Si les Français n’y sont pas encore, la précampagne présidentielle a bien commencé. Les candidatures, possibles ou déclarées, se multiplient, notamment à gauche. Les premiers meetings sont annoncés. Et les grandes manœuvres se préparent déjà. Ce genre de chose s’anticipe un peu.
Si chacun semble dans son couloir, l’idée d’en sortir pour gagner travaille déjà certains. Au centre droit, c’est le président de l’UDI, Hervé Marseille, qui a mis les pieds dans le plat, mercredi, au micro de Public Sénat. « Je pense qu’à un moment donné, de toute façon, il faudra que les sociaux-démocrates et les modérés de la droite républicaine se retrouvent, car ce sera la seule façon de s’opposer aux extrêmes », a lancé le président du groupe Union centriste du Sénat, allié des LR au sein de la majorité sénatoriale de Gérard Larcher. Le sénateur des Hauts-de-Seine venait de répondre sur l’éventuelle candidature de Bernard Cazeneuve, soulignant avoir « beaucoup de respect pour Bernard Cazeneuve, qui est un homme tout à fait respectable et qui défend des idées tout à fait respectables ». Regardez :
« Prévoir deux ou trois coups en avance, comme un joueur d’échecs »
Preuve que la question ne sort pas nulle part : chez les soutiens de Bernard Cazeneuve, on y revient, on rêve de voir l’ancien premier ministre et président du Modem, François Bayrou, se ranger derrière celui qui a quitté le PS. « J’espère qu’il le fera. Je le vois mal soutenir un autre candidat que Bernard Cazeneuve », affirme à La Tribune Dimanche David Habib, député ex-PS et porte-parole de La Convention, le mouvement de l’ancien maire de Cherbourg.
Toujours à gauche, un certain François Hollande, qui rêve d’incarner la social-démocratie en 2027, ne reste pas inactif dans les couloirs de l’Assemblée. « Il n’est pas celui qui a le moins de talent pour manœuvrer dans ces moments », constate un député du bloc central. Ce dernier raconte une « discussion avec François Hollande », qui date d’il y a plusieurs semaines. « Il disait, faut qu’on se parle, qu’on apprenne à se connaître, dans la logique que des gens de bords différents puissent travailler pour empêcher le pays de passer à l’extrême droite », soutient ce député, qui penche à droite. Autrement dit, « il y aura peut-être besoin d’union large pour faire barrage à Marine Le Pen ». Une attitude qui ne surprend pas un socialiste : « Celui qui sera désigné à gauche devra prévoir deux ou trois coups en avance, comme un joueur d’échecs ».
« Rassembler demain tout l’arc républicain pour battre l’extrême droite »
Mais s’il s’agit de se retrouver, quand le faire ? Dans le cadre d’un classique barrage républicain d’entre-deux-tours ? De manière plus poussée, via un accord de gouvernement ? Ou même avant le premier tour ? Du côté de François Patriat, on soutient l’idée d’un rapprochement, sans attendre le dernier moment. « Qu’il faille rassembler demain tout l’arc républicain pour battre l’extrême droite, bien sûr qu’Hervé Marseille a raison. Mais il vote pour sa chapelle. Il ne dit pas qu’il va aller voter pour un social-démocrate je pense, pour lui c’est un centriste », réagit le président du groupe RDPI (Renaissance) du Sénat. Il continue : « Je le dis depuis un ou deux ans. Demain, seul un candidat du bloc central, unissant à la fois droite et gauche, pourra le faire ».
Mais pour François Patriat, fidèle d’Emmanuel Macron, il ne s’agit pas de faire barrage, mais bien d’ouvrir le spectre dès le premier tour. Autrement dit, de prolonger l’esprit du macronisme. « S’ils sont tous à 12 ou 14 %, ils ne seront pas au deuxième tour et on aura un second tour Bardella-Méluch’ », met en garde le sénateur Renaissance de la Côte d’Or, qui ajoute :
Au deuxième tour, « il faut un candidat capable de parler à une partie des centristes, des macronistes déçus », selon Patrick Kanner
A gauche, certains font aussi le calcul, en effet, qu’il faudra bien, à un moment, élargir pour espérer l’emporter. Mais si cela arrive, il n’y aurait rien avant le premier tour. « Pour un candidat de gauche qualifié au second tour, il est évident qu’il doit avoir la capacité à garder son acquis, et aussi les voix des Français portés sur les candidats de gauche au premier tour. Mais avec le total de gauche, on est à 30 % et pas à 50 %. Donc il faut bien aller chercher les 20 points de plus, et ce sera a priori sur la droite, sur la droite du candidat. Donc il faut un candidat capable de parler à une partie des centristes, des macronistes déçus, etc », avance Patrick Kanner, président du groupe PS du Sénat, ancien ministre de François Hollande. Pour le sénateur du Nord, « c’est une sorte de front républicain de la dernière chance ».
Mais d’autres, à gauche comme à droite, ne croient plus au Front républicain, à l’image de la sénatrice Agnès Canayer, proche d’Edouard Philippe. « Je pense que le front républicain n’a plus d’existence. Il se fissure partout. Les digues aujourd’hui ont sauté. Donc il faudra trouver autre chose », avance la sénatrice de Seine-Maritime, qui parle de la « construction d’un socle commun plus large », qu’elle différencie du macronisme : « Ce n’est pas ni de droite, ni de gauche. L’idée, c’est de se retrouver sur des idées communes ».
