Pénurie de médicaments : devant le Sénat, les laboratoires pharmaceutiques dénoncent « le poids excessif » de la régulation des prix
Différents représentants des principaux laboratoires et entreprises pharmaceutiques actifs en France étaient auditionnés mardi 28 mars par la commission d’enquête du Sénat sur les pénuries de médicament. Tous ont plaidé pour un allégement de la régulation tarifaire, invoquant des prix trop bas pour permettre à la France de rester compétitive dans la production de médicaments.

Pénurie de médicaments : devant le Sénat, les laboratoires pharmaceutiques dénoncent « le poids excessif » de la régulation des prix

Différents représentants des principaux laboratoires et entreprises pharmaceutiques actifs en France étaient auditionnés mardi 28 mars par la commission d’enquête du Sénat sur les pénuries de médicament. Tous ont plaidé pour un allégement de la régulation tarifaire, invoquant des prix trop bas pour permettre à la France de rester compétitive dans la production de médicaments.
Romain David

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« La politique du médicament est en train de craquer par tous les bouts, et il faut que la représentation parlementaire en soit consciente. « L’alerte a été lancée ce mardi 28 mars au Palais du Luxembourg par Philippe Lamoureux, directeur général de l’Organisation professionnelle des entreprises du médicament opérant en France (Leem), qui était auditionné aux côtés de quatre autres représentants des laboratoires et entreprises pharmaceutiques par la commission d’enquête sénatoriale sur la pénurie de médicaments et les choix de l’industrie pharmaceutique française. » Ce qui me préoccupe c’est cette espèce de schizophrénie de la politique du médicament, où l’on a d’un côté des politiques industriels extrêmement volontaristes et ou de l’autre, on détruit le marché », a expliqué ce responsable. En ligne de mire : les contraintes imposées par la régulation des prix du médicament en France, « qui ne nous donnent pas toutes les armes pour lutter au même niveau que nos voisins européens. »

Depuis le début de l’année, les sénateurs enquêtent sur l’origine des pénuries de molécules qui tendent à augmenter ces dernières années, compliquent le travail des prescripteurs et, surtout, place les patients dans des situations particulièrement délicates. « Il apparaît que si la formidable augmentation de la demande internationale en médicament constitue une cause importante des phénomènes de pénurie, ces derniers ne peuvent être compris sans s’intéresser à l’offre et à la manière dont elle est structurée au niveau mondial », pointe la sénatrice centriste Sonia de la Provôté, qui préside cette commission d’enquête. En cause : la spécialisation des laboratoires, l’externalisation d’une partie de la fabrication, voire des délocalisations, qui ont contribué à fragiliser les chaînes d’approvisionnement. « Auparavant leader, la France n’occupe plus que la quatrième place en Europe dans la production de médicaments. Elle comptait dans les années 1980 plus de 450 entreprises de production et n’en compte plus que 240 aujourd’hui », relève encore la sénatrice du Calvados.

Des productions à perte

Mais au fil des auditions, un autre critère est venu compléter ce tableau, celui de la politique tarifaire à la baisse pratiquée par les autorités françaises sur les médicaments, ce qui rendrait le marché hexagonal moins attractif, et donc plus fragile face aux pénuries. Ce mardi, devant les sénateurs, les représentants du secteur s’étaient donné le mot pour tirer la sonnette d’alarme. « Je rappelle que le secteur n’a connu aucune croissance depuis une douzaine d’années et que son chiffre d’affaires est stable depuis 15 ans. Budget de la sécu après budget de la sécu, le Parlement vote environ entre 700 et 900 millions de baisses de prix par an », pointe Philippe Lamoureux. « Nous alertons depuis plusieurs années les autorités sur le poids excessif de la régulation économique qui fragilise le secteur du générique et augmente le risque de pénurie », appuie Laurent Borel-Giraud, représentant du Gemme, les entreprises de médicaments génériques.

À cela s’ajoute le contexte inflationniste des derniers mois, venu alourdir un peu plus les coûts de fabrication. « Je connais un sous-traitant pharmaceutique (CDMO) qui avait 300 000 euros de coût d’énergie en 2021, aujourd’hui il est à 850 000 euros », indique Karine Pinon, présidente de L’Association des moyens laboratoires et industries de santé (AMLIS) qui rassemble 168 entreprises, soit 34,4 % de la production de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur. Désormais, la régulation des prix oblige les industriels à fabriquer à perte certains produits, ce qui pourrait les pousser, à terme, à les retirer purement et simplement de leur catalogue. Laurent Borel-Giraud évoque 700 produits pharmaceutiques, « peu ou pas rentables » dans le secteur des génériques, et qui seraient susceptibles de disparaître prochainement.

» Lire aussi - Pénurie de médicaments : « Les prix pratiqués en France ne peuvent pas être la seule explication », assure Thomas Fatôme (CNAM)

« Le médicament n’est pas un bien de consommation ordinaire »

« Lorsque vous allez à l’hôpital, si vous devez avoir une perfusion d’antibiotique, on met l’antibiotique dans une poche de bicarbonate de sodium qui va le diffuser toute la journée. Le bicarbonate de sodium est donc un indispensable et on nous demande de le vendre 1,40 euro », poursuit Karine Pinon. « Pour ce prix, on nous demande un flacon de 500 ml en verre, stérile et sérialisé, cela veut dire que l’on doit être en mesure de savoir où se trouve chaque flacon. Tout cela pour à peu près le coup d’une baguette. »

Une comparaison jugée un peu trop hasardeuse par la sénatrice Sonia de la Provôté. « Le coût de la baguette, ce n’est pas le même mode de financement que le médicament. L’argent ne vient pas du même endroit et n’est pas arbitré de la même façon », recadre l’élue. « La santé est un bien public et le médicament est l’un des outils de la mise en œuvre de ce bien public. À ce titre-là, il a un rôle particulier, ce n’est pas un bien de consommation ordinaire. »

Il n’empêche, sans augmentation des prix, les industriels pourraient renoncer à la production de certains incontournables, plaide Didier Véron, président du G5 Santé, un cercle de réflexion qui rassemble les dirigeants des principales entreprises françaises de santé. « Les hausses de prix de médicaments sont indispensables si nous ne voulons pas fermer demain les lignes de production de médicaments non rentables sur le territoire national ».

« Dans notre pays, il n’y a pas de vraie politique du médicament »

Le défi des fabricants hexagonaux, comme de la relocalisation, est de faire face aux coûts de fabrication ultra-compétitifs de la Chine et de l’Inde où sont désormais fabriqués la plupart des principes actifs. Et pourtant, « vous avez été les fers de lance de cette stratégie, vous avez externalisé pour réduire les coûts », tacle la rapporteure Laurence Cohen (PCF). « Est-ce que vous ne pensez pas que, du fait de ces choix, que vous aviez une responsabilité éthique à sécuriser les chaînes d’approvisionnement ? »

Alors qu’un orage de critiques menace de crever sur le rôle des laboratoires dans l’étiolement du marché et la fragilisation des approvisionnements, le sénateur LR Alain Millon, médecin de profession, finit par prendre la parole pour dénoncer le manque d’investissement des gouvernements successifs sur ce dossier. « On ne peut pas demander aux entreprises du médicament d’être plus responsables que l’Etat lui-même ! », tranche-t-il. « Dans notre pays, il n’y a pas de vraie politique du médicament, et tant qu’on ne l’aura pas mise en place, avec une vision dans le temps pour l’industrie pharmaceutique, que l’on arrête de responsabiliser les uns et les autres. »

 

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