national du PS avait exclu tout accord national avec LFI, sans fermer la porte à quelques accords locaux, si les insoumis montraient patte blanche, alors que la direction du PS avait dénoncé les propos « antisémites » de Jean-Luc Mélenchon durant la campagne. Aujourd’hui, Olivier Faure assume les accords noués localement. « Là où on n’est pas en tête, ce sont des accords techniques. Là où nous sommes derrières, des accords politiques », résume un pro Faure, qui soutient que ne pas fusionner aurait été un mauvais choix : « Ça aurait pu être une option, mais ça validerait une thèse qu’on ne veut pas : que ce sont des électorats irréconciliables ».
Dans le parti, on entend faire la part entre les insoumis fréquentables, et les autres. « On l’a toujours dit, il y a des gens très bien à LFI. Tout n’est pas à jeter. Le problème de LFI, c’est Mélenchon », soutient un sénateur PS. « Il faut détacher Mélenchon et son entourage toxique, des électeurs et même des cadres locaux de LFI et militants de terrains, qui sont des gens de gauche qui ne sont pas dans ce schéma », ajoute une sénatrice.
« Ce que fait le PS est nationalement illisible »
Chez les amis d’Olivier Faure, certains estiment que c’est la ligne des pourfendeurs de LFI, à l’image de François Hollande, qui sort aujourd’hui perdante de la séquence. Car le PS doit composer avec les insoumis. « La droite du parti, dont certains font aujourd’hui des accords techniques avec LFI, a aidé à diaboliser tout accord de deuxième tour avec LFI », pointe du doigt une parlementaire PS.
Mais chez les opposants internes à la direction du PS, on pointe au contraire ce qui apparaît à leurs yeux comme un grand écart. « Ce que fait le PS est nationalement illisible. Olivier Faure avait à peine dit qu’il n’y aurait pas d’accord national, qu’il a encouragé, ou a totalement couvert, une multiplication d’accords locaux. Et notamment chez la numéro 2 du parti, Johanna Rolland, à Nantes », dénonce ce socialiste, qui défend depuis longtemps une ligne anti-insoumis. Il doute même du calcul politique. « Fusionner avec LFI, ce n’est pas seulement une addition, c’est aussi une soustraction, car il y a des électeurs de gauche ne votant pas pour une liste fusionnée », pense ce parlementaire PS, qui ajoute : « Je ne peux pas voter pour des antisémites ». Pour le moins critique de la situation, il estime que « si les grands principes, aussitôt affirmés, sont démentis par les faits, c’est que les mots n’ont plus de sens ». Mais d’un récit à l’autre, l’histoire change vite parfois.