Paris: reunion des representants de la Gauche

Accord pour un nouveau « Front populaire » : le récit d’un accouchement au forceps

Les négociations entre les différents partis de gauche pour une union en vue des élections législatives ont trouvé une issue ce jeudi 13 juin en fin de journée. Retour sur des tractations mouvementées.
Romain David

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L’attente fut longue pour les militants et sympathisants de gauche, mais ce jeudi 13 juin, après quatre jours de négociations, les principaux partis de gauche ont formalisé leur accord électoral et politique en vue des législatives anticipées. La nouvelle est tombée vers 20 heures, après une journée d’intenses tractations, menacées à plusieurs reprises de capotage face aux exigences des uns et des autres, mais aussi par des désaccords sur le fond. « Avec un programme de gouvernement et des candidatures uniques dans les circonscriptions de France, les forces politiques qui ont constitué le nouveau Front populaire donnent rendez-vous aux Françaises et aux Français les 30 juin et 7 juillet prochains », écrivent le PS, le PCF, les Ecologistes et LFI dans un communiqué commun.

En fin d’après-midi, la tension était palpable rue des Petits-Hôtels dans le 10e arrondissement de Paris, devant le siège des écolos, lieu choisi pour les négociations. Des militants d’un mouvement de lutte contre l’antisémitisme, dénonçant les ambiguïtés de LFI sur Israël, et des membres de la CGT, s’y faisaient face. Des dizaines de policiers ont dû former un cordon de sécurité autour du siège des verts.

« Tant que ça n’est pas signé… »

« C’est une question d’heures ». Ce jeudi matin, cette phrase revenait en boucle dans la bouche de différents responsables de gauche, confiant de voir aboutir rapidement un accord pour la constitution de ce nouveau « front populaire ». « Je ne vois pas comment on pourrait ne pas faire d’accord avec le RN aux portes du pouvoir », glissait à Public Sénat, plutôt serein, un parlementaire écologiste après une ultime nuit de discussions entre les négociateurs de La France insoumise, du Parti socialiste, de Place-Publique, des écologistes et du Parti communiste.

À ce stade, selon nos informations, deux points restaient encore à traiter : l’attribution de quelques circonscriptions litigieuses et la mise au clair d’une « dizaine » de principes programmatiques, parmi lesquels un paragraphe consacré à la lutte contre l’antisémitisme, qualifiant le Hamas de « mouvement terroriste ». Un sujet sur lequel s’est fracturée la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) huit mois plus tôt.

Mais dans ce genre de pourparlers, où un rien suffit à embraser l’atmosphère, il n’est jamais bon de vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.  « Tant que ça n’est pas signé… », avertissait sur notre antenne, en début de matinée, le sénateur écologiste Yannick Jadot.

24 heures plus tôt, un premier accord de principe sur la « ventilation » du contingent de circonscriptions entre les différentes forces a été arrêté, avec un rééquilibrage par rapport aux législatives de 2022, tenant compte du résultat des européennes qui a vu la liste PS-Place Publique arriver devant les autres formations de gauche. L’essentiel des 577 circonscriptions remises en jeu les 30 juin et 7 juillet a donc été réparti de la manière suivante : 230 circonscriptions pour LFI, qui reste ultra-majoritaire à l’Assemblée nationale, 175 pour les socialistes, 92 pour les écologistes et 50 pour les communistes. Il restait à sélectionner les candidatures, avec un principe : pas touche aux sortants.

Le point de rupture

Ce jeudi, peu avant midi, c’est un parlementaire socialiste croisé dans l’escalier d’honneur du Sénat qui nous apprend la nouvelle : « Les négociations sont suspendues ! ». Dans la dernière ligne droite, les discussions ont fini par se crisper. À la fois autour du programme, en particulier les dossiers internationaux : sur la formulation retenue pour qualifier le Hamas, le degré de soutien à l’Ukraine et le projet européen, nous explique-t-on. Mais davantage encore sur la dimension électorale de l’accord, et le sort réservé aux circonscriptions qui ne sont pas tombées dans l’escarcelle de la Nupes en 2022, mais considérées comme « gagnables » deux ans plus tard.

Contactée par Public Sénat, une sénatrice socialiste, proche de la direction du PS, tempère : « Il y a depuis lundi matin régulièrement des moments où les négociations sont suspendues pour permettre à chacun de faire le point de son côté. Nous sommes en effet dans un moment très tendu de la négociation. Mais rien de surprenant dans des discussions aussi complexes… » Plus cash, un sénateur socialiste s’étrangle au téléphone : « Les demandes de LFI et des écolos sur les circonscriptions gagnables sont tout simplement surréalistes ! On est dans l’irrationnel ! »

Dimanche soir, lors du scrutin européen, la gauche est arrivée en tête dans 256 circonscriptions, parmi lesquelles 151 qui ont déjà un député de gauche sortant à leur tête. Il reste donc 105 circonscriptions potentiellement « gagnables » à attribuer. Selon quelle méthode ? C’est là que le bât blesse.

