Alors que l’enquête sur le décès du militant identitaire, Quentin Deranque, à Lyon, se poursuit, l’événement continue de prendre une tournure politique. Le gouvernement, la droite et l’extrême droite ont vite attaqué La France Insoumise, pointant les liens de la formation de Jean-Luc Mélenchon avec La Jeune Garde, mouvement antifasciste cofondé par Raphaël Arnault, élu député LFI en 2024. Son collaborateur parlementaire, Jacques-Elie Favrot, fait partie des suspects arrêtés mardi et soupçonnés d’avoir participé, en marge d’une conférence de la députée LFI Rima Hassan, aux violences qui ont entraîné la mort de Quentin Deranque. Jacques-Elie Favrot, par la voix de son avocat, « dément formellement être responsable » de la mort du militant d’extrême droite. Raphaël Arnault a lui mis fin au contrat de son collaborateur, appelant par ailleurs à faire « toute la lumière sur ce drame ». Selon Le Parisien, un second assistant parlementaire du député LFI a été identifié parmi les suspects.
Lundi, lors d’une conférence de presse, le procureur de Lyon, restait encore prudent et ne faisait pas de lien avec LFI, ni même l’extrême gauche, à la différence du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui dès lundi matin, accusait « l’ultragauche », pensant à « La Jeune Garde » et pointant « les liens extrêmement forts entre La France Insoumise et la Jeune Garde ».
« LFI ne peut conserver la moindre ambiguïté avec tout mouvement violent » pour Olivier Faure
Si les attaques contre LFI sont d’abord venues de la droite et de l’exécutif, à gauche, le PS prend aussi ses distances. Avec à la clef, un revival discret des rapports de force du dernier congrès, entre d’un côté Olivier Faure et ses soutiens, qui pointent le rapport à la violence de LFI, et de l’autre, une partie de ses opposants qui appellent à nouveau à couper avec les insoumis.
Les réactions ne sont pas intervenues lors de l’annonce, vendredi dernier, de l’agression, qui avait eu lieu la veille, mais au moment du décès de Quentin Deranque, samedi. « Le niveau de violence atteint est inacceptable. Dans une démocratie, personne ne devrait mourir pour ses idées », a réagi dans un premier temps sur X Olivier Faure, premier secrétaire du PS, « à la police et à l’autorité judiciaire de mener une enquête diligente et de rendre la justice ». Le lendemain, dimanche, le maire PS de Montpellier, l’un des représentants de la ligne anti-LFI au sein du parti, pointe sur X l’attitude du parti de Jean-Luc Mélenchon : « LFI devrait exclure de ses rangs Raphaël Arnault et Rima Hassan, qui propagent la haine, qui incite à la violence. Cela crédibiliserait, un peu, vos paroles ».
Mardi, en fin de journée, nouvelle réaction d’Olivier Faure. Celui qui avait été l’un des artisans de l’alliance avec LFI, dans le cadre de la Nupes puis du NFP, avant de couper les ponts, vise cette fois La France Insoumise. « Au moment des conclusions de l’enquête, il faudra tirer des conclusions claires. LFI ne peut conserver la moindre ambiguïté avec tout mouvement violent », a fait valoir le député, qui a estimé, le 8 février, qu’il n’était « pas juste » de classer LFI à l’extrême gauche. Il ajoute qu’« il y a ceux qui sont dans la chasse aux musulmans, ceux qui conflictualisent tout en permanence accusant à tort et à travers, sans souci de la vérité. Il faut revenir à un débat démocratique qui peut être vif mais qui respecte les uns et les autres ».
Ce mercredi, sur BFMTV, le député PS, Laurent Baumel, un proche d’Olivier Faure, en rajoute une couche. « Ce que je demande à mes collègues de LFI, c’est d’ouvrir une véritable introspection sur leur rapport à la violence. Et non seulement la violence physique, mais aussi toutes ces campagnes de calomnie », souligne le député, « y compris dans le camp de la gauche ».
