Plenary session on the results of the EU summit at the European Parliament in Brussels.

Patriotes pour l’Europe : quatre questions sur ce groupe politique du Parlement européen, présidé par Jordan Bardella

Grâce aux 30 eurodéputés du Rassemblement national, le groupe des Patriotes pour l’Europe créé par Viktor Orbán devient la troisième force politique au Parlement européen. À quoi ressemble cette délégation de plus de 80 élus dont Jordan Bardella a pris la tête ? Explications.
Rose Amélie Becel

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Aussitôt retiré de la course pour Matignon, le Rassemblement national peut revendiquer une autre victoire. Ce 8 juillet, le parti a confirmé son rattachement aux Patriotes pour l’Europe, un nouveau groupe politique européen dont le Premier ministre hongrois Viktor Orbán avait annoncé la création une semaine plus tôt.

Avec sa délégation de 30 eurodéputés, la plus importante de tout le Parlement européen, le RN vient grossir les rangs de ce nouveau groupe d’extrême droite. Avec 84 élus, sans compter de potentiels futurs rattachements, les Patriotes pour l’Europe deviennent ainsi la troisième force politique à Bruxelles, derrière la droite du Parti populaire européen et les socio-démocrates.

Quels partis siègeront au sein des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen ?

Le 30 juin à Vienne, juste avant que la Hongrie ne prenne la présidence tournante de l’Union européenne pour six mois, Viktor Orbán annonçait son intention de former un nouveau groupe parlementaire européen, aux côtés de ses alliés d’extrême droite autrichiens du FPÖ et du mouvement de l’ancien Premier ministre tchèque Andrej Babis. Une proposition accueillie favorablement par une large partie de l’extrême droite européenne, puisqu’en l’espace de deux semaines ce ne sont pas moins de quinze partis différents qui s’y sont rattachés : du RN français, à La Lega italienne de Matteo Salvini, en passant par les Espagnols de Vox.

Qu’est-ce qui rapproche tous ces partis ? « La plupart ont une position pro-russe, ou du moins se rangent derrière une solution de paix dans la guerre en Ukraine proche de celle portée par la Russie. Ils assument aussi tous d’être des partis anti-immigration et radicalement eurosceptiques, ou pour un renforcement de l’Europe des nations », note Francisco Roa Bastos, maître de conférences en science politique et spécialiste des partis politiques européens.

Comment ce groupe se positionne-t-il au sein de l’extrême droite européenne ?

Pour bien comprendre le positionnement des Patriotes pour l’Europe, il faut aussi observer plus largement le paysage politique de l’extrême droite européenne au Parlement. Lors de la précédente mandature, ils étaient divisés entre le groupe Identité et Démocratie (ID), dans lequel siégeait le RN, et le groupe des conservateurs (ECR), proche de Giorgia Meloni. « Les extrêmes droites essayent depuis longtemps de s’allier au Parlement européen, mais les tensions sont pour le moment plus fortes que ce qui les rassemble », analyse Francisco Roa Bastos. Après les élections européennes de début juin, la configuration semble pour le moment être la même, observe-t-il : « Le renforcement de l’extrême droite en Europe va de pair avec un renforcement de la concurrence entre ces partis. »

Les tentatives de rapprochement avec Giorgia Meloni pour former un « super-groupe » d’extrême droite s’étant soldées par un échec, c’est aussi en opposition avec les conservateurs d’ECR que les Patriotes pour l’Europe se construisent, explique de son côté le président du think tank EuropaNova Guillaume Klossa. « Orbán est dans une logique de montrer les muscles. Il a aussi créé ce groupe en réaction à la montée en puissance de Meloni et de son groupe politique, qui a montré qu’on pouvait être conservateur mais pro-européen », assure-t-il.

Au final, ce que le Premier ministre hongrois présente comme un nouveau groupe au Parlement européen ressemble beaucoup à un prolongement des rapports de force qui existaient déjà avant les élections européennes entre Identité et Démocraties et ECR. « Les Patriotes pour l’Europe, c’est surtout une recomposition et un agrandissement du groupe ID, avec derrière un gros effort de communication politique de la part de Viktor Orbán pour faire croire à la création d’un nouveau groupe », résume Francisco Roa Bastos.

Les Patriotes pour l’Europe peuvent-ils peser au Parlement européen ?

Même sans le soutien des conservateurs, les Patriotes pèsent lourd au Parlement européen, plus lourd que les alliés de Giorgia Meloni. En tant que troisième formation la plus importante à Bruxelles, quelle influence le groupe peut-il avoir dans les discussions ? Aucune, tranche Guillaume Klossa : « Au Parlement européen, il y a une tradition de coalition sur la grande majorité des textes entre le PPE, les socio-démocrates, les libéraux de Renew et parfois les Verts. Cette dynamique suffira largement à marginaliser les Patriotes pour l’Europe. »

Cette logique du « cordon sanitaire » reste en effet très forte à l’échelle européenne, elle devrait empêcher le groupe d’imposer son agenda, mais aussi d’obtenir des postes clés au sein du Parlement. Aucune présidence de commission, ces groupes thématiques (affaires étrangères, affaires économiques, environnement…) au cœur desquels se joue le travail parlementaire européen, ne devrait leur revenir. « L’attribution de ces postes se fait en fonction du poids politique des différents groupes, mais est aussi validée par un vote, qui peut permettre de bloquer l’accès de l’extrême droite à ces postes d’influence », précise Francisco Roa Bastos.

À ce titre, les Patriotes pour l’Europe, plus nombreux qu’ECR, pourraient tout de même se voir bien plus marginalisés que leurs collègues conservateurs. Le groupe mené par Giorgia Meloni était en effet parvenu à prendre la présidence de la commission des budgets dans la précédente législature. « Lors de sa rencontre avec les socialistes européens, Ursula von der Leyen a déclaré que le cordon sanitaire avec les Patriotes était actif, mais elle continue de discuter avec le groupe ECR », explique Francisco Roa Bastos.

Pourquoi Jordan Bardella prend-il la tête de ce groupe ?

Sans véritable capacité d’influencer les débats et d’occuper les postes clés, que vient donc faire Jordan Bardella à la tête de ce nouveau groupe politique ? D’un côté, sa nomination comme président semble logique, puisque la coutume veut que ce poste revienne au chef de file du parti qui compte le plus d’eurodéputés dans la délégation, en l’occurrence le Rassemblement national. Présider un groupe politique de cette ampleur, même marginalisé par un « cordon sanitaire », offre également une certaine visibilité et des ressources humaines et financières.

Mais, d’un point de vue politique ce rattachement pose tout de même question. « L’annonce du ralliement du RN à ce groupe s’est faite juste après les élections législatives. Le RN travaille beaucoup pour apparaître comme un parti moderne, démocratique, tourné vers l’avenir. C’est donc très surprenant qu’il se rattache à un groupe qui incarne les forces du repli sur soi et du questionnement de l’État de droit », tranche Guillaume Klossa.

Pour Francisco Roa Bastos, il faut toutefois distinguer les prises de position du parti au niveau national, marquées par une volonté de « dédiabolisation », et la doctrine assumée au niveau européen : « Cette volonté de devenir un parti plus fréquentable est moins claire à l’échelle européenne, ils ne se sont pas tant éloignés que cela de leur position initiale sur la Russie par exemple, ils continuent de siéger avec la Ligue de Matteo Salvini qui est résolument pro-russe ». En position de force après les élections européennes, le pari politique de Jordan Bardella semble aujourd’hui risqué.

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