70 millions d’aides ciblées et une colère qui ne faiblit pas. Alors que le conflit au Moyen-Orient a conduit à la flambée des prix des carburants, le gouvernement a annoncé, vendredi, des mesures d’aides ciblées pour les secteurs les plus touchés : la pêche, l’agriculture ou les transporteurs routiers.
Sous la pression de plusieurs organisations de transporteurs routiers, la part du lion est réservée aux TPE et PME en difficulté économique. Elles recevront l’équivalent de 20 centimes d’euros par litre de carburant. Les pêcheurs français bénéficieront pour leur part d’une aide équivalent à « 20 centimes par litre » de gazole marin en avril, via un remboursement sur présentation des factures de carburant. Quant aux agriculteurs, ils bénéficieront d’une exonération du droit d’accise sur le gazole non routier (GNR) utilisé dans les tracteurs, pour un coût estimé à 14 millions d’euros. Ce qui correspondra à une baisse de « 4 centimes d’euros par litre », selon une source gouvernementale.
« Des professionnels ont été oubliés »
Des annonces qui n’ont pas apaisé la colère des professionnels illustrée lundi par une première opération escargot sur le périphérique parisien, porte de Vincennes. Si le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a souligné sur Europe 1 et CNews que les aides annoncées seraient « peut-être reconductibles si la situation perdure, en mai, en juin », le gouvernement a fait passer un message très clair : 2026 ne sera pas 2022, année qui avait marqué le point de départ de soutiens massifs face à la crise énergétique. « L’argent de l’Etat n’est pas extensible » a argumenté ce matin le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou.
« Il y a eu une accélération sous la pression des secteurs d’activité des secteurs les plus exposées. Je trouvé un peu surprenant ces annonces le vendredi soir », relève le rapporteur général du budget au Sénat, Jean-François Husson qui y voit un lien avec la mobilisation des transporteurs annoncée également en fin de semaine dernière. « Il y a eu une préparation insuffisante. Oui, au Sénat, nous avons toujours été favorables aux aides ciblées. Mais des professionnels ont été oubliés dans un premier temps. Je pense aux professionnels de santé, comme infirmiers, dont c’est le quotidien d’être sur la route ».
Vendredi, quelques heures après la publication d’un déficit 2025 moins dégradé que prévu (5,1 % au lieu de 5,4 % du PIB), le ministre des Comptes publics, David Amiel, avait insisté sur la nécessité de poursuivre le rétablissement budgétaire dans le pays. Il avait alors prévenu : les dépenses supplémentaires, occasionnées par les mesures sectorielles de soutien face à la hausse des prix du carburant, devront être compensées par des économies équivalentes.
Le gouvernement a-t-il d’autres choix ?
« L’expérience de 2022 a été une catastrophe pour les finances publiques même si ça a permis à certains ménages de s’en sortir. Pour le moment, l’Etat attend en espérant que la crise ne va pas trop durer. Trois facteurs sont scrutés de près : est-ce que la guerre au Moyen-Orient va durer ? L’hypothèse d’une invasion terrestre de l’Iran. Le prix du baril pourrait alors atteindre les 150 dollars. Et enfin, la situation budgétaire de la France qui n’est pas bonne. C’est la fin du quoi qu’il en coûte et des aides générales », résume Jacques Percebois, économiste spécialiste des énergies et professeur émérite à l’Université de Montpellier.
C’est pourquoi l’exécutif n’envisage pas une mesure demandée par les oppositions, baisser les taxes sur les carburants, qui représentent 50 à 55 % du prix à la pompe (lire notre article). « Si vous mettez en place des mesures générales ça va vous coûter beaucoup d’argent et ce sera sans doute très peu efficace, donc aujourd’hui on est au plus près de ceux qui en ont le plus besoin », a justifié le ministre de l’Economie Roland Lescure, en marge du salon Global Industries.
Parmi les mesures générales, certains responsables politiques, notamment du côté de LFI, poussent pour la mise en œuvre d’une « TICPE flottante » afin de lisser les prix à la pompe. Le principe est simple : il s’agit d’abaisser l’accise en période de forte hausse des prix du brut, pour protéger le pouvoir d’achat des Français, puis de la réévaluer quand le pétrole baisse afin de limiter l’impact sur les recettes budgétaires.
Le Rassemblement national met, lui, en avant l’une des mesures phares de son programme économique : une baisse des taxes sur les carburants, arguant que celles-ci représentent environ la moitié du prix du litre à la pompe. Le RN souhaite à la fois supprimer la TVA sur un panier de 100 produits de « première nécessité », mais aussi faire passer son montant de 20 % à 5,5 % sur les énergies, c’est-à-dire le gaz, l’électricité, les carburants, le bois de chauffage et le fioul.
« Ces mesures auraient un impact très fort sur les finances publiques. Et en plus, elles bénéficieraient à tout le monde, y compris les gens qui ont les moyens d’amortir le choc de la hausse des carburants ou ceux qui prennent majoritairement les transports en commun. Les oppositions s’engouffrent dans la brèche et c’est de bonne guerre, mais le gouvernement a raison d’être prudent. Pour le moment, l’impact du choc énergétique sur la croissance se limite à quelques dixièmes de points. Nous ne sommes pas, comme lors de la période Covid, face à un risque de faillites d’entreprises en chaîne », relève Sylvain Bersinger, économiste et fondateur du cabinet Bersingéco.
La fermeture du détroit d’Ormuz, artère stratégique pour les exportations de pétrole, mais aussi de gaz dans le Golfe, impacte fortement les pays dépendant des importations d’énergies fossiles, comme l’Allemagne où l’inflation est en hausse. « En France, pour le moment, l’électricité, dont le prix est corrélé avec celui du gaz, reste stable car le poids des centrales à gaz a baissé en dessous de 3 % en France, alors que c’était 6 % en 2022 », note Jacques Percebois. Le marché européen de l’électricité dépend, en effet, du principe dit du « coût marginal ». Le prix du coût de la dernière unité de production – généralement des centrales thermiques au gaz – utilisée pour alimenter le réseau sert de référence pour fixer le prix du kilowatt.
Vers une accélération de l’électrification décarbonée
Concernant les conséquences sur le moyen terme de cette crise, Jacques Percebois table sur une accélération de l’électrification décarbonée. « Les projets d’investissement dans le nucléaire sont en hausse. On l’a vu le 12 mars dernier lors cinquième Conseil de politique nucléaire ». En visite sur le site de la centrale de Penly, en Seine-Maritime, le chef de l’Etat avait annoncé la construction d’au moins six nouveaux réacteurs, conformément à la nouvelle feuille de route énergétique de la France.
« S’il y a une relance des programmes nucléaires. De nombreux pays vont se ruer sur l’uranium. C’est la raison pour laquelle la France a annoncé qu’elle allait relancer le programme de surgénérateurs, ces réacteurs qui produisent plus de matières fissiles qu’ils n’en consomment. Un autre effet à long terme de cette crise, pourrait être aussi la relocalisation de certaines industries stratégiques en France, comme des usines de terres rares qu’on avait délocalisées pour des raisons environnementales », relève enfin l’économiste.
Retrouver sa souveraineté stratégique, une promesse déjà formulée par l’exécutif lors de la crise Covid, mais dont la concrétisation reste encore insuffisante comme le relevait un rapport de l’Assemblée nationale, l’année dernière.