« Une sorte de station F de la droite ». Devant les élus, la voix douce et le visage tout sourire, Arnaud Rérolle, directeur général de Périclès, le répète encore et encore : l’organisme qu’il préside n’a d’autres objectifs que de favoriser le développement de projets « engagés dans la vie de la cité », à la manière d’une pépinière de start-ups, tout en assumant une ligne directrice « de droite, d’inspiration libérale-conservatrice ». Mais en aucun cas il ne s’agirait d’un projet politique déguisé, sorte de marchepied pour la droite et l’extrême-droite, avec 2027 en ligne de mire comme d’aucuns le présentent régulièrement. « J’espère pouvoir démystifier de nombreuses choses nous concernant, qui relèvent du fantasme, et faire taire les contrevérités qui ont pu être écrites dans une certaine presse », a expliqué ce jeudi 28 mai le dirigeant de 33 ans, proche du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, aux sénateurs de la commission d’enquête sur le financement des politiques publiques par des organismes privés.
Mais l’exercice tourne parfois au jeu d’équilibriste : « J’ai dit que nous étions très intéressés par faire émerger des décideurs engagés dans la vie de la cité, je n’ai pas dit que nous souhaitions faire émerger des politiques pour construire une majorité. Il y a de nombreuses manières de s’engager au service de notre pays », tient-il ainsi à corriger lorsque la sénatrice écologiste Mélanie Vogel lui demande si Périclès a « un lien direct ou indirect » avec les élections consulaires en cours pour les Français de l’étranger.
L’audition d’Arnaud Rérolle était particulièrement attendue, alors que le Sénat enquête depuis février sur la manière dont les financements privés peuvent avoir une influence idéologique plus ou moins marquée sur la sphère publique et entraver le bon fonctionnement de la démocratie. Dans un contexte de crise budgétaire, un grand nombre d’acteurs associatifs ou institutionnels ont en effet cherché ces dernières années à diversifier leurs financements en se tournant vers un nouveau type d’investisseurs ou de donateurs.
Le « projet Périclès »
L’existence du « projet Périclès », acronyme de « Patriotes Enracinés Résistants Identitaires Chrétiens Libéraux Européens Souverainistes », a été largement dévoilé à l’été 2024 par le journal l’Humanité, avec la diffusion d’un document « élaboré » par l’entrepreneur Pierre-Édouard Stérin et visant une « victoire idéologique, électorale et politique » contre « les maux principaux de notre pays (socialisme, wokisme, islamisme, immigration) ». Il y est fait état de 150 millions d’euros déployés sur dix ans, et financés par Otium, la holding d’investissements privée du milliardaire, notamment pour « former au combat électoral des candidats alignés et mettre à leur disposition tous les outils nécessaires ».
Mais de ce plan, il n’est jamais question dans les propos d’Arnaud Rérolle. Le directeur de Périclès parle plus volontiers « d’engagements civiques », même s’il reconnaît la volonté de lutter contre « une crise économique, sociétale et morale qui touche l’ensemble des nations européennes et plus particulièrement la France », sans jamais nommer, toutefois, les causes de la dite-crise.
« Vous assumez votre positionnement, mais vous êtes pudique sur les objectifs qui ont conduit à la création de Périclès. C’est certes de la métapolitique de droite, mais il y a quand même un souhait exprimé de rapprochement de la droite et de l’extrême-droite, avec la victoire en 2027 de candidats qui n’appartiennent pas nécessairement au champ de la droite républicaine », finit par lui lancer la rapporteure socialiste Colombe Brossel.
« Périclès n’a pas le moindre objectif en ce qui concerne les élections. Vous faites référence à un document exploratoire qui envisageait plein d’actions différentes. Aujourd’hui, notre action se concentre sur le débat d’idées », essaye de déminer Arnaud Rérolle. Avant d’ajouter sur l’union des droites : « En ce qui concerne un certain rapprochement, je n’ai pas l’outrecuidance de penser qu’une organisation comme la nôtre soit en mesure de dire à tel ou tel candidat de s’associer avec tel autre. Nous croyons profondément à la démocratie, ce sont aux électeurs de décider qui les dirigent et aux partis de s’organiser. »
« On ne soutiendra pas un observateur promouvant les valeurs socialistes »
Un discours qui tranche pourtant avec celui tenu par Pierre-Édouard Stérin, comme le rappelle Colombe Brossel. « À quelques mois des élections municipales, votre financeur unique explique dans une interview au New York Times qu’il a financé la formation d’au moins 400 candidats-maires à travers une école dénommée Politicae, et dont Périclès est l’actionnaire majoritaire… On est en permanence sur une ligne de crête », épingle-t-elle. Selon les chiffres avancés par Arnaud Rérolle, qui s’exprimait sous serment, « plusieurs centaines de milliers d’euros » ont bien été investis sur plusieurs années par Périclès dans Politicae, présenté comme un institut de formation des édiles.
Il finit par lâcher, sous forme de boutade : « Je pense que ce ne sera pas une surprise pour vous, mais on ne soutiendra pas un observateur promouvant les valeurs socialistes en France. Ce n’est pas notre stratégie. »
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Arnaud Rérolle a également tenu à minimiser le rôle de son financeur. Pourtant, la proximité entre les deux hommes finit par rejaillir malgré lui. « Concernant Pierre-Édouard, il alloue moins de 5 % de son temps à Périclès, je souligne cela pour dire que son rôle a souvent été exagéré. » La rapporteure l’interrompt aussitôt : « On est d’accord que quand vous dites ‘Pierre-Édouard’, c’est Pierre-Édouard Stérin ? » « Oui, pardonnez-moi, tout à fait… »
Depuis son lancement en 2023, Périclès aurait examiné quelque 1500 dossiers, pour participer in fine au financement d’une centaine de projets et de structures, « dont plus de 80 % » existaient déjà. Jusqu’en 2024, le ratio de ces financements concernait pour 60 % des associations et 40 % des entreprises, mais il devrait s’inverser en 2025 et 2026. Outre Politicae, figurent parmi les organismes cités par Arnaud Rérolle lors de son audition : l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, l’observatoire Hexagone, le think tank Hémisphère Droit, l’Institut de formation politique, La Ligue des libertés ou encore le Cercle Alcuin. « La fourchette des dons va de 5 000 euros à une centaine de milliers d’euros. Le don moyen tourne autour de quelques dizaines de milliers d’euros 30,40 ou 50 000 euros. »