C’est peut-être le premier débat politique de fond qui a secoué les participants à la primaire de la gauche. Alors que le départ de Boris Vallaud de la direction du parti et les saillies de François Hollande mettent en péril la participation du PS au processus de désignation qui pourrait finalement ressembler à une primaire du groupe écologiste de l’Assemblée nationale, François Ruffin aura au moins réussi à imposer un débat à la gauche « non-mélenchoniste. »
Tout a commencé par un tacle d’Emmanuel Macron à Bruno Retailleau, dénonçant, en marge d’une visite d’un hôpital en Ariège, les difficultés administratives pour les médecins étrangers, et notamment algériens, d’exercer en France. « Allez dire ça à tous les mabouls qui disent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie », a lâché le Président de la République le 27 avril dernier.
Interrogé sur le fond de l’affaire, François Ruffin a déclaré le 28 avril sur France 2 : « La France ne doit pas faire appel à des médecins tunisiens, algériens, roumains. […] Maintenant, en attendant, les médecins algériens, tunisiens, roumains doivent avoir les plein droits et se sentir pleinement reconnus. […] Moi, je suis hostile à l’immigration pour le travail. Je ne veux pas que, ce qu’on a fait hier sur l’industrie, la métallurgie, on le refasse aujourd’hui sur les services. »
Une saillie qui a provoqué la « colère » de Marine Tondelier, secrétaire nationale des écologistes, qui a jugé que le Picard « convoquait les sujets de l’extrême droite. » De même chez une autre concurrente de François Ruffin, Clémentine Autain : « Cette phrase me choque. […] Je refuse d’opposer les travailleurs entre eux, de les distinguer en fonction de leur nationalité. »
La gauche et l’immigration : Jaurès, Marchais et Mélenchon
Sans surprise, ses anciens camarades de LFI n’ont pas été beaucoup plus tendres avec François Ruffin. Le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, a notamment dénoncé « une sortie nauséabonde », qui aura en tout état de cause eu le mérite de faire réagir le candidat de la France Insoumise dans La Tribune Dimanche.
Dans un raisonnement sur la question du financement de la retraite à 60 ans, Jean-Luc Mélenchon développe l’idée de « partager la richesse privatisée » et « d’augmenter la population active » : « Il y a ici deux voies : le recours à l’immigration et la reprise de la natalité. […] S’agissant d’immigration, on ne peut traiter les gens comme s’ils étaient des pions à notre disposition. Je le dis parce que c’est trop souvent à cela que se limitent les scénarios envisagés un peu partout dans le monde. Mais en France on nage en plein délire racialiste et ce débat est bloqué. »
Sur BFM TV le 1er mai, François Ruffin a eu beau jeu de déterrer une citation du même Jean-Luc Mélenchon aux AmFis 2018 – les universités d’été de LFI : « Honte à ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux. » Dans une note de blog, François Ruffin avait maintenu sa position, se situant dans « la longue tradition de la gauche », invoquant « ‘le socialisme douanier » de Jaurès ou les déclarations de Georges Marchais en 1981, qui liait la problématique au chômage (« il faut stopper l’immigration officielle et clandestine »).
« Une position particulièrement confuse »
Toutes ces prises de position ont en commun de critiquer l’immigration de travail au nom d’une « pression à la baisse » sur les salaires ou les droits sociaux. Une position « très confuse », estime Diane Fogelman, chargée de plaidoyer sur les migrations à Amnesty France, qui reprend l’exemple d’un médecin étranger travaillant en France : « Un médecin étranger, pour venir travailler en France passe par une procédure, qu’on lui accorde ou non, sur la base du droit en vigueur. Soit c’est une proposition concrète de modifier cette procédure, mais je n’ai pas l’impression, soit on est sur quelque chose de plus politique. »
La responsable associative appelle à « recentrer » le débat sur les personnes concernées par des procédures administratives souvent complexes et la « précarité administrative » qui en découle. « La question des titres de séjour est une branche du droit particulièrement compliquée. Je ne sais pas exactement ce que l’on entend par immigration de travail, parce que pour les visas il y a un motif attaché, mais il y a des personnes avec des titres de séjours pour liens familiaux qui travaillent aussi », développe Diane Fogelman. Amnesty défend notamment l’allongement de la durée des titres de séjour, pour que les personnes concernées « puissent se projeter de façon stable dans leurs carrières. »
Vers une rupture programmatique ?
Aux élections législatives 2024, le programme du NFP appelait à « créer des voies légales et sécurisées d’immigration » et à « régulariser les travailleurs. » Une ligne qui ne paraît pas totalement incompatible avec ce qu’exprime François Ruffin dans certaines de ses vidéos, en défendant une « vision humaniste de l’immigration » et appelant à « relever les droits de tous les travailleurs, qu’ils soient français ou étrangers – avec ou sans papiers. »
Du côté de LFI, qui doit présenter à l’automne une mise à jour de son programme l’Avenir en Commun (AEC), le livret « pour une politique migratoire humaniste et réaliste » propose des mesures plus spécifiques, comme « rétablir la carte de séjour de dix ans comme titre de séjour de référence. »
Difficile, pour le moment, de savoir si François Ruffin ira jusqu’à une rupture programmatique, au-delà des signaux politiques qu’il a pu envoyer sur le sujet depuis quelques années, comme Fabien Roussel. En 2023, le premier avait fait l’éloge de la frontière dans Libération (« pas de démocratie, pas de République, sans frontières »), quand le second avait dénoncé la transformation par les gouvernements successifs de « frontières en passoires » et demandé une politique « plus ferme » sur le sujet. Vers un futur clivage à gauche pour la prochaine présidentielle ?