Un boulevard qui s’est transformé en impasse. La lourde défaite de Rachida Dati, au second tour des municipales à Paris, laisse un goût amer à sa famille politique. Rarement une candidature de droite dans la capitale n’avait bénéficié d’un tel alignement de planètes pour s’emparer de l’hôtel de ville, aux mains de la gauche depuis un quart de siècle. Et pourtant, l’aventure électorale de l’ex-ministre de la Culture, déjà candidate en 2020, s’est achevée sur un écart gigantesque avec le socialiste Emmanuel Grégoire à la tête d’une liste d’union de gauche (hors LFI) : la candidate LR s’incline avec 41,52 % des suffrages, contre 50,52 % pour son adversaire. Lot de consolation : sa réélection dès le premier tour dans le VIIe arrondissement (58,77 %) où elle est maire depuis dix-huit ans.
« Je n’ai pas réussi à convaincre suffisamment que le changement était non seulement possible, mais surtout qu’il était nécessaire », a réagi Rachida Dati dans une brève prise de parole dimanche soir. L’introspection n’est guère allée plus loin. « Le poison de la division a produit ses effets », a fustigé l’ancienne sarkozyste, sans nommer personne, mais gardant certainement en tête la campagne du premier tour, marquée par les tensions avec Pierre-Yves Bournazel, le candidat Horizons, également soutenu par Renaissance. « J’ai aussi subi des attaques mensongères, indignes, en dessous de la ceinture et qui sont absolument inacceptables dans une démocratie », a encore dénoncé Rachida Dati. Quelques minutes plus tard, c’est huée par plusieurs personnes, notamment des riverains accoudés à leurs fenêtres, qu’elle a quitté son QG de campagne. Triste sortie pour celle qui n’a cessé de répéter ces dernières années que Paris était « le combat de sa vie ».
Division de la droite et du centre
« Pendant 2 ans, nous avons élaboré un ambitieux projet pour répondre au besoin d’alternance. Rachida Dati a incarné cette démarche avec détermination. Mais la campagne a été confisquée au profit de postures », a regretté sur son compte X la MoDem Maud Gatel, tête de liste dans le 14e arrondissement, semblant renvoyer la responsabilité de la défaite aux divisions de la droite et du centre. Une analyse également partagée par le sénateur Alain Joyandet dans la matinale de Public Sénat, fustigeant la direction des LR, incapable selon lui d’arracher un accord dans la capitale avec le parti d’Edouard Philippe avant le premier tour. « Une fois de plus, on a fait tout ce qu’il fallait faire pour perdre », a-t-il déploré. « Pourquoi nos leaders n’ont pas causé avant ? C’est une faute lourde. Ce n’est pas Madame Dati qui est en cause, je ne sais pas si c’était la meilleure candidate, mais en termes de stratégie, si nous faisons comme ça pour la présidentielle, nous n’aurons même pas besoin de coller des affiches pour le premier tour ! »
Si les frictions avec Horizons et Renaissance ont indéniablement pesé sur la campagne, l’échec de Rachida Dati, dans un climat pourtant propice, soulève aussi des questions sur le profil et la méthode de la candidate, qui n’a pas réussi à mobiliser l’intégralité du socle électoral de la droite à Paris.
Une dynamique en trompe-l’œil
Nombreux étaient ceux chez LR qui espéraient une victoire parisienne au regard des derniers développements de la campagne. Le ralliement partiel de la liste de Pierre-Yves Bournazel et le désistement de la zemmouriste Sarah Knafo – dans les deux cas non sans un coup de pouce du président de la République, à en croire des accusations d’Emmanuel Grégoire et des révélations du journal Le Monde, démenties par l’Elysée -, et surtout le maintien de la candidate LFI Sophia Chikirou, offraient à la candidate la meilleure des configurations possibles pour cet entre-deux-tours. Sans compter l’adoption de la réforme « Paris-Lyon-Marseille » en cours d’année, séparant le vote pour les conseils d’arrondissement de celui pour le conseil de Paris, ce qui était supposé favoriser les oppositions. De l’aveu d’un lieutenant LR : remporter Paris aurait permis de faire oublier que la droite, malgré un important maillage territorial et quelques belles prises dans les villes moyennes, reste à la peine dans les grandes métropoles.
