Maruine Le Pen Trial.
Marine Le Pen //PECQUENARDCYRIL_CPD_5559/Credit:Cyril Pecquenard/SIPA/2602041524

Présidentielle 2027 : le compte à rebours judiciaire de Marine Le Pen vire au casse-tête

Après les réquisitions du parquet général en appel, l’avenir présidentiel de Marine Le Pen dépend désormais du choix des juges. Entre inéligibilité, absence d’exécution provisoire et calendrier judiciaire incertain, plusieurs scénarios pourraient compromettre sa candidature à l’élection de 2027.
Emma Bador-Fritche

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Un chemin vers 2027 de plus en plus étroit. Sans avoir encore tranché, la justice a déjà profondément restreint l’horizon politique de Marine Le Pen. Mardi 3 février, le parquet général a requis en appel cinq ans d’inéligibilité, sans exécution provisoire, ainsi que quatre ans d’emprisonnement, dont trois avec sursis, contre la cheffe de file du Rassemblement national dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national. Une réquisition légèrement inférieure à la condamnation prononcée en première instance, mais dont les conséquences politiques pourraient être tout aussi importantes. Surtout, contrairement au jugement de mars dernier, le ministère public n’a pas demandé l’exécution provisoire de la peine d’inéligibilité. À ce stade de la procédure, quatre scénarios se dessinent.

Premier scénario : la relaxe

C’est l’hypothèse la plus favorable pour Marine Le Pen, mais aussi la moins probable. « Une relaxe reste juridiquement possible, au nom de la présomption d’innocence, mais elle a très peu de chances d’aboutir », estime le constitutionnaliste Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Panthéon-Assas. Au regard de la condamnation en première instance et de la sévérité des réquisitions en appel, ce scénario apparaît marginal.

Une inéligibilité inférieure ou égale à deux ans, ensuite.

C’est le seuil décisif. Une peine de deux ans maximum permettrait à Marine Le Pen d’être de nouveau éligible au 31 mars 2027. « Si l’inéligibilité est inférieure à deux ans, elle pourra juridiquement se présenter à l’élection présidentielle », rappelle Benjamin Morel. Un tel choix supposerait toutefois que la cour d’appel s’éloigne sensiblement des réquisitions du parquet. « Ce n’est pas impossible, mais ce serait étonnant. En général, lorsqu’il y a des réquisitions lourdes, la cour d’appel suit la plupart des peines, même si elle peut aménager certains aspects, par exemple réduire l’inéligibilité tout en maintenant la peine de prison », souligne-t-il.

Une condamnation conforme aux réquisitions, sans exécution provisoire

C’est aujourd’hui le scénario le plus discuté. Marine Le Pen serait condamnée à une peine d’inéligibilité de plus de deux ans, sans exécution provisoire. Elle pourrait alors suspendre la sanction en se pourvoyant en cassation. « Théoriquement, elle pourrait se présenter si la décision intervenait après l’élection », souligne le constitutionnaliste Benjamin Morel. « Mais elle a dit qu’elle voulait se prononcer rapidement, ce qui rend la situation très incertaine. Ce n’est pas impossible, mais c’est extrêmement dangereux. » Car rien ne garantit le calendrier. Même si la Cour de cassation assure pouvoir statuer avant la présidentielle, un pourvoi prend en général « entre dix-huit mois et deux ans, et une question prioritaire de constitutionnalité pourrait encore retarder la procédure » rappelle le constitutionnaliste Par ailleurs, la Cour de cassation ne juge pas le fond de l’affaire : elle vérifie uniquement la correcte application de la loi par les juges du fond. En cas de cassation, l’affaire est en principe renvoyée devant une autre juridiction. Le risque serait alors majeur : une confirmation de la peine à quelques semaines du scrutin, sans recours possible, laissant le RN sans candidate. Marine Le Pen a d’ailleurs exclu cette option. Elle a répété qu’elle ne mènerait « évidemment pas » une campagne suspendue à une décision judiciaire. En novembre dernier, elle affirmait déjà qu’elle ne se présenterait pas si sa condamnation était confirmée en appel, jugeant impossible de faire campagne dans l’attente d’un arrêt de la Cour de cassation. Elle a donc annoncé qu’elle prendrait sa décision dès l’arrêt de la cour d’appel, attendu « à l’été ». Dans ces conditions, une peine d’inéligibilité de cinq ans vaudrait, exécution provisoire ou non, renoncement immédiat à une nouvelle candidature.