« Beaucoup contribuent à cette forme d’hooliganisation de la politique » pointe Olivier Faure
En fin d’après-midi, Olivier Faure embraye sur le même thème. Dans une note de blog, il estime que « cette violence (politique) participe d’un climat dans lequel la violence physique trouve une source de légitimation. Et force est de constater qu’aujourd’hui beaucoup contribuent à cette forme d’hooliganisation de la politique », écrit le numéro 1 du PS. « Il ne peut donc y avoir la moindre complaisance à l’égard de quelque groupuscule, même en réaction à la violence de l’extrême droite. Aucun parti ne peut accepter le compagnonnage, même lointain, de ce type d’organisation, qu’elle s’appelle La jeune garde, Génération identitaire ou l’Action française », écrit Olivier Faure.
« S’agissant de la gauche, et spécifiquement de La France Insoumise, elle ne peut s’affranchir d’un examen de conscience. A force d’outrances, de chercher à conflictualiser tout et son contraire, elle finit par laver, par contraste, l’extrême droite de sa violence intrinsèque », soutient encore le premier secrétaire, qui ajoute : « Notre antifascisme est joyeux, vivant et prône la pacification du débat ».
« Au deuxième tour, pas d’alliance entre les socialistes et LFI aux municipales, c’est clair » lance François Hollande
Lundi, le leader de Place Publique, Raphaël Glucksmann, proche du PS, avait mis la pression, indirectement, sur la formation d’Olivier Faure. Pour l’eurodéputé, il est désormais « impensable » que la gauche « cultive le moindre doute » sur une « possible alliance » avec Jean-Luc Mélenchon.
Mais ce mercredi matin, c’est sans surprise François Hollande qui a attaqué fort. Il appelle à couper les ponts, sans équivoque, avec LFI. Celui qui pourrait, de nouveau, avoir quelques ambitions pour 2027, fait directement le lien avec l’élection à la magistrature suprême. « Pour les scrutins municipaux, il ne peut pas y avoir – au premier tour, c’est déjà établi – au deuxième tour, d’alliance entre les socialistes et LFI. C’est clair. Pour le scrutin présidentiel, tout doit être fait pour que la gauche réformiste soit au rendez-vous et présent au deuxième tour », lance l’ancien chef de l’Etat. Estimant que « la relation avec LFI est totalement rompue », il ajoute : « Jean-Luc Mélenchon ne sera pas présent au deuxième tour. J’en prends ici à la fois la promesse, l’engagement et le pari ».
« Raphaël Arnaud doit prendre ses responsabilités et démissionner », demande Patrick Kanner
Pour Patrick Kanner, président du groupe PS, il n’y a pas de doute non plus sur la responsabilité de LFI. Cet ancien ministre de François Hollande appelle aussi à en tirer les conséquences. « Raphaël Arnaud doit prendre ses responsabilités et démissionner du Parlement. Que ce personnage, fiché S, ait pu être présenté aux législatives par LFI, c’est une faute politique. Je considère, comme François Hollande, qu’on n’a plus rien à faire avec LFI. C’est un mouvement d’extrême gauche », lance le patron des sénateurs PS. « Le temps de la clarification est venu » pour le sénateur du Nord, qui ajoute que « la première priorité de LFI a toujours été d’éradiquer les socialistes. L’extrême gauche a un ennemi premier, ce sont les sociodémocrates, les sociaux-traites ».
Patrick Kanner insiste : « Ça suffit. Pour moi, c’est un combat frontal. Je combats l’extrême droite, je combats l’extrême gauche. Je ne les mets pas au même niveau au plan idéologique, par définition, mais on est arrivé à quelque chose d’insupportable, qui se cumule avec le pogrom du 7 octobre, les atermoiements sur le Hamas ».
« On a bien compris qu’il y avait une volonté de cibler LFI », pointe un parlementaire PS
Quelques voix au PS n’entendent cependant pas se jeter pour autant sur LFI. Un soutien d’Olivier Faure préfère ainsi « rester très prudent » et ne pas en rajouter. « Je suis pour l’Etat de droit et son bon fonctionnement. Laissons l’Etat de droit fonctionner, la justice gérer l’enquête. Avoir un maximum d’éléments. On jugera sur pièce. Ça reste encore très vague. Il y a plusieurs personnalités interpellées. Mais on a bien compris qu’il y avait une volonté de cibler LFI directement », pointe ce parlementaire PS pro Faure, qui préfère ne pas voir son nom paraître.
