France New Caledonia Politics FLNKS
Protesters wave flags of the Socialist Kanak National Liberation Front (FLNKS) during a demonstration against the enlargement of the electorate for the forthcoming provincial elections in New Caledonia, in Noumea, on April 13, 2024. Nearly 32,000 independents (15,000) and non-independents (17,000) gather on April 13, 2024, according to the police, for the expansion of the electorate for the upcoming provincial elections in New Caledonia. The constitutional bill to open the electorate to people who have been resident in the territory for at least ten years is currently before Parliament and has reignited tensions between supporters of independence and its opponents.//JOBNICOLAS_sipa.07206/Credit:Nicolas Job/SIPA/2404131604

Nouvelle-Calédonie : « Le chaos actuel est le fruit du désespoir qui envahit une grande partie de la population »

Dans la nuit de lundi à mardi, des affrontements d'une extrême violence ont opposé manifestants et forces de l'ordre à Nouméa, alors que les députés examinaient à Paris une révision constitutionnelle décriée par les indépendantistes. Selon Patrick Roger, spécialiste des Outre-mer et auteur de l’ouvrage à paraître « Nouvelle Calédonie, la tragédie » (Cerf), cette mobilisation sans précédent depuis les années 1980 s’explique notamment par les transformations qu’a connu la société calédonienne ces dernières années.
Steve Jourdin

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Vous avez intitulé votre ouvrage « Nouvelle-Calédonie, la Tragédie ». Qu’est-ce qui vous semble tragique dans la situation actuelle ?

L’histoire de cet archipel est une histoire tragique, faite de souffrance et de violence. Il y a un passé colonial très violent qui a laissé des marques indélébiles. La Nouvelle-Calédonie est aujourd’hui à la recherche d’une nouvelle définition. Sa prospérité a longtemps reposé sur l’exploitation du nickel, or cette page est en train de se tourner car la filière connaît de graves difficultés. Elle va devoir se réinventer un avenir, et pour cela il va falloir que les Calédoniens de toutes obédiences tirent dans le même sens. Ce qui est tragique aujourd’hui, c’est que les responsables politiques de Nouvelle-Calédonie ne sont pas la hauteur des enjeux. Le chaos actuel est le fruit du désespoir qui envahit une grande partie de la population.

 

A Nouméa, des magasins ont été pillés et des manifestants ont tiré sur les gendarmes. Ces scènes sont-elles inédites en Nouvelle-Calédonie ?

Il faut se rappeler des événements qui se sont déroulés entre 1984 et 1988, qui sont des années de quasi-guerre civile. Mais on ne peut pas comparer ce qu’il s’est passé hier et ce qu’il s’est passé il y a 40 ans. Dans les années 1980, l’essentiel des mobilisations des indépendantistes avait lieu dans la « brousse », autour des tribus dans la province Nord. Nouméa, qu’on appelait à l’époque « Nouméa la blanche », car la population kanak était en grande partie exclue, était épargnée par les troubles. Aujourd’hui, ça n’est plus le cas. Cela s’explique par les importants déplacements de population de ces dernières années vers la capitale et ses environs, où se concentrent les activités économiques. Ces déplacements ont entraîné un déracinement, notamment chez les jeunes qui peinent à trouver un emploi.

 

Peut-on dire que la jeunesse kanak est aujourd’hui majoritairement nationaliste ?

Il y a effectivement une partie de la jeunesse qui se revendique du nationalisme. Mais il faut voir que beaucoup de jeunes sont surtout désœuvrés, et pas forcément politisés. Ils peuvent facilement être « utilisés » par la « cellule de coordination des actions de terrain », ce regroupement lancé par les indépendantistes et qui organise aujourd’hui la mobilisation. Néanmoins, si ces jeunes sont faciles à enrôler, ils peuvent ensuite devenir incontrôlables, comme on le voit avec les scènes de pillage qui ont eu lieu à Nouméa.

Nous sommes dans une mobilisation complexe, qui rappelle aussi ce qu’il s’est passé après la mort du jeune Nahel. Certes, l’idée d’indépendance est très présente au sein de la jeunesse, comme on l’a vu lors des précédents référendums. Mais en même temps, il ne faut pas oublier qu’en Nouvelle-Calédonie la population est de plus en plus métissée, avec près de 15 % de mariages mixtes, et que la société évolue très vite. Dans l’ensemble, il n’y a aucune d’envie de revivre les événements tragiques des années 1980. Ce qui fait défaut aujourd’hui, ce sont les perspectives d’avenir.

