Présidentielle : il y a 20 ans… le séisme du 21 avril 2002
Il y a 20 ans, jour pour jour, le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen accédait au second tour de l’élection présidentielle. Une première pour un candidat d’extrême droite. Passé la sidération devant une qualification que ni les sondeurs ni les politiques n’ont vu arriver, le front républicain l’emporte.

Présidentielle : il y a 20 ans… le séisme du 21 avril 2002

Il y a 20 ans, jour pour jour, le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen accédait au second tour de l’élection présidentielle. Une première pour un candidat d’extrême droite. Passé la sidération devant une qualification que ni les sondeurs ni les politiques n’ont vu arriver, le front républicain l’emporte.
Romain David

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Sans doute s’agit-il de l’un des moments les plus intenses de la vie démocratique française, ces quelques secondes après 20 heures, et la clôture officielle du scrutin du premier tour de l’élection présidentielle, lorsque les Français, rassemblés en famille ou entre amis devant leur téléviseur, découvrent le visage des deux finalistes. Une scène qui a connu quelques coups de théâtre. Ou coups de tonnerre. Comme celui du 21 avril 2002 qui voit, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, l’extrême droite atteindre le second tour de la présidentielle. Cet événement a laissé une marque profonde dans notre histoire politique, au point de passer dans le langage courant. Ne parle-t-on pas d’un « 21 avril » pour qualifier une élection dont le résultat déjoue tous les pronostics, laissant sur le carreau au moins l’un de ses principaux champions ? Il y a 20 ans, jour pour jour, les Français regardent avec stupeur apparaître aux côtés de la silhouette du président sortant, Jacques Chirac (19,88 % des suffrages), celle de Jean-Marie Le Pen (17,79 %). Seulement 194 600 voix séparent le leader du Front national du socialiste Lionel Jospin, brutalement disqualifié après cinq années de gouvernement.

De l’effroi des militants socialistes, jusqu’à la réélection du président sortant, en passant par la mise en place du barrage républicain et l’absence de débat d’entre-deux-tours, retour sur une date qui a fait basculer la campagne, et qu’aucun sondage n’avait vu arriver.

Une campagne sans aspérité ?

Malgré un nombre record de candidatures (seize candidats qualifiés), la présidentielle de 2002 ne s’annonçait guère comme particulièrement trépidante. Le jeu est généralement moins ouvert durant une campagne de réélection. Depuis de longs mois, les enquêtes d’opinion ont installé un match retour entre le président sortant, Jacques Chirac, et son premier ministre Lionel Jospin, après un premier affrontement en 1995. Sept ans après la fracture sociale, le fondateur du RPR a choisi d’axer sa campagne sur l’insécurité, un thème avec lequel la majorité sortante, dont le bilan porte plusieurs réformes sociales d’envergure (35 heures, Pacs, lancement des contrats emplois-jeunes), semble moins à l’aise. Mais dont le FN a fait depuis longtemps déjà son principal cheval de bataille.

L’avance dont bénéficie Jacques Chirac sur Lionel Jospin va peu à peu se resserrer. La dernière semaine, en fonction des enquêtes, seulement un ou deux points les séparent. « Ce duel était présenté comme inéluctable, mais on observe qu’il ne satisfaisait pas les électeurs. Il y a eu, au cours de la campagne, un moment Arlette Laguiller puis un moment Olivier Besancenot », avait rappelé à Public Sénat Frédéric Michaux, le directeur général adjoint d’Opinionway, lorsque nous l’avions interrogé sur cette présidentielle dans le cadre de cet article sur les dynamiques sondagières.

Le syndrome de l’autruche

En parallèle, Jean-Marie Le Pen opère une lente remontée depuis le mois de janvier, passant progressivement de 9 à 14 % des intentions de vote. Rien de suffisamment alarmant pour laisser croire aux commentateurs que la qualification du Menhir est possible. Le 15 avril, lors d’une réunion du comité de pilotage de la campagne, Laurent Fabius évoque des sondages Jospin/Le Pen qui font « très chauds aux fesses », mais estime aussi qu’ils sont de nature à remobiliser les électeurs de gauche. La scène, édifiante, a été filmée par Stéphane Meunier, François Roche et Jérôme Caza pour leur documentaire « Comme un coup de tonnerre ». Le lendemain, c’est le conseiller politique Gérard Le Gall qui renouvelle l’avertissement lors d’une réunion de travail : tenant compte des marges d’erreur, le candidat socialiste pourrait passer à la troisième place mais, ajoute-t-il, « politiquement, je n’y crois pas ». Interrogé le 17 avril par un journaliste de Canal + sur l’éventualité de son élimination, Lionel Jospin éclate de rire.

A posteriori, deux événements survenus durant la campagne peuvent avoir pesé sur les électeurs indécis, en replaçant l’insécurité sur le devant de la scène. Il y a d’abord eu la tuerie de Nanterre en mars : un homme ouvre le feu pendant une séance du conseil municipal, faisant huit morts. Puis, trois jours avant le premier tour, c’est l’agression d’un retraité, Paul Voise, dont la maison à Orléans a été incendiée, qui tourne en boucle dans les JT.

