L’ombre de Washington plane sur le procès en appel de Marine le Pen. À quelques jours de l’ouverture du procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires du Front national (ancien Rassemblement national), une inquiétude inhabituelle s’est exprimée publiquement depuis l’institution judiciaire elle-même. Mardi 6 janvier, le président du tribunal judiciaire de Paris, Peimane Ghaleh-Marzban, a mis en garde contre une possible « ingérence inacceptable et intolérable » des États-Unis dans les affaires judiciaires françaises. Cette alerte intervient alors que, selon l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel », l’administration de Donald Trump aurait envisagé des sanctions à l’encontre des magistrats du tribunal correctionnel de Paris ayant condamné Marine Le Pen en mars dernier. La cheffe de file du Rassemblement national a été reconnue coupable de détournement de fonds publics du Parlement européen au seul profit de son parti et condamnée à quatre ans de prison, dont deux fermes, assortis de cinq ans d’inéligibilité. Le parti, en tant que personne morale, ainsi que onze autres prévenus, seront rejugés par la cour d’appel de Paris du 13 janvier au 12 février 2026.
Le précédent de la Cour pénale internationale
Pour illustrer ses craintes, le président du tribunal judiciaire de Paris a évoqué le cas de Nicolas Guillou, magistrat français à la Cour pénale internationale (CPI), visé depuis août par des sanctions américaines décidées par Donald Trump. Nicolas Guillou est notamment chargé du dossier du mandat d’arrêt visant le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Au total, six juges et trois procureurs de la CPI, dont le procureur général Karim Khan, sont aujourd’hui sous sanctions des États-Unis. « Nous élever contre la possibilité même que cela puisse être imaginé » est devenu, selon lui, une nécessité. Pour Olivier Cadic, sénateur Union centriste, la menace doit être examinée avec sérieux, même s’il appelle à la prudence. « Faut attendre que ça se confirme », tempère-t-il. Il rappelle néanmoins que « ce n’est pas la première fois, c’est une atteinte, c’est une ingérence ». Mais pour Rayna Stamboliyska, CEO de RS Strategy et spécialiste de la diplomatie du numérique et des affaires européennes, le risque va au-delà de la simple inquiétude : « Le risque est réel, immédiat et documenté par de multiples précédents récents. Autrement dit, ces menaces sont crédibles, elles ne relèvent pas de la simple posture diplomatique. »
« Une menace assez sérieuse »
Pour Maud Quessard, directrice du domaine « Espace transatlantique/Russie » à l’IRSEM, « cette menace qu’il fait remonter est assez sérieuse ». Elle y voit une logique politique délibérée : « On comprend que les menaces que Trump impose, c’est un billard à plusieurs bandes. » Selon elle, « on peut voir ça comme une ingérence et un soutien aux élus du Front national et à Marine Le Pen ». Une lecture qui éclaire les prises de position répétées du président américain, déjà intervenu publiquement après la condamnation de la dirigeante du RN. En mars, Donald Trump avait comparé la condamnation en première instance de Marine Le Pen à ses propres démêlés judiciaires. Il avait appelé à la « libération » de la dirigeante du RN, dénonçant une « chasse aux sorcières » menée par des « gauchistes européens qui se servent de l’arme judiciaire pour faire taire la liberté d’expression » et l’empêcher de remporter l’élection présidentielle française. Son vice-président, J. D. Vance, avait également critiqué la décision, estimant que « ce n’est pas ça, la démocratie ». À ce stade, l’administration américaine n’a ni confirmé ni infirmé avoir envisagé des sanctions contre des magistrats français. Rayna Stamboliyska souligne également que cette logique dépasse le cadre du procès : « L’administration Trump a aussi sanctionné Thierry Breton, ancien commissaire européen, et d’autres personnalités européennes travaillant dans la régulation du numérique, utilisant ces mesures comme monnaie d’échange ou levier de pression politique. » Elle met en garde : « Ce à quoi on peut s’attendre est une instabilité croissante de par l’incertitude que ces actions et propos amènent. »