Mais sur le terrain, depuis plusieurs semaines déjà, le ressenti laissait présager de la déconvenue à venir, quand bien même les dernières enquêtes d’opinion donnaient Rachida Dati dans un mouchoir de poche avec Emmanuel Grégoire. « Les gens étaient polis, mais on se rendait bien compte qu’ils n’adhéraient pas vraiment à sa candidature, même chez les militants de droite », décrypte l’une de ses colistières.
Les résultats du premier tour ont confirmé ce pressentiment : Rachida Dati se voit distancée de 100 000 voix par Emmanuel Grégoire. Surtout, dans les 6e, 9e, 15e et 17e arrondissements, des territoires acquis à la droite, sa liste pour la mairie centrale était en recul de cinq à dix-sept points par rapport aux listes LR d’arrondissement. « Quand j’ai vu ça, j’ai compris qu’il allait être très difficile de combler un tel retard, même en récupérant les voix de Bournazel », ajoute la colistière citée plus haut.
« Le problème vient d’abord de Rachida Dati, elle a suscité un énorme rejet »
Une large partie des électeurs de droite ont ainsi différencié leurs votes entre les mairies de secteur et le conseil de Paris, semblant rejeter la candidature Dati. Ironiquement, la loi « Paris-Lyon-Marseille », qui a considérablement renforcé la personnalisation du scrutin, s’est retournée contre la candidate qui l’avait pourtant défendue contre l’avis de sa famille politique. « Avec cette loi, tout est basé sur la notoriété du candidat. La réforme est faite de telle manière que toute la lumière va sur une seule personne, quels que soient le bilan et le score des chefs de file dans les arrondissements », décrypte la sénatrice LR de Paris Catherine Dumas. « C’est cette même réforme qui a permis à Sarah Knafo de débouler dans la campagne, avec l’ancien système, elle n’aurait jamais pu se présenter. »
Au lendemain de la défaite de Rachida Dati, les langues se délient sur le profil de l’ex-ministre, jugée « trop clivante », et « trop violente, en interne comme en externe ». « On pourra toujours fustiger les divisions de la droite et du centre, mais au regard des conditions de sa défaite, il faut être objectif. Le problème vient d’abord de Rachida Dati, elle a suscité un énorme rejet. C’est la contrepartie de qualités qu’elle peut avoir, mais qui, aujourd’hui, ne plaisent plus aux gens », décrypte une figure de la droite parisienne, qui évoque « l’outrance » de l’ancienne eurodéputée, mais aussi ses ennuis judiciaires, « à l’heure où les Parisiens veulent surtout de la probité ».
« Franchement, même dans son propre camp, les gens se pinçaient pour être derrière elle », a commenté sur Public Sénat la sénatrice Laure Darcos, ex-LR devenue secrétaire nationale du parti Horizons. « Sur des villes comme Paris, la personnalité compte énormément. Elle a été nommée ministre de la Culture, soi-disant comme tremplin, et elle n’a rien fait pendant deux ans », a-t-elle taclé.
Un rapprochement contre-productif avec les macronistes
La nomination de Rachida Dati rue de Valois, en janvier 2024, a laissé des marques sur la droite parisienne, déboussolée par ce ralliement surprise aux macronistes. « À partir de là, ça a été deux ans de violences quotidiennes », se souvient une élue. Un enregistrement de Rachida Dati, divulgué par le magazine de France 2 Complément d’enquête en juin dernier, laisse entendre qu’un deal avait été passé avec le chef de l’Etat, afin d’obtenir le soutien du bloc présidentiel dans la capitale. Mais rien ne se sera déroulé comme prévu, avec le maintien du philippiste Pierre-Yves Bournazel jusqu’au premier tour.