Appelant au « respect pour la famille de Quentin Deranque », il trouve même « assez dégoûtant, pour la famille en deuil, que ce soit devenu un débat politique ». Et pointe l’instrumentalisation politique contre LFI. « Je n’ai pas compté les plateaux télés sur le sujet, mais on a bien compris la ligne éditoriale et le récit fait dessus, sachant que l’enquête n’est pas terminée », souligne cet élu. S’il n’entend pas charger LFI, ce parlementaire socialiste remarque cependant, au passage, « que le PS n’a pas soutenu le candidat Raphaël Arnaud, lors des législatives 2024. Nous soutenions Philippe Pascal. Ce n’est pas rappelé sur les plateaux. On a toujours été clairs ».
« Tout ça montre que ceux qui refusaient l’alliance avec LFI, avaient politiquement et moralement raison », selon Rémi Féraud
Reste que la volonté de couper tout lien avec LFI prend le pas. Pour tous ceux qui avaient soutenu lors du congrès du PS Nicolas Mayer-Rossignol, qui défendaient une ligne critique et autonome face aux insoumis, le contexte est l’occasion d’enfoncer le clou. A l’image de Rémi Féraud, sénateur PS, qui se « reconnai(t) » aussi « dans les propos très clair et très fermes de François Hollande et d’Anne Hidalgo ». Pour le sénateur de Paris, il ne faut s’allier avec le LFI « ni au premier tour, ni au deuxième tour, sans aucune exception ». « Tout ça montre que ceux qui refusaient l’alliance avec LFI, avaient politiquement et moralement raison. Car la brutalisation du débat public est un processus. Il ne faut rien y céder », ajoute Rémi Féraud.
Pour Laurence Rossignol aussi, le drame de Lyon ne fait que confirmer le jugement des opposants interne à Olivier Faure. « Pour un certain nombre de socialistes, dont je suis, la rupture avec LFI est déjà consommée. Ça a été un sujet du dernier congrès du PS. Nous sommes un certain nombre à considérer que LFI est un problème à gauche. LFI est un plafond de verre électoral indépassable pour la gauche ».
« Ce qu’il s’est passé ce week-end prouve que nous avons raison. Il n’y aura pas d’alliance, au second tour, avec LFI. Et il nous faudra dire clairement, aux Français, à la présidentielle, qu’il n’y aura pas de coalition de gouvernement possible avec LFI », soutient à son tour Laurence Rossignol, qui pointe au passage l’attitude des alliés du PS. En l’occurrence, Les Ecologistes, sur qui la pression va se faire sentir. « Quant à tous ceux, chez nos alliés, qui se posent comme étant le trait d’union entre LFI et le PS, ils devront choisir. Il n’y aura pas de trait d’union possible entre le PS et LFI », soutient l’ancienne ministre.
Municipales : des accords avec LFI au second tour « dans certains endroits » ?
Si le PS s’aligne à peu près, aujourd’hui, pour prendre ses distances avec LFI, l’attitude face à La France Insoumise n’est pas si claire, pour les municipales, en réalité. Un parlementaire socialiste confie ne pas « avoir aimé la position de Pierre Jouvet (bras droit d’Olivier Faure, ndlr), qui a dit qu’on pouvait peut-être regarder au second tour des municipales, qu’il ne fallait pas fermer la porte sur LFI. Si, il faut fermer la porte, quand c’est l’honneur de la République qui est en jeu ».
Fin janvier, Pierre Jouvet avait affirmé, lors d’une conférence de presse, que « chacun, et nous l’avons toujours dit, sera libre de faire au deuxième tour des accords avec celles et ceux qui le souhaiteront dans le périmètre de la gauche et des écologistes ». « Est-ce qu’il y aura des accords avec LFI ? », s’était interrogé le socialiste. « Peut-être dans certains endroits. Dans la plupart, non. Je crois que c’est assez clair quand on entend nos têtes de liste », avait ajouté le secrétaire général du PS.
Pour Patrick Kanner, la situation impose au PS d’ajuster le tir. « J’invite la direction nationale du PS à prohiber toute forme d’alliance avec LFI au second tour des municipales. Nous pouvons et nous devons gagner sur nos convictions et nos valeurs, sans transiger avec un mouvement qui prône la conflictualisation permanente de la société », insiste le président du groupe PS du Sénat. L’entre-deux tours des municipales devrait être surveillé de près.