« Nous ne sommes pas dupes » : la gauche en boucle au Sénat pour dénoncer la tournure des débats

« Nous ne sommes pas dupes » : la gauche en boucle au Sénat pour dénoncer la tournure des débats

Pour l’avant-dernière journée d’examen de la réforme des retraites au Sénat, la gauche a répété inlassablement les mêmes mots, lors de chacune de ses prises de parole, pour dénoncer par l’absurde l’accélération des débats imposée par le gouvernement et la majorité sénatoriale. Si certains sujets de fond sont évoqués – retraite des élus, des sapeurs-pompiers, retraite anticipée ou cumul emploi/retraite – ils ne sont que survolés, laissant un goût d’inachevé.
François Vignal

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Comme un petit air d’« Un jour sans fin ». On ne sait pas qui joue Bill Murray dans l’hémicycle, ni si les sénateurs de gauche espèrent être nominés au prix des meilleurs dialogues, certes un brin répétitifs, voire des meilleurs effets spéciaux. Reste qu’au dixième jour des débats sur la réforme des retraites au Sénat, les sénateurs de gauche ont tenté de dénoncer par l’absurde le recours, la veille, par le gouvernement, à l’article 44-3 de la Constitution, plus connu sous le nom de vote bloqué.

« Vous avez décidé de dévitaliser la fonction parlementaire » accusent tous les sénateurs de gauche

Un à un, ils se sont relayés, lors de leur prise de parole sur leurs amendements, en répétant inlassablement la même phrase : « Vous avez décidé de dévitaliser la fonction parlementaire, par l’addition de toutes les procédures que vous offrent la Constitution et le règlement. Vous espériez sans doute que nous laissions la retraite des Français entre les seules mains des droites coalisées, mais nous ne sommes pas dupes et les Français non plus. Nous ne lâcherons rien, nous ne les lâcherons pas ». Et ce pendant des heures. On pourrait croire à une forme de running gag. Mais il n’a pas vraiment fait rire les sénateurs LR, qui n’ont pas dit un mot de la matinée, à l’exception du rapporteur René-Paul Savary.

En cette nouvelle journée de manifestation, la gauche cherche ainsi à dénoncer le recours par le gouvernement à l’article 44-3 de la Constitution, qui lui permet d’imposer un seul vote sur l’ensemble du texte, avec les amendements de son choix ; le 44-2 qui permet d’écarter les amendements qui n’ont pas été examinés par la commission ; sans oublier, côté majorité sénatoriale, le recours au désormais célèbre article 38, qui limite les prises de paroles, suivi de son petit frère, l’article 42.

« En vérité, je vous le dis… »

Malgré le recours au 44-3, les sénateurs peuvent encore présenter leurs amendements. Mais ils ne peuvent plus faire l’objet d’un vote, ni, de fait, d’explications de vote. Les débats s’en retrouvent tronqués, puisqu’il n’y en a plus vraiment, laissant l’hémicycle presque groggy par ce faux rythme.

L’idée et la phrase viennent de la socialiste Laurence Rossignol. Mais chacun se l’est approprié, non sans une pointe d’humour parfois. « Je chercher sur ChatGPT ce qu’on pouvait dire de cette situation, et voici ce qu’il m’a été proposé », commence le socialiste Jérôme Durain, avant de lire la phrase. « La pédagogie étant l’art de la répétition, nous nous plaisons à répéter inlassablement que… » lance Sabine Van Heghe, sénatrice PS du Pas-de-Calais. Ce n’est pas encore l’heure de la messe, mais son collègue de la Dordogne, Serge Mérillou, la joue œcuménique : « Vous connaissez la phrase rituelle, alors je vous invite, dans une large communion, à la lire avec moi, en même temps. Ça aura une certaine gueule. Et ne me dites pas que vous ne la connaissez pas, je vais vous la répéter… » Gérard Lahellec, sénateur communiste des Côtes-d’Armor, biblique : « En vérité, je vous le dis… »

« Posez la question à ChatGPT si la répétition permet de faire avancer le débat »

Le sénateur PS de Paris, Rémi Féraud, se fait scolaire : « Comme on disait à l’école, vous recopierez cent fois… » Le communiste Pierre Ouzoulias s’essaie lui au latin : « Nos autem non dimittet aliquid. Nos autem non dimittet eos ». Comprendre, on ne lâche rien. L’écologiste Raymonde Poncet Monge, sur un mode épistolaire : « J’ai reçu à l’instant un message de Joël Labbé, qui me demande de lire ce message… »

En face, le rapporteur LR, René-Paul Savary, garde le flegme qui le caractérise et qui ne l’a pas quitté depuis les débuts des débats. Et ne se prive pas de rétorquer. « Vous avez décidé de dévitaliser la fonction parlementaire », lance le sénateur de la Marne, ajoutant que « vos rapporteurs ne sont pas dévitalisés » (voir à la fin de la vidéo ci-dessus). « Ils n’ont pas eu besoin de ChatGPT pour répondre à ces amendements répétitifs, qui tirent vers l’obstruction. D’ailleurs, posez la question à ChatGPT si la répétition permet de faire avancer le débat », raille à son tour René-Paul Savary (voir la vidéo ci-dessous), qui y va même de sa punchline :

Madame Ponce-Monge, vous n’êtes pas dupes, mais nous ne sommes pas Nupes !