« À quel moment on réagit ? »
Au-delà du risque immédiat, le sénateur centriste Olivier Cadic s’inquiète surtout de l’absence de réponse collective. « Ce qui est beaucoup plus préoccupant, en réalité, c’est de voir qu’à part déplorer et s’indigner on ne fait pas grand-chose. » Selon lui, cette situation interroge directement la capacité de la France et de l’Europe à se faire respecter : « Ils considèrent [les États-Unis] que ce qu’on fait n’est pas conforme au droit, ça pose question de nous comment on se fait respecter. C’est nous qu’il faut interroger, de ce qu’on représente actuellement. » Il appelle à « faire un acte d’introspection », soulignant que « là on le déplore, tout le monde va s’indigner et maintenant ? C’est ça la question qui se pose ». Cette inquiétude rejoint l’analyse de Maud Quessard, qui inscrit ces menaces dans une vision plus large. « Ça participe à la stratégie du « camp MAGA » qui n’est pas que trumpienne, remettre en cause les institutions établies pour remettre sa propre vérité. » Le levier central consisterait alors « à contourner l’État de droit et des représentants non loyaux à sa politique ». « Que Trump veuille s’en prendre à des institutions comme la CPI, qui représente la communauté internationale, ce n’est pas une anomalie », poursuit-elle, rappelant qu’« il déteste toute institution internationale qui pourrait lui mettre des bâtons dans les roues ».
Aux yeux du sénateur Olivier Cadic, « les solutions c’est d’être puissant, ça vaut pour ça comme pour d’autres choses », notant qu’« je n’ai pas vu de sanctions contre les juges à Hong Kong qui jugent Jimmy Lai ». Et d’alerter : « Ça peut aller très loin […] à quel moment on réagit ? »
Un brouillage informationnel aux effets durables
Au-delà du signal diplomatique, l’impact médiatique est jugé préoccupant. « Cette menace participe au brouillage informationnel », estime la chercheuse, en contribuant à « légitimer le récit du Front national qui dit être accusé à tort ».
« Discours en boucle, brouillage médiatique, c’est assez efficace », souligne-t-elle, alertant sur les conséquences concrètes : « Ça peut rendre le travail des juges encore plus compliqué et les faire travailler sous tension et sous menaces. » À quelques mois des élections municipales, un tel soutien extérieur pourrait, selon elle, « instituer le doute dans l’esprit des citoyens français ». « Les juges sont un levier parmi d’autres pour décrédibiliser l’ensemble de l’appareil institutionnel », conclut Maud Quessard. « On n’a pas fini d’en entendre parler. » Rayna Stamboliyska conclut : « On parle de ces velléités américaines contre le système judiciaire français une semaine avant l’ouverture du procès en appel de Marine Le Pen. Si Trump sanctionne effectivement les magistrats, cela constituerait une ingérence directe dans le fonctionnement de la justice française et, potentiellement, une ingérence électorale pour 2027. »
Le RN dénonce une information « spéculative »
Dans un communiqué publié le 7 janvier, le Rassemblement National a vivement réagi aux propos du président du tribunal judiciaire. Le parti rappelle avoir condamné « en son temps » les sanctions américaines visant des magistrats internationaux, notamment à la Cour pénale internationale (CPI), et affirme rester attaché au principe de l’indépendance de la justice. Mais il estime que l’évocation, dans ce contexte précis, d’une menace de sanctions américaines repose sur une information « hautement spéculative ». Le RN souligne que l’article de Der Spiegel invoque des sources anonymes et non officielles, évoquant d’indéterminés « anciens responsables du gouvernement américain », et que le département d’État américain interrogé n’a ni confirmé ni commenté ces informations. Nos confrères de Playbook ont contacté le département d’État américain pour avoir le cœur net, les services ont répondu ne pas communiquer sur « les actions potentielles ».