 

Un projet de loi de révision constitutionnelle est actuellement en examen au Parlement. Pourquoi suscite-t-il autant de crispations ?

Derrière tout cela, il y a énormément de postures ! Depuis le troisième référendum de 2021, pour lequel les indépendantistes avaient appelé à la non-participation, le sentiment d’incompréhension s’est développé entre les deux camps. La confiance à l’égard du gouvernement s’est dégradée. La nomination de Sonia Backès, figure des loyalistes, au gouvernement avait déjà profondément choqué. Les indépendantistes considèrent aujourd’hui que le gouvernement est sorti de sa position d’impartialité. Or, depuis les années 1980, l’Etat joue le rôle de facilitateur. Il est le garant du dialogue, car les débats n’ont jamais été simples entre les deux camps.

On est aujourd’hui dans une situation où la question du corps électoral prend des proportions énormes. Les indépendantistes reconnaissent que le statu quo ne peut pas durer. Ils étaient prêts à accepter la condition de 10 ans de résidence sur le territoire pour pouvoir voter aux élections provinciales, et l’avaient d’ailleurs fait savoir à Gérald Darmanin. Une partie du FLNKS avait également reconnu la nécessité de changer les choses, mais cela ne fait pas l’unanimité au sein du rassemblement. Dans la mobilisation actuelle, les tendances les plus radicales ont pris la main. Or, le mouvement indépendantiste reste hanté par l’assassinat de ses dirigeants (Jean-Marie Tjibaou et son bras droit, Yeiwéné Yeiwéné, ndlr) après les accords de Matignon en 1989. Il y a une très grande fébrilité vis-à-vis de la colère qui s’exprime aujourd’hui dans la rue.

 

Emmanuel Macron a invité à Paris l’ensemble des parties néo-calédoniennes afin de relancer le dialogue. Est-ce la bonne manière de faire ?

Il faut espérer que toutes les formations répondent positivement à cette invitation. Dans la période récente, les discussions n’ont jamais réuni l’ensemble des composantes à une même table. Les divisions dans chaque camp ajoutent au tragique de la situation. Le chef de l’Etat doit maintenant tracer une feuille de route, car les sujets sensibles sont déjà bien connus. Il faut avancer rapidement, avant que la situation ne devienne incontrôlable.

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Nouvelle-Calédonie : « Le chaos actuel est le fruit du désespoir qui envahit une grande partie de la population »
3min

Politique

Après son arrivée chez Grasset, relié à Vincent Bolloré, Boualem Sansal assure ne « pas du tout » se rapprocher de l’extrême-droite 

Invité de la matinale de Public Sénat ce mardi 14 avril, Boualem Sansal est revenu sur son récent départ de Gallimard, son éditeur historique, vers Grasset, relié au milliardaire conservateur Vincent Bolloré. Interrogé sur ce choix et sur d’hypothétiques liens avec l’extrême-droite, l’écrivain franco-algérien assure ne « pas du tout » se rapprocher de ce camp politique et dit « picorer » ses idées « à droite » et « à gauche ».

Le

36071660134
5min

Politique

« La République a besoin de votre voix » : au Sénat, collégiens et lycéens dissertent sur la liberté d’expression lors d’un concours d’éloquence

Plusieurs dizaines de collégiens et lycéens, principalement originaires de Seine-Saint-Denis, se sont affrontés lors de la 8ème édition du Concours d'éloquence de la jeunesse, lundi 13 avril, au Sénat. L’occasion de philosopher sur les limites de la liberté d’expression et d’ « affirmer sa place dans la société », comme les y a invités le sénateur Ahmed Laouedj.

Le

Paris mouvement des avocats contre le projet de loi SURE
6min

Politique

Justice criminelle : devant le Sénat, les avocats, en colère, dénoncent « un problème démocratique » et demandent le « retrait du texte »

Plusieurs centaines d’avocats ont manifesté leur rejet du projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, qui démarre son examen au Sénat lundi. Au premier rang des griefs du texte soulevés par la profession, l’instauration d’un plaider-coupable, une nouvelle procédure judiciaire plus rapide quand l’accusé reconnaît les faits.

Le