« L’opposition a dévitalisé totalement la fonction parlementaire […] en faisant en sorte que le Sénat s’autodétruise », rétorque François Patriat

François Patriat, président du groupe macroniste au Sénat, a tenté de retourner la formule contre leurs auteurs. « L’opposition a dévitalisé totalement la fonction parlementaire en faisant en sorte, par des amendements répétitifs, de bloquer le débat, en faisant en sorte que le Sénat s’autodétruise en ne votant pas un texte de loi, en faisant tout pour qu’il ne soit pas voté. […] Nous ne lâcherons rien non plus mais en ce qui vous concerne, il y a longtemps que le peuple vous a lâché », lance le sénateur Renaissance de la Côte-d’Or.

« Le caractère répétitif de certains arguments peut confiner à l’obstruction », ajoute le ministre Olivier Dussopt, qui rappelle au passage que les dispositions prises pour accélérer les débats « relèvent toutes de la Constitution et du règlement, ce qui témoigne aussi de la régularité ». « C’est bien le moins, Monsieur le ministre », lui répond Laurence Rossignol. L’ancienne ministre souligne au passage que le gouvernement ne « veut pas » de l’amendement Retailleau sur l’accélération de la fin des régimes spéciaux, « on verra s’il est maintenu ou pas ». A l’annonce du 44-3 hier, le gouvernement n’a en effet pas retenu l’amendement polémique du président du groupe LR. Et dans l’après-midi, il a en effet été retiré, faisant tomber 182 sous-amendements de la gauche.

Amélioration de la retraite des élus locaux et des sapeurs-pompiers professionnels

Au-delà de ce petit jeu, qui a duré quelques heures, et malgré le vote bloqué, quelques sujets de fond importants ont été évoqués lors de la présentation des amendements. Plusieurs sénateurs de tous les bancs ont défendu – à six mois des sénatoriales par ailleurs – un amendement visant à améliorer la retraite des élus locaux, qui perçoivent une petite indemnité. L’amendement est retenu par le gouvernement, qui a « travaillé » la mesure avec le Sénat. « Plus de 80 % des maires, quasi exclusivement de communes de moins 4000 habitants, sont potentiellement concernés », a souligné la centriste Sylvie Vermeillet. Autre amendement qui sera dans le texte final, car lui aussi retenu par le gouvernement, celui pour étendre aux professions libérales la majoration de 10 %, à partir de trois enfants. Regardez :

L’amélioration de la retraite des pompiers, par une bonification de trimestres, a aussi occupé les deux côtés de l’hémicycle. « Nous n’avons rien lâché sur la retraite des sapeurs-pompiers professionnels », a assuré Nathalie Delattre, sénatrice de la Gironde (groupe RDSE). « Cette bonification de trimestres devrait permettre un renfort du recrutement », que le président du groupe PS, Patrick Kanner, juge nécessaire avec le réchauffement climatique. « C’est une juste reconnaissance, trop tardive. Merci Monsieur le ministre d’avoir fait en sorte de couvrir sur le plan financier cet engagement », a ajouté le rapporteur.

Cumul emploi/retraite et retraite progressive

Les sénateurs se sont aussi rapidement penchés sur l’article 13, qui porte sur le cumul emploi/retraite et sur la retraite progressive. La majorité sénatoriale veut maintenir cette dernière à partir de 60 ans, contre 62 ans dans le texte du gouvernement, avec 80 % de temps consacré au travail. « C’est là que nous avons une divergence Monsieur le ministre », a constaté René-Paul Savary. « Le coût est de 130/150 millions d’euros », lui a répondu Olivier Dussopt, qui n’exclut pas la possibilité « de trouver quelques marges » de discussions en vue de la commission mixte paritaire, mercredi prochain.

A gauche, le sénateur PCF Jérémy Bacchi a interrogé le sens du cumul emploi/retraite. « Voulons-nous d’une société où nos anciens accomplissent des petits boulots ? Si les entreprises rémunéraient correctement leurs salariés, les retraités ne seraient pas obligés de devoir travailler ainsi », a pointé le sénateur des Bouches-du-Rhône. Si les débats avancent bon an mal an au Sénat, jusqu’à la fin de l’examen du texte, attendus peut-être pour demain midi, les dernières heures d’échanges laissent un goût d’inachevé. La socialiste Corinne Feret le regrette : « Il n’y a plus de véritable débat, après les différents articles que vous avez pris, bâillonnant le Sénat ». Ce à quoi René-Paul Savary rétorquera un peu plus tard : « Vous êtes bâillonnés, mais on vous entend quand même beaucoup… »

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