Propos de Darmanin sur la LDH : « Le soutien à la liberté de manifester est l’un des combats d’origine de l’association »

Propos de Darmanin sur la LDH : « Le soutien à la liberté de manifester est l’un des combats d’origine de l’association »

Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin a créé la polémique en s’en prenant à la Ligue des droits de l’Homme, notamment pour avoir documenté le dispositif de maintien de l’ordre lors de la manifestation de Sainte-Soline. Entretien avec l’historien, Emmanuel Naquet, auteur de « Pour l’humanité : La Ligue des droits de l’homme, de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940 » (ed. PUR) et de « Etre dreyfusard, hier et aujourd’hui (ed. PUR)
Simon Barbarit

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Ironie du sort, c’est devant la commission des lois du Sénat que Gérald Darmanin s’en est pris ouvertement à la Ligue des droits de l’Homme (LDH) (lire notre article). L’association, vieille de 125 ans, a justement été fondée par le sénateur dreyfusard, Ludovic Trarieux qui en fut son premier président.

Interrogé dans le cadre d’une audition sur le maintien de l’ordre et les récents débordements des dernières manifestations, le ministre a été interpellé par le sénateur LR du Tarn-et-Garonne, François Bonhomme, qui s’est ému du rôle de la LDH notamment à Sainte-Soline. « La Ligue des droits de l’Homme est financée sur fonds publics. Il faut cesser de financer des associations qui mettent en cause gravement l’Etat […] Ces associations n’ont rien à voir avec l’Etat de droit quoiqu’elles en disent », a-t-il martelé.

Réponse brève mais lourde de sens du ministre. « Effectivement, ça mérite d’être regardé. Mais, je rappelle que beaucoup de collectivités locales les financent ».

L’historien Emmanuel Naquet revient sur les origines de cette association vieille de près de 120 ans.

Peut-on faire le lien entre ces propos d’un ministre de l’intérieur en exercice et l’hostilité du pouvoir de l’époque envers la LDH à sa création en 1898 ?

Emmanuel Naquet : La Ligue des droits de l’Homme et du citoyen a été créée en pleine affaire Dreyfus, au moment du procès d’Émile Zola. Il s’agissait d’apporter une forme de soutien civique, éthique et juridique contre ce que l’association considérait être un crime d’Etat. Les libertés d’association et de manifestation n’existaient pas encore, et la situation politique était dans l’impasse. On peut faire un lien avec la polémique actuelle quand le ministre de l’Intérieur s’interroge sur les subventions publiques versées à la LDH, car le président du Conseil de l’époque, Charles Dupuy, issu de la droite modérée, voulait à la fois interdire une ligue d’extrême droite et empêcher l’action de la Ligue des droits de l’Homme, en l’occurrence en la poursuivant en justice. On reproche à la LDH son soutien à la liberté de manifester et de réunion, qui sont cependant des combats fondateurs l’association. La LDH s’est aussi opposée à ce qu’on appelait à l’époque les lois scélérates, qui visaient à poursuivre les anarchistes et les socialistes pour leur action politique. Son combat originel pour le capitaine Dreyfus et contre l’antisémitisme s’est ensuite élargi ensuite à la défense de toutes les victimes de l’arbitraire.

Qui était Ludovic Trarieux, s’était-il distingué par des prises de position avant la création de la LDH ?

L’un des fondateurs et son premier président était un ancien ministre de la Justice, avocat et sénateur, venu du modérantisme et qui a été choqué par le déni de justice à l’encontre du capitaine Dreyfus. L’Affaire a été pour lui un tournant. Il a voulu faire d’une cause dreyfusarde, pour un homme, un combat contre toutes les iniquités. Il a lancé ce que les historiens appellent le dreyfusisme. Et il a réussi, puisque cette lutte perdure depuis 125 ans…

Gérald Darmanin a ciblé « l’extrême gauche » comme étant responsable des débordements des récentes manifestations et, par capillarité, a semblé considérer que la LDH avait été complice. Peut-on associer la Ligue des droits de l’Homme à un courant politique ?

La LDH a traversé des crises au début du XXe siècle, liées à des prises de position politiques, parce que la défense des libertés et droits civils sont foncièrement politiques. Avec la montée en puissance des syndicats, notamment de fonctionnaires, il y a une évolution vers une démocratie plus sociale que la LDH non seulement accompagne, mais pousse. La Ligue des droits de l’Homme se socialise alors et perd des adhérents modérés. Après la Grande Guerre, au cours de laquelle elle a défendu aussi la démocratie, elle prend position en faveur de la liberté de la presse et des assurances sociales, notamment, qui étaient les prémisses de la Sécurité sociale. Elle demande une réforme de la justice militaire, mais pas seulement, elle combat contre les totalitarismes et pour la paix – combat complexe, d’ailleurs, qui provoque des débats en son sein. Laïciste, elle a aussi défendu l’École publique. En 1932, la LDH est à son apogée avec 180 000 adhérents contre un peu moins de 9 000 aujourd’hui, mais notre paysage associatif est très différent. Après la manifestation du 6 février 1934, la Ligue des droits de l’Homme sera à l’origine d’une grande manifestation, le 14 juillet 1935, contre le fascisme. Son président de l’époque, Victor Basch était également président du Rassemblement populaire, l’ancêtre du Front populaire. Léon Blum était aussi un membre très important de la LDH. En 1937, lors du congrès de la Ligue des droits de l’Homme, il a d’ailleurs déclaré qu’elle « était un monument constitutif de la République ».