La réintroduction de l’exécution provisoire

Si la cour d’appel prononçait une peine de cinq ans d’inéligibilité assortie de l’exécution provisoire, Marine Le Pen serait immédiatement empêchée de se présenter à l’élection présidentielle de 2027. Elle pourrait certes se pourvoir en cassation, mais sans aucune garantie de suspension de la peine, cette décision relevant exclusivement de la Cour de cassation. Sur les plans juridique et politique, ce serait la voie la plus directe. Et, paradoxalement, « la moins déstabilisante pour le RN », estime la politologue Catherine Fieschi. Une telle décision éviterait en effet le risque d’un long feuilleton judiciaire, dans lequel la Cour de cassation pourrait renvoyer l’affaire devant une nouvelle cour d’appel. « Dans ce cas, les troubles à l’ordre public et les perturbations de la campagne pourraient être significatifs si la procédure se prolongeait jusqu’à l’élection », souligne-t-elle.

Un casse-tête stratégique pour le RN

Le choix du parquet général de ne pas requérir l’exécution provisoire est en soi un signal. En appel, il a abandonné l’argument du « trouble majeur à l’ordre public démocratique » retenu en première instance. « Le parquet désavoue en partie le raisonnement du tribunal correctionnel », analyse Benjamin Morel, même si la sévérité des réquisitions reste inchangée. Sur le plan politique, cette configuration place le Rassemblement national dans une zone de turbulence prolongée. Pour la politologue Catherine Fieschi, la décision du parquet « fait durer le suspense tout en transférant aux juges la responsabilité politique de réintroduire ou non l’exécution provisoire ». « Le parquet remet clairement aux juges la charge d’argumenter à nouveau, s’ils le souhaitent, une exécution provisoire, donc un durcissement de la peine », observe-t-elle. Quoi qu’il arrive, estime-t-elle, « Marine Le Pen sera inéligible ». « Avec exécution provisoire, cela maintient Jordan Bardella en selle, au moins jusqu’au jugement de la Cour de cassation. » Mais ce scénario est aussi, selon elle, celui où les chances de victoire du parti seraient les plus faibles.

À l’inverse, l’absence d’exécution provisoire ouvre un champ de risques politiques. « Si Marine Le Pen se pourvoit en cassation et suspend la peine, les vraies difficultés commencent », prévient Catherine Fieschi. « On pourrait l’accuser de prendre le parti en otage, de faire courir un risque majeur à la campagne, voire de torpiller les chances d’un candidat au second tour par vanité politique. » Jordan Bardella, ajoute-t-elle, « n’a pas beaucoup d’alliés dans l’appareil du parti, mais les électeurs pourraient juger très sévèrement une stratégie jugée inconsidérée ».

Une équation judiciaire devenue politique

Les réactions du Rassemblement national traduisent cette tension. Plus prudents qu’en première instance, lorsque le parti dénonçait une « tyrannie des juges », ses cadres maintiennent officiellement Marine Le Pen comme candidate naturelle. En interne, toutefois, la question de l’après-Le Pen n’est plus taboue.

En renonçant à requérir l’exécution provisoire, le parquet a prolongé l’incertitude sans lever les obstacles. « Si le jugement réintroduit l’exécution provisoire, c’est paradoxalement la voie la moins tortueuse pour le RN », conclut la politologue Catherine Fieschi, mais paradoxalement « c’est celui par lequel ils ont le moins de chance de gagner la présidentielle » nuance-t-elle.

La décision, attendue à l’été, pèsera autant sur le terrain juridique que sur l’équilibre interne du parti. À trois ans de l’élection présidentielle, la justice n’a pas encore tranché. Mais elle a déjà fait de 2027 une séquence politique à haut risque, où le calendrier pourrait s’avérer aussi déterminant que le verdict lui-même.

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