Il y a dix ans, cette jeune retraitée décide de s’occuper de sa dentition abîmée par une maladie parodontale. Sa pathologie nécessite d’extraire toutes les dents et de les faire remplacer par des implants. « Les devis s’étalaient entre 20 000 euros et 24 500 euros, j’ai trouvé que c’était excessif » se souvient Christine. Refroidie par les tarifs des cabinets traditionnels, elle décide de se tourner vers un centre de santé « low-cost » : Dentexia. Ce centre de soins d’un nouveau style lui propose un devis beaucoup plus abordable et lui promet de traiter l’ensemble des soins en six mois. Christine se décide, contracte un crédit auprès de sa banque pour une facture totale de 12 440 euros. Dentexia lui demande de payer la somme à l’avance : « Les soins ne commencent que quand l’intégralité du devis a été réglée » se souvient-elle.
Mais l’offre était trop belle, dès la pose de ses implants, les choses tournent mal. « On m’a posé douze implants le même jour, c’était une souffrance qu’on ne peut pas décrire » Son cauchemar ne s’arrête pas là. La société Dentexia est placée en liquidation judiciaire, alors que Christine n’a reçu que la moitié de ses soins. La société laisse sur le carreau des milliers de patients mutilés, un vrai scandale sanitaire.
« C’est la logique du gain qui l’emporte sur la logique du soin »
Si pour Bernard Jomier, sénateur Place Publique de Paris, le cas de Dentexia relève de l’escroquerie pure et simple il dénonce la financiarisation de la santé : « Notre système de santé a été construit à partir d’un secteur public qui applique une logique de soin avant tout et un secteur privé où la logique de soins est contrôlée par un ensemble de règles, mais avec ces centres de santé d’un nouveau genre, on a des acteurs financiers pour qui le soin devient une occasion de faire du gain ».
Les acteurs financiers présents derrière ces centres de santé « low-cost » attendent une rentabilité. Ils industrialisent les processus, mettent en commun des ressources pour faire des profits. Cela permet de produire des soins moins coûteux en continuant d’être remboursé aux tarifs habituels par la sécurité sociale et les mutuelles. Des gains encaissés par des groupes financiers, et qui se soustraient aux schémas habituels de rémunérations des professionnels.
Proportions d’adultes avec des dents non remplacées : de 21 à 43 % selon les catégories socioprofessionnelles.
Pour Valérie Paris, économiste à l’OCDE, « si l’objectif des investisseurs financiers est de dégager un certain niveau de rentabilité, cela ne rime pas forcément avec soins dégradés ». Pour cette experte des systèmes de santé, il est compliqué, en dehors de ces accidents, de relever des cas de mauvaise pratique et rappelle que les accidents médicaux évitables arrivent aussi dans le secteur public.
Plus généralement, il est difficile de faire de la pertinence de soins quand on a des objectifs financiers assure Bernard Jomier. Pour le sénateur et médecin généraliste, ces centres « low-cost » cherchent avant tout « une part des 270 milliards d’euros que dépense l’assurance maladie en France » et regrette « que cette part serve à générer de la plus-value au lieu de servir à financer les professionnels de santé ».
Valérie Paris souligne qu’il y a aussi un manque de contrôle et d’information des patients. Elle rappelle que les rapports et les contrôles incitent à plus de transparence dans les montages financiers. « Il faut s’assurer que c’est bien le professionnel de santé et non le financier qui dirige sur la pertinence des soins ».
Quand on obtient un rendez-vous immédiatement, en général ce n’est pas très bon signe
Enfin, Bernard Jomier rappelle quelques règles de bon sens à observer avant de s’engager pour des soins dans un centre « low-cost ». « Premièrement, il faut se méfier quand on obtient un rendez-vous immédiatement, en général ce n’est pas très bon signe, tout comme l’absence de clarté dans les tarifs. Se méfier aussi si on ne sait pas avec qui on a rendez-vous, se méfier enfin des messages attractifs commercialement : sans rendez-vous, ici on ne paye pas …si vous apercevez toutes ces offres alléchantes au même endroit, dites-vous que la qualité des soins n’est pas forcément ce qui va prédominer ».
Aujourd’hui Christine Teilhol, préside le collectif « la dent bleue », qui regroupe les victimes du centre Dentexia, Son rapport d’expertise médico-judiciaire prouve qu’il y a bien eu mutilation. Désormais à la pointe du combat elle est passée du rôle de victime à celui de militante déterminée à défendre un système de santé plus vertueux. Avec son association, elle a œuvré à rétablir dans la loi l’agrément des agences de santé avant toute ouverture d’un nouveau centre de santé, ainsi que plus de transparence sur le montage financier de ces nouvelles structures.
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