Par son graphisme épuré et le recours à des données statistiques, le site « Où va ma France ? » peut apparaître comme un simple « état des lieux » du territoire national. Mais depuis plusieurs jours, cette plateforme, également déclinée en application mobile, fait toutefois l’objet de débats sur les plans politique et juridique.
En réalité, le site repose sur une carte interactive recensant les mosquées, les hébergements pour migrants et les quartiers qualifiés de « sensibles ». Ces informations sont associées à des indicateurs portant notamment sur l’« insécurité », l’« immigration », l’« islamisation », la « défrancisation » ou le « wokisme ». Les concepteurs indiquent s’appuyer sur des données publiques, traitées selon une méthodologie qu’ils présentent comme « rigoureuse ». Cette approche suscite néanmoins des réactions contrastées au sein de la classe politique et du monde associatif.
« Un fichage dangereux »
À l’origine de la controverse, la députée écologiste Sabrina Sebaihi, qui a dénoncé lundi 5 janvier sur le réseau social X un « fichage dangereux » et annoncé avoir saisi le procureur de la République de Paris au titre de l’article 40 du code de procédure pénale. « Je vous demande de fermer ce site qui met des cibles dans le dos de nos concitoyens, en particulier ceux de confession musulmane », a-t-elle interpellé le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez.
Au Sénat, le président du groupe écologiste, Guillaume Gontard, juge l’initiative « totalement scandaleuse et illégale ». « On est dans la dénonciation et la menace. C’est particulièrement grave », estime-t-il, dénonçant une « stigmatisation décomplexée de la communauté musulmane ».
Le sénateur établit un lien avec les débats récents autour de l’« entrisme islamiste », faisant notamment allusion aux recommandations formulées par le groupe Les Républicains au Sénat sur le sujet. « Tout cela participe à stigmatiser une partie de la population. C’est dangereux, car derrière, on arrive à des logiques de délation et de provocation », alerte-t-il. « Le racisme et la discrimination sont des délits, pas des opinions. Sur « Où va ma France ? », on est dans des orientations racistes qui sont illégales. »
La ligne de crête de la liberté d’expression
À droite, le ton se veut plus mesuré. Le sénateur Les Républicains Max Brisson rappelle l’existence d’un cadre juridique précis. « Il existe des lois qui condamnent fermement la discrimination, l’appel à la haine raciale ou à la violence », souligne-t-il, tout en défendant la liberté d’expression comme « principe cardinal ».
Attaché à cet équilibre, Max Brisson insiste : « Je ne prends jamais le chemin du racisme : ce n’est pas une opinion, c’est un délit. Mais je vois aussi une gauche radicale qui voudrait formater la pensée et restreindre la parole publique. En tant que libéral, cela me gêne. La loi est un bel équilibre : si le site sort du cadre légal, il doit être sanctionné. »
La controverse s’est ensuite enflammée sur X. L’ancienne ministre déléguée aux Affaires européennes de Jacques Chirac, Noëlle Lenoir, y a dénoncé ce qu’elle estime être un acharnement contre « ceux qui exercent leur liberté d’expression dans l’intérêt de la France et des Français ». À l’instar, le haut fonctionnaire Jean Messiha a appelé à la suppression du compte X de Sabrina Sebaihi.
SOS Racisme engage des poursuites
La controverse s’est rapidement étendue au-delà des cercles politique. SOS Racisme a annoncé son intention de saisir le pôle national de lutte contre la haine en ligne (PLNH). « Nous avons été alertés de l’existence de ce site à la suite du signalement de la députée », explique Clémentine Elfassi, chargée de mission au pôle juridique de l’association. « Nous allons déposer plainte et saisir le procureur de la République, car nous estimons que cette cartographie propage des discours de haine et de racisme, tant par son contenu que par les commentaires qu’elle suscite. »
Selon l’analyse juridique de l’association, la mise en corrélation de données relatives aux lieux de culte, aux populations migrantes et à des indicateurs sécuritaires est susceptible de caractériser des infractions pénales. « Nous identifions, à ce stade, des faits d’injure publique à caractère raciste visant les migrants, les étrangers, les musulmans ou les personnes perçues comme telles », précise Clémentine Elfassi.
SOS Racisme indique vouloir déposer plainte contre X, visant à la fois les auteurs du site et ses hébergeurs. « Plus les saisines seront nombreuses, plus les chances d’aboutir à une suppression rapide du site seront élevées », insiste-t-elle.
Vers une bataille judiciaire
Interrogé par nos confrères de Politico, le ministère de l’Intérieur indique avoir saisi « les services compétents » afin d’évaluer la conformité du site au droit en vigueur. Une procédure qui pourrait marquer le début d’un long contentieux judiciaire.