« Un programme qui porte les valeurs de la droite modérée et pourquoi pas de la social-démocratie », avance la sénatrice Agnès Canayer, soutien d’Edouard Philippe
Celle qui a été ministre déléguée à la Petite enfance du gouvernement Barnier estime que « ce que dit Hervé Marseille n’est qu’un peu de bon sens et de réalité. On sait que ce n’est pas en allant sur le terrain des extrêmes, en ayant une droitisation forte, qu’on arrivera à battre l’extrême droite. Donc l’alternative, et je pense que c’est le souhait des Français, c’est qu’on trouve une alliance large, avec des solutions sur un programme, qui porte les valeurs de la droite modérée et pourquoi pas de la social-démocratie, comme dit Hervé Marseille. Edouard Philippe l’a déjà dit. Il est sur la même longueur d’onde. Il faudra rassembler large pour gagner 2027 ».
Fraîchement réélu maire du Havre, Edouard Philippe affirmait en effet le 24 mars sur France 2 qu’« on sera capable de discuter le moment venu pour qu’on puisse faire prévaloir un bloc, un bloc républicain, qui croit à l’Europe, à l’économie de marché, qui pense que la France doit être puissante ». Jusqu’à la gauche ? « Bien sûr, qu’il faut parler à la gauche républicaine. J’ai beaucoup de respect pour des élus » de gauche, « et je ne vais pas arrêter de leur parler. Et quand je dis que la première priorité de ce pays, c’est l’école, je suis assez sûr que de ce côté de l’échiquier politique, on m’entend et on me comprend ».
« Edouard Philippe a vocation à se dégager d’Horizons » et pourrait « réfléchir » à une nouvelle structure pour rassembler
Pour avancer, l’ancien premier ministre va « structurer sa campagne avant l’été », glisse un député Horizons. Et dans l’optique d’élargir, le candidat à la présidentielle va prendre de la hauteur. « A terme, Edouard Philippe a vocation à se dégager d’Horizons. Ce sera un support principal pour la campagne, mais d’autres gens vont s’agréger », explique ce soutien. « Edouard Philippe a bien conscience qu’il va falloir dépasser Horizons pour gagner », confirme Agnès Canayer. Au point de créer une nouvelle entité ?
On se souvient qu’en 2002, le candidat Jean-Pierre Chevènement avait créé le Pôle républicain, ombrelle plus large que son parti d’alors, le MDC (Mouvement des citoyens). Edouard Philippe va-t-il créer une nouvelle structure ? « C’est possible qu’il réfléchisse à ça », confie un parlementaire Horizons, « l’idée, c’est de pouvoir soutenir Edouard Philippe, sans adhérer à Horizons ». Qui l’aime – même du centre gauche – pourra alors le suivre.
Agnès Canayer compte sur les forces centripètes, celles qui ramènent au centre, pour rassembler le plus grand nombre le moment venu. « On voit bien que ça tiraille à gauche aussi. Mais à un moment donné, à force d’être écarté des deux côtés, ça va peut-être se resserrer. C’est le système de l’élastique. L’élastique ne peut pas être tendu complètement, à un moment, il revient au centre », illustre la sénatrice de Seine-Maritime, élue au conseil municipal du Havre. Elle précise : « Soit ça pète, soit ça revient. Je préfère que ça revienne au centre », sourit Agnès Canayer.
« Il faut une coalition du PS aux Républicains », défend Eric Lombard
Mais ce qui pourrait pousser des personnalités de droite et de gauche à se parler davantage, ce sont les législatives. Si le Président élu n’a pas de majorité absolue, hypothèse que certains imaginent si le RN n’arrive pas au pouvoir, comment faire pour sortir du blocage que connaît souvent l’Assemblée depuis 2022 et surtout depuis la dissolution de 2024 ? « C’est là où il faut absolument arriver à avoir une réflexion qui soit construite collectivement. Mais c’est l’étape numéro 2 », soutient Agnès Canayer.
L’ancien ministre de l’Economie de François Bayrou, Eric Lombard, présent le week-end dernier lors d’un rassemblement de la gauche sociale-démocrate en Bretagne, se place déjà dans cette perspective. « Il faut une coalition du PS aux Républicains. On l’a déjà fait. Ça fonctionne », écrit-il sur X. « Je ne pense pas qu’il y aura de majorité absolue à l’issue de l’élection présidentielle de l’année prochaine. Donc il faudra travailler en coalition. Le gouvernement de François Bayrou a travaillé en coalition, et le budget que nous avons fait passer […] est un budget qui a fait l’objet d’une négociation qui allait du Parti socialiste jusqu’aux Républicains, et nous avons eu un accord. Il me semble qu’après la présidentielle, c’est bien cette coalition qu’il faudra faire vivre, et même probablement essayer de faire vivre avant », a-t-il affirmé sur France Culture.
« Etre ouvert pour bâtir une majorité législative »
« Peut-être y aura-t-il une alliance politique élargie ? C’est très dépendant des conditions de la campagne et du résultat final », avance plus prudemment un parlementaire de gauche, qui pense que « le candidat de la gauche sociale-démocrate et écologiste devra suffisamment être ouvert pour bâtir une majorité législative. Il faudra être habile pour aller chercher une majorité ».
De son côté, François Patriat ne croit pas au pire. Il pense que le nouveau Président n’aura pas à aller chercher les votes, au-delà de son camp pour légiférer. « Avant, je disais que l’Assemblée serait encore divisée en trois. Mais des experts, des ministres disent qu’il y aura une majorité, car les gens veulent sortir de cette situation à l’Assemblée. Je crois qu’il y aura une majorité absolue », affirme le président du groupe RDPI. Reste à savoir laquelle.