Par ailleurs, le bilan de Rachida Dati au ministère de la Culture a pu aussi jouer contre elle : entre l’échec de la réforme controversée de l’audiovisuel public, les menaces proférées contre le journaliste Patrick Cohen en direct sur France 5, et finalement sa sortie très tardive du gouvernement, moins de trois semaines avant le vote. « Les va-et-vient incessants avec les macronistes et LR ont créé de la confusion, quand les électeurs réclament une ligne claire », regrette Catherine Dumas.
« Elle va rester une figure centrale »
Aujourd’hui, la liste de Rachida Dati se voit attribuer 51 sièges sur 163 au Conseil de Paris. Mais ce contingent pourrait bien se diviser « en deux, voire trois groupes politiques » au moment de siéger, entre les LR, Horizons-Renaissance et le MoDem. Déjà sous la précédente mandature, les oppositions se divisaient en quatre groupes : le groupe « Changer Paris » de Rachida Dati ; le groupe dissident de Francis Szpiner, crée après la nomination de Rachida Dati au gouvernement ; un groupe MoDem et un groupe divers droite, ces deux derniers comptant des élus Renaissance et Horizons.
Quel rôle pour la maire du 7e arrondissement dans la nouvelle configuration ? « Il est impossible qu’elle puisse continuer à conduire le premier groupe d’opposition, je pense que c’est quelque chose qui a été entendu », glisse une élue. « Nous voulons un changement de stratégie, être une opposition ferme et respectée, et plus seulement des gens qui braillent ! ». En d’autres termes : il n’est plus question des confrontations mouvementées entre la LR et la majorité à chaque Conseil de Paris, que d’aucuns ont parfois qualifié de « Dati show », et qui ont fait le bonheur des réseaux sociaux et des commentateurs. « Si elle n’avait pas été à la tête du premier groupe d’opposition, je ne suis pas sûre que les gens se seraient autant intéressés aux Conseils de la Paris », défend Maud Gatel auprès de Public Sénat.
À présent, se pose la question de l’avenir politique de Rachida Dati. Cette interrogation devrait encore rester en suspens plusieurs mois : elle est renvoyée en septembre devant le tribunal correctionnel pour corruption et trafic d’influence passifs dans l’affaire Carlos Ghosn, l’ancien patron de Renault. Elle risque jusqu’à dix ans d’emprisonnement et 450 000 euros d’amende, ainsi qu’une peine complémentaire d’inéligibilité de cinq ans, ce qui pourrait menacer son mandat dans le 7e arrondissement.
Rachida Dati fait aussi l’objet d’une information judiciaire portant sur d’éventuelles relations d’intérêts avec l’Azerbaïdjan et le Qatar lorsqu’elle était eurodéputée. Une enquête a également été ouverte par la brigade financière et anticorruption (BFAC) de la police judiciaire parisienne sur des soupçons de non-déclaration de bijoux à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique.
Dimanche soir, sur le plateau de BFMTV, la sénatrice LR Agnès Evren se voulait rassurante sur l’avenir politique de Rachida Dati, évacuant l’hypothèse d’une mise en retrait : « Ça serait mal la connaître », a-t-elle réagi. « Avec sa pugnacité, je ne la vois pas arrêter. Elle est encore au centre du paysage politique », assure-t-elle. « Bien sûr qu’elle reste et qu’elle va rester une figure centrale. Elle est celle qui a réussi à rassembler LR, le MoDem, l’UDI, Horizons, Renaissance et le Parti radical dans la capitale, ce qui n’allait vraiment pas de soi quand on connaît la situation parisienne », salue Maud Gatel. Une élue LR conclue : « De toute façon, en politique, vous n’êtes jamais mort tant que vous n’êtes pas entre quatre planches ! »