Selon nos confrères du Monde, les cadres du RN se retrouvent jeudi et vendredi pour « un séminaire présidentiel ». Le lieu du séminaire, situé dans l’Essonne, est tenu secret et visiblement son contenu aussi. « Aucune communication sur le sujet », nous précise la garde rapprochée de Jordan Bardella.
Dans l’attente du 7 juillet, date de la décision de la Cour d’appel pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires européens de son parti, Marine Le Pen ne peut que constater que son poulain, adoubé comme plan B en cas d’empêchement, a pris une longueur d’avance sur le calendrier judiciaire. Même si la députée RN ne sait pas encore si elle sera inéligible en 2027, Jordan Bardella semble déjà avoir « lancé sa campagne », comme l’a observé, jeudi dernier, le communicant Philippe Moreau Chevrolet lorsque le président du RN a officialisé sa relation amoureuse avec la princesse Maria-Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, à la Une de Paris Match.
En se construisant une image d’un présidentiable proche des élites, Jordan Bardella va-t-il se couper de l’électorat populaire que Marine Le Pen était parvenue à séduire ces dernières années ? D’autant que dans le même temps, un dîner de Marine Le Pen au club Entreprise et Cité, où se réunit la fine fleur des dirigeants français a fuité dans la presse. Jordan Bardella déjeunera, lui, avec la direction du Medef, lundi prochain.
« Le programme économique du RN n’a jamais été de gauche »
« Cela fait des années que l’on parle de lignes antagonistes au sein du RN. Mais c’est ce qui a fait son succès. Ce sont deux lignes complémentaires qui ont permis de convaincre des électorats différents. Leurs points de conquête se situent à droite, chez les retraités à haut revenus, par exemple. Si c’est Jordan Bardella qui est candidat, son objectif sera de récupérer ce qui est récupérable à droite. On a un exemple territorial avec les dernières municipales à Paris, où on a pu observer une forte droitisation de l’électorat LR qui s’est porté sur la candidature de Sarah Knafo », relève Stéphane Zumsteeg, directeur du département politique et opinion à l’institut de sondages Ipsos-BVA.
« Le programme économique du RN n’a jamais été de gauche », constate également Jérémie Povéda, politologue au CEPEL (Centre d’études politiques et sociales) à Montpellier. A mesure que l’électorat de droite, l’électorat sarkozyste de 2007 et 2012 se tourne vers le RN, il est logique que le parti adopte les points programmatiques en cohérence vis-à-vis de ce nouvel électorat ».
La tentative d’OPA sur la droite du RN est notamment illustrée par l’arrivée de François Durvye, comme nouveau conseiller spécial de Jordan Bardella. Conseiller officieux de Marine Le Pen pendant des années, François Durvye était jusqu’ici directeur général d’Otium Capital, le fonds d’investissement fondé par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin.
« Pour l’instant, notre candidate, c’est Marine Le Pen »
Dans sa première interview dans le Figaro, le nouveau conseiller a déjà semblé infléchir la réforme des retraites promise par le RN lors des précédentes campagnes électorales. Il faut dire que le parti entretient le flou sur cette question depuis des années. En 2022, Marine Le Pen défendait dans son programme présidentiel une retraite à 60 ans pour les personnes ayant commencé leur carrière avant 20 ans et ayant 40 annuités à leur compteur. Et lors de ses précédentes campagnes, notamment en 2017, elle prônait même pour un retour à une retraite à 60 ans pour tous. Jordan Bardella s’était montré lui bien plus prudent lors de la campagne pour les législatives de 2024, en associant les contours de cette réforme à l’état des finances publiques.
Au sein du RN, dans l’attente de l’officialisation de leur candidat pour 2027, les divergences stratégiques sont mises en sourdine. « Pour l’instant, notre candidate, c’est Marine Le Pen. Le RN s’est construit en rassemblant les patriotes de droite et de gauche. Et Jordan pourra incarner l’ouverture à droite, soit en tant que candidat, soit en tant que Premier ministre. Pour ma part, je viens d’un territoire où la droite a disparu, donc c’est plus facile pour moi de prôner l’union des patriotes. Il faudra de toute façon rassembler. Et dans tous les cas, la campagne sera menée en binôme », assure le sénateur du Nord, Joshua Hochart.
« L’immigration reste l’enjeu numéro 1 pour les électeurs d’extrême droite »
Qu’il vienne de la droite ou de la gauche, Gilles Ivaldi, spécialiste de l’extrême-droite et chercheur au Cevipof insiste sur la spécificité de l’électorat RN. « Les classes populaires sont venues au FN bien avant Marine Le Pen. La prolétarisation de l’extrême droite a commencé à la fin des années 90. C’est l’immigration qui a fait venir ce nouvel électorat. C’est pour ça que même une ligne plus libérale incarnée par Jordan Bardella continuera d’attirer ces électeurs qui ont des attentes très précises sur l’immigration. C’est un des grands enseignements de la sociologie politique. L’immigration reste l’enjeu numéro 1 pour les électeurs d’extrême droite car il contient une dimension économique, sociale et culturelle, sécuritaire… C’est un enjeu qui permet d’en englober d’autres. C’est propre à tous les mouvements d’extrême droite de par le monde ».
« Il y a quand même une forte volonté de dégagisme chez les électeurs RN »
A l’automne dernier, lors de la présentation de son contre-budget, le RN avait proposé une feuille de route ambitieuse de 36 milliards d’euros d’économies, dont un tiers reposait sur la lutte contre l’immigration. Enfin, comme l’observe Stephane Zumsteeg, « une inclinaison libérale plus prononcée au RN, incarnée par Jordan Bardella ne sera pas forcément de nature à rebuter son électorat ». « Car on n’a pas vraiment repéré de zones poreuses avec d’autres formations susceptibles de l’emporter. Il y a quand même une forte volonté de dégagisme chez les électeurs RN ».
Gilles Ivaldi abonde. « A gauche comme à droite, il y a une faiblesse structurelle des grands partis car ils ont exercé le pouvoir. Les citoyens ont le sentiment, à tort ou à raison, que ces partis ont échoué que sur la sécurité et l’immigration. Cette même aspiration au changement avait porté Emmanuel Macron et sa promesse de transcender la gauche et la droite, au pouvoir en 2017 ».