L’ONG Reporters sans frontières (RSF) vient de publier, mercredi 11 mars, un rapport sur les nouveaux défis auxquels les médias locaux sont confrontés. Intitulé « France : l’information locale en première ligne », il constate un journalisme de proximité en déliquescence. « A l’approche des élections municipales, il est urgent de replacer l’exigence de l’information de proximité au cœur de la vie démocratique », s’inquiète Laure Chauvel, responsable du bureau France RSF.
En effet, les maux listés dans le rapport sont légion : fermetures d’agences, concentration des médias, escalade des violences contre des journalistes, multiplication des procédures-bâillons… Pourtant, la presse locale reste très appréciée du public, à en croire le dernier baromètre de la confiance des Français La Croix-Verian-La Poste : 63 % des Français font confiance aux médias de proximité dans un contexte de défiance généralisée.
Une concentration progressive de la presse locale
Le journalisme de proximité (local, départemental, régional) perd du terrain ces dernières années. Entre 2015 et 2025, plus de 6 400 points de vente ont disparu en France, une baisse de 26 % du nombre total de diffuseurs. Selon une récente étude ministérielle, la presse départementale a perdu 20 % de ses journalistes, la presse quotidienne régionale 9 %. L’érosion des effectifs de journalistes titulaires de la carte de presse est flagrante, d’autant plus que les journalistes fraîchement retraités ne sont pas remplacés, souligne le rapport de RSF.
La répartition des journalistes professionnels sur le territoire interroge également. La Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) a enregistré en 2025 environ 1 500 journalistes en Bretagne, 450 dans l’ex-région Poitou-Charentes, 100 en Guadeloupe. En Bretagne, on comptait 43 journalistes pour 100 000 habitants, c’est 10 à 15 fois plus que dans la plupart des régions.
Autre inquiétude, la perte de pluralisme dans les médias. 47 des 51 titres de la presse quotidienne régionale (PQR) sont détenus par 9 groupes de presse (La Dépêche, Le Télégramme, Ebra, Centre France, Rossel, GSO…). Une concentration croissante qui a provoqué la fermeture d’agences locales, 108 en 10 ans, et a divisé par deux le nombre de départements français en « état de pluralisme » (au moins deux titres de presse détenus par deux groupes différents).
Hausse inquiétante des agressions
Les dangers gravitant autour du journalisme de proximité ne s’arrêtent pas au risque de monopole et au manque de maillage sur le territoire. Ils deviennent verbaux et physiques. Les cas d’agressions de journalistes locaux se multiplient. En 2023, une journaliste investiguant sur l’agro-industrie bretonne a été victime à deux reprises d’actes de sabotage sur sa voiture. L’année suivante, un journaliste de la Dépêche du Midi a été cyberharcelé et menacé de mort après une enquête sur une querelle de voisinage entre un éleveur porcin et le maire d’un village.
Dernier fait en date, une cinquantaine d’ostréiculteurs ont manifesté devant le Midi Libre en janvier dernier pour dénoncer leur couverture médiatique de l’interdiction de vente d’huîtres et de moules élevées dans l’étang de Thau. Des insultes et des menaces de représailles ont été proférées à l’encontre des journalistes. La tension était telle que certains manifestants ont incendié le portail du journal, avant d’être évacués par la gendarmerie. « La violence et la stupidité ont franchi un nouveau cap, s’était indigné dans un éditorial le directeur de la rédaction du Midi Libre, Olivier Marino. Cette manifestation constitue une atteinte injustifiable à la liberté de la presse. »
Multiplication des fermetures de médias
Une procédure-bâillon ? Ce terme désigne une instrumentalisation de la justice de la part d’une entreprise dans le but de sanctionner l’expression d’une opinion qui lui serait défavorable. Selon RSF, la presse de proximité est devenue une cible de ces procédures-bâillons. Ces dernières années, le site d’investigation en ligne Mediacités a été attaqué 22 fois en justice. Un coût financier et humain considérable qui entraîne parfois la fermeture des médias.
« Les journaux de proximité sont surtout victimes de pressions politiques et judiciaires. Ces derniers s’en prennent aux petites structures et avec peu de moyens, qui reposent souvent sur des dons et des abonnements. C’est le combat entre les forts et les faibles », résume Laure Chauvel.
Après 17 ans d’existence, le mensuel satirique vendéen Le Sans-Culotte 85 a fermé en 2024, acculé par les menaces, un procès en diffamation et les conséquences budgétaires de la crise sanitaire du Covid-19.
Idem, pour la chaîne de télévision locale des Hauts-de-France Wéo qui a cessé d’émettre en janvier dernier à la suite de la mise en liquidation judiciaire de sa société éditrice. Un véritable séisme pour l’ensemble des acteurs du secteur, Wéo représentant 30 % de l’audience des télévisions locales en France.
Risque d’ingérence étrangère
Même à l’échelle locale, la menace d’ingérence étrangère grandit. Février 2025, un faux site d’information du nom d’Île de France Actu relaie dans un article les louanges du bilan politique de Vladimir Poutine, en comparaison avec celui d’Emmanuel Macron. Ce contenu, généré par l’intelligence artificielle, reprend les narratifs de désinformation du Kremlin, en distillant des « fake news » parmi d’autres contenus authentiques tirés de la presse régionale.
En novembre 2025, Reporters sans frontières et l’agence Uncovered Future, ont recensé 85 sites actifs totalisant près de 13 000 articles. Début 2026, si le nombre de plateformes a légèrement baissé, le volume de production a paradoxalement explosé atteignant 23 000 publications en moins de 12 mois. Une productivité massive confirmant à nouveau l’usage de l’IA générative. Un moyen de déstabilisation à l’approche des élections municipales, bien que RSF indique avoir constaté récemment une « mise à l’arrêt quasi-totale » de ces sites de désinformation (Sud-Ouest Direct, Actualités Provençales, Normandie Actuelle…).