A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la LDH est affaiblie, nombreux de ses adhérents ont été tués ou déportés par les nazis, ses archives ont été saisies. Comment a-t-elle fait pour perdurer ?

Elle met une quinzaine d’années à se reconstruire. Elle fait alors face à la « concurrence » d’autres associations comme la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) et le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) qui est alors plutôt proche du Parti communiste. Un parti qui représente à l’époque un quart des électeurs. La LDH va s’en sortir grâce à un prêt de la CGT et la relance de ses luttes. Puis, avec le mouvement de la décolonisation, une nouvelle génération d’adhérents arrive, des mathématiciens, des historiens mais aussi des avocats… C’est l’époque du comité Audin (du nom du mathématicien Maurice Audin, torturé puis exécuté par l’armée française en 1957 en Algérie NDLR). La LDH est en opposition à la politique de l’Algérie française du président du conseil, SFIO, Guy Mollet. La Ligue des droits de l’Homme se reconstruit donc à partir de la gauche dissidente hostile notamment à la colonisation et au colonialisme.

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 a-t-elle changé le fonctionnement de la LDH ?

La LDH est estampillée à gauche mais a toujours été soucieuse de son indépendance à l’égard du pouvoir politique. Même si d’anciens ministres, comme Robert Badinter ou encore Pierre Joxe en ont fait partie. Elle a continûment souhaité exercer – non sans difficultés internes parfois, mais la dynamique l’a toujours emporté – son rôle de vigie dans la défense des réfugiés et plus largement des étrangers, du respect de la vie privée, de la liberté de la presse, des libertés publiques, du soutien aux services publics, avec également une prise en compte des urgences écologiques. Et la lutte contre l’ extrême droite reste un de ses fondamentaux.

Gérald Darmanin reproche à la Ligue des droits de l’Homme des recours en justice contre des arrêtés de la préfète des Deux-Sèvres et du préfet de la Vienne, prévoyant l’interdiction du transport « d’armes par destination » la semaine précédant la manifestation à Sainte-Soline. Il reproche également à l’association d’avoir exercé son rôle d’observateur à une manifestation qui était interdite. Là encore, ces griefs sont-ils nouveaux ?

Ce n’est pas nouveau, la ligue a traditionnellement, et dès son origine, exercé des missions d’observation, établit des rapports et a pu participer à des commissions d’enquêtes, en particulier au lendemain des manifestations du 6 février 1934. Le rapporteur de la commission d’enquête qui a suivi, Marc Rucart, était d’ailleurs dirigeant de la LDH.

Au cœur de sa pensée et ses interventions, il y a la justice, qu’elle veut indépendante. Ainsi, la Ligue des droits de l’Homme considère que les contrôles administratifs préventifs sont problématiques, singulièrement quand ils restreignent les libertés des citoyens, elle qui plaide pour une démocratie participative. A ses yeux, la République est en effet l’affaire de tous.

Par ailleurs, la LDH s’appuie sur la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme pour contester les décisions de l’Etat. Comme lorsqu’il s’agit de critiquer la pratique de la nasse dans le maintien de l’ordre ou les atteintes à la liberté de manifester. Elle s’appuie sur un service juridique très actif et des avocats vigilants à l’exercice des libertés.

Ces dernières années, la LDH a-t-elle déjà fait l’objet de menaces sur ses subventions par le pouvoir en place ?

Pas à ma connaissance. Sa place et son rôle sont au contraire reconnus par les républicains et la République. C’était déjà le cas dans les années trente, d’ailleurs. Plusieurs de ses anciens présidents, Henri Leclerc, Michel Tubiana ou Pierre Tartakowsky, ont siégé et siège ainsi à la Commission consultative des droits de l’Homme. Ses avis sont attendus par les autres acteurs de la société civile comme par la Défenseure des droits, que son Comité national a reçue il y a quelques jours. Et sa force, y compris financière, appartient à ses membres, même si les subventions de l’Etat et des collectivités territoriales représentent un tiers de son budget. Au demeurant, ces subventions et son budget, transparents et validées par un commissaire aux comptes, valident d’ailleurs des actions d’éducation et de protection civiques. Les réactions scandalisées sur les réseaux sociaux et dans les médias à cette éventualité signent l’exceptionnelle fonction que joue la LDH, d’hier à aujourd’hui.

 

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