» Lire notre article - Présidentielle : ces événements qui ont monopolisé l’actualité des derniers jours de campagne

Gueule de bois électorale

Le 21 avril, les évènements se précipitent. Comme le veut l’usage, les équipes de campagne des candidats sont informées des tendances par le ministère de l’Intérieur, avant la divulgation des premières estimations. C’est Roger Le Gall qui se charge d’annoncer à Lionel Jospin qu’il ne sera pas au second tour. Le candidat, qui s’était autorisé une sieste dans l’après-midi, a dû croire qu’il faisait un mauvais rêve. Il apparaît à la tribune de son QG, visiblement sonné par le verdict des urnes, dénonce « la démagogie de la droite », mais aussi la dispersion des candidatures à gauche. Puis annonce : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection présidentielle. » Cris d’orfraie dans l’assistance. La séquence est restée dans les annales.

À rebours, au QG de Jean-Marie Le Pen, ce sont des larmes de joie qui coulent sur le visage de sa fille, Marine, lorsqu’elle annonce au téléphone, à sa mère Pierrette, la qualification du patriarche au second tour. Les images capturées côté coulisse, par le documentariste Serge Moati, montre un candidat entonnant à pleins poumons « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? Qu’est-ce qu’on attend pour faire la fête ? ». « Avec les accouchements, ça doit être le plus beau jour de notre vie », lâche Marine Le Pen dans ce qui constitue l’une de ses premières apparitions télévisées. Elle est même filmée en train d’imiter Jacques Chirac.

Autre enseignement de ce scrutin historique : une abstention record de 28,4 %.

Le front républicain se met en place

Dans la nuit du 21 au 22 avril, des rassemblements se forment un peu partout en France pour protester contre la présence de l’extrême droite au second tour. Libération s’offre l’une de ses plus fameuses Unes : le visage renfrogné de Jean-Marie Le Pen, surmonté de trois lettres capitales, « NON ». Des responsables politiques de gauche, comme François Hollande, appellent aussitôt à mettre en place un front républicain, une pratique qui a commencé à se répandre à l’échelon local depuis la fin des années 1980, alors que le FN réalisait ses premières percées électorales. Il faudra néanmoins cinq jours à Lionel Jospin pour sortir de son silence. Dans un communiqué laconique, il demande à ses électeurs « d’exprimer par leur vote leur refus de l’extrême droite », mais ne nomme pas Jacques Chirac. À l’exception d’Arlette Laguiller qui refuse de choisir – et de Bruno Mégret qui apporte son soutien à Le Pen -, l’ensemble des candidats du premier tour appellent à faire barrage. Le 1er mai, entre 1 et 2 millions de personnes défilent dans une centaine de villes. Le même jour, Jean-Marie Le Pen organise à Paris le traditionnel rassemblement du FN en hommage à Jeanne d’Arc.

Pas de débat

Le 23 avril, à l’occasion d’un meeting à Rennes, Jacques Chirac annonce qu’il dérogera au débat de l’entre-deux-tours, une tradition depuis 1974. « Pas plus que je n’ai accepté dans le passé d’alliances avec le Front national, et ceci quel qu’en soit le prix politique, je n’accepterai demain de débat avec son représentant », martèle le chef de l’Etat. Et d’ajouter : « Je ne peux pas accepter la banalisation de l’intolérance et de la haine. » Jean-Marie Le Pen dénonce « une pitoyable dégonflade ». « Je lui offrais un duel, et quand un adversaire dans un duel est considéré comme s’étant retiré, il est déshonoré. Ce sont les règles de l’honneur, une matière que connaît mal Jacques Chirac. »

La stratégie du président sortant est claire : isoler au maximum son adversaire, ne laisser aucune prise à un débat qui pourrait nourrir la confusion. En début de campagne, l’Elysée avait déjà dû se dépatouiller de la controverse autour d’une rencontre secrète, en 1988, entre le leader frontiste et celui qui était alors Premier ministre, rencontre révélée par un certain… Éric Zemmour dans son livre Chirac, l’homme qui ne s’aimait pas. Profitant de la polémique, Jean-Marie Le Pen avait même dévoilé à la presse une improbable photographie sur laquelle les deux hommes, torse nu, échangent une poignée de main à l’occasion d’une rencontre fortuite dans un club de vacances.

Cette pirouette permet aussi à Jacques Chirac, qui a déjà été échaudé par un débat présidentiel, celui de 1988 face à François Mitterrand, d’éviter d’avoir à croiser le fer avec un adversaire souvent cité comme l’un des meilleurs tribuns de la classe politique. « Lui qui avait besoin d’une fiche pour dire quelques mots d’accueil au pape Jean-Paul II, lui qui faisait grand usage du prompteur et qui s’était fait un jour ratatiner par François Mitterrand en tête-à-tête télévisé, ne tenait pas du tout à se retrouver face à moi », a écrit Jean-Marie Le Pen dans ses mémoires.

Un score historique

Les premières enquêtes d’opinion pour le second tour annoncent un Jacques Chirac très largement vainqueur, avec plus de 70 % des intentions de vote, voire plus de 80 % dans certains sondages. L’ampleur du front républicain ne laisse guère planer de doute sur la réélection du sortant. Le score reste la seule véritable inconnue. Le 5 mai 2002, Jacques Chirac devient le président le plus largement réélu au suffrage universel dans l’histoire de France, avec 82,21 % des suffrages exprimés. « 82 % pour la démocratie », précise Libération. Il bat le record de Louis-Napoléon Bonaparte, premier président élu au suffrage universel masculin direct en 1848, avec 74,2 % des voix.

Un mois plus tard, les législatives ne permettent pas à Jean-Marie Le Pen de confirmer l’essai. Malgré les 11,3 % réalisés par son parti au premier tour, le front républicain l’empêche de décrocher le moindre siège à l’Assemblée nationale. Son parti devra attendre quinze ans avant d’être à nouveau qualifié au second tour de la présidentielle.

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