L’hégémonie à gauche

Les socialistes veulent que le choix du candidat se fasse en fonction du parti arrivé en tête aux européennes dans la circonscription concernée. En face, LFI et les écolos réclament une prise en compte des équilibres de la présidentielle et des dernières législatives. Car derrière les questions méthodologiques, il y a aussi un enjeu de leadership politique, le Parti socialiste étant désormais susceptible de venir concurrencer La France insoumise en nombre d’élus.

Du côté du parti à la rose, on estime que les efforts consentis jusqu’à présent « sont déjà hyper gagnants pour LFI ». Certains socialistes réclamaient notamment l’éviction d’une poignée de députés insoumis, parmi lesquels la quasi-totalité des élus parisiens, celle d’Ersilia Soudais (7e circonscription de Seine-et-Marne) taxée d’antisémitisme pour des propos polémiques sur le conflit Hamas-Israël, de Carlos Martens Bilongo (8e circonscription du Val-d’Oise) visé par une enquête notamment pour « blanchiment de fraude fiscale », ou encore d’Adrien Quatennens (1ère circonscription du Nord), condamné pour des violences conjugales.

Les socialistes ont fini par mettre leur mouchoir sur ces exigences, nous indique-t-on, « notamment parce que certains insoumis sont quasi-assurés de se faire réélire sur leur seul nom s’ils choisissent de partir en dissidence », décrypte une ancienne ministre. « On ne demande pas l’hégémonie, simplement d’être à notre juste niveau », tempête le sénateur PS interrogé plus haut. L’une de ses collègues abonde : « Ce n’est pas de la boutiquerie. Il s’agit d’obtenir le maximum de sièges pour la coalition si on veut avoir une chance d’empêcher une majorité RN. Se mettre d’accord sur les circo gagnables, et par qui, est un sujet crucial. Il y a des territoires où seul un socialiste peut gagner, d’autres où ça ne peut être qu’un écologiste. Le problème c’est que, sur les circo non sortantes, c’est rarement un insoumis, car ils ont déjà fait le plein ou presque en 2022… »

Dernière ligne droite ?

À la mi-journée, c’est aussi une course contre la montre qui s’engage. Les candidats ont jusqu’au dimanche 16 juin, 18 heures, pour se déclarer en préfecture. Toutefois, une partie du matériel électoral, notamment les professions de foi, doit partir chez l’imprimeur le plus rapidement possible pour être livrée à temps. « Dans la soirée ! », assure-t-on au PS. « On demande à nos fédérations de se préparer à déposer 577 candidatures s’il n’y a pas d’accord ! Toutes les options sont sur la table », menace un élu des Hauts-de-France.

« Il ne faut pas oublier que dans ce genre de négociations, il y a toujours une part de théâtre et de mise en scène. C’est une manière de faire monter les enchères », décrypte, sourire au coin des lèvres, un poids lourd de la gauche parisienne. Sur l’accord programmatique, « on va trouver une formule sur laquelle atterrir », garantit un élu socialiste, « mais LFI nous a fait perdre énormément de temps avec ça… ».

Devant le siège des écologistes dans le 10e arrondissement de Paris, lieu des pourparlers, les chefs de parti se sont joints aux négociateurs. Les prises de parole s’égrènent au fil de l’après-midi devant un parterre de journalistes. « Ce matin, j’étais très très inquiet. À l’heure où je vous parle, je suis beaucoup plus optimiste, et nous devrions normalement pouvoir tenir l’engagement que nous avons pris en début de semaine. Mais tant que ce n’est pas fait il y aura toujours un risque… », indique Fabien Roussel, le secrétaire national du PCF. Une heure plus tard, c’est Olivier Faure, le Premier secrétaire du PS, qui assure que « ça avance très bien ».

« Unissez-vous, ne nous trahissez pas ! », entonnent en chœur une poignée de militants rassemblés sous les fenêtres du synode. Vers 16h40, une porte s’ouvre, Marine Tondelier, secrétaire nationale des écologistes, apparaît. Fausse alerte : « En fait, je viens prendre un peu d’air… » Il aura fallu attendre encore près de 4 heures avant que la fumée blanche s’élève : « Le Nouveau Front Populaire est né », a salué Jean-Luc Mélenchon, le fondateur de LFI. Le programme sera présenté par les chefs des quatre principaux partis vendredi 14 juin, en fin d’après-midi.

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