Illustration of the posters for the first round of the municipal elections in Paris
Affiches du premier tour de la campagne pour les élections municipales de 2026, à Paris.

Quadrangulaires, quinquangulaires… Comment l’émiettement du paysage politique rebat les cartes des municipales

DECRYPTAGE - Après les duels classiques, place aux quadrangulaires et quinquangulaires. La fracturation politique menace désormais de percuter les élections municipales. À quelques jours du vote, de Paris à Marseille, en passant par Lille, Bordeaux ou Strasbourg, les sondages annoncent un nombre record de listes susceptibles de se qualifier pour le second tour dans les grandes villes. Une situation qui rebat les cartes du pouvoir local et interroge les règles du scrutin.
Romain David

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Sondage après sondage, le scénario d’un second tour à cinq candidats pour les municipales à Paris se confirme. Si l’on regarde les dernières enquêtes d’opinion réalisées dans la capitale – le sondage Elabe-Berger-Levrault du 7 mars pour La Tribune, BFMTV et Le Figaro ; le sondage Ifop-Fiducial du 6 mars pour Le Parisien, LCI et Sud Radio ; celui d’Ipsos-BVA-Cegis École d’ingénieurs pour ICI Paris Île-de-France publié le 3 mars, et celui de Cluster 17 du 1er mars pour L’Opinion – au-delà du duo de tête formé par le socialiste Emmanuel Grégoire et la LR Rachida Dati, trois autres candidats sont en mesure de passer la marche du premier tour : Sarah Knafo (Reconquête), Pierre-Yves Bournazel (Horizons et Renaissance) et Sophia Chikirou (La France insoumise).

Ce cas de figure reste totalement inédit à Paris. La capitale est plutôt habituée aux duels ou aux triangulaires, même s’il est arrivé en 1995 et en 1989 qu’une quatrième liste parvienne à se maintenir dans certains arrondissements au second tour, en franchissant le seuil fatidique des 10 %. Pour rappel, aux élections municipales, si aucune liste n’a obtenu la majorité absolue dès le premier tour, un second tour est organisé avec les listes qui ont récolté plus de 10 % des voix.

Un scrutin à trois, quatre ou cinq bandes

Au niveau national, il convient de rappeler que dans la très grande majorité des cas un premier tour suffit à élire le conseil municipal, 68 % des communes n’ont d’ailleurs qu’une liste pour ces municipales. En 2020, sur les 35 000 communes françaises, seules 4 922 ont eu le droit à un second tour. Dans 785 cas, trois listes avaient réussi à se qualifier. On comptait 156 quadrangulaires (quatre listes au second tour), mais seulement 12 quinquangulaires (cinq listes). Situation exceptionnelle : la sexangulaire (six listes). La dernière en date remonte à 2014, dans la petite commune tahitienne de Taiarapu-Est Faaone, pour seulement cinq sièges à pourvoir au conseil municipal.

Cette année, le cas parisien pourrait bien devenir emblématique du cru 2026, en particulier dans les grandes villes. Les enquêtes d’opinion laissent notamment entrevoir des quadrangulaires à Marseille, Nice, Bordeaux, Rouen, Annecy, Besançon, Toulon ou Nîmes. Outre Paris, les villes de Strasbourg, Lille et Avignon ont des chances de voir cinq candidats s’affronter au second tour.

« Il est extrêmement difficile de faire des projections sur le nombre de quadrangulaires ou de quinquangulaires auquel s’attendre, même si de nombreux indicateurs laissent penser que les chiffres pourraient exploser cette année », nous explique Erwan Lestrohan, directeur conseil à l’Institut de sondages Odoxa. « Aux législatives de 2024, on avait recensé 306 triangulaires avant les désistements, un record ! Reste à savoir si les forces politiques qui ont percé aux législatives, c’est-à-dire La France insoumise et le Rassemblement national, réussiront à transposer ces scores aux municipales. »

Les grandes villes, « miroir grossissant de la situation nationale »

Mis en lumière lors des dernières législatives, ce phénomène de fragmentation politique n’est pas nouveau. Aux municipales, il tend même à s’amplifier depuis une vingtaine d’années. « On observe une nette augmentation des triangulaires et quadrangulaires pour les communes de plus de 3 500 habitants, avec environ 10 points de pourcentage en plus entre 2001 (44 % de triangulaires et 6 % de quadrangulaires et plus) et 2020 (55 % de triangulaires et 15 % de quadrangulaires et plus) », indique une note du centre de recherche politique de Science Po (Cevipof).

L’augmentation des candidatures impacte directement la composition des seconds tours, elle se manifeste principalement dans les communes de plus de 20 000 habitants où l’offre politique est souvent plus importante et, de ce fait, la politisation du scrutin plus marquée. « Les grandes villes et les métropoles font souvent office de miroir grossissant de la situation nationale. À un an de la présidentielle, les partis politiques veulent s’y tester, et souvent les états-majors ont déjà fait savoir qu’il n’y aurait pas de désistement ou de ralliement, ce qui encourage aussi les candidatures multiples », pointe Erwan Lestrohan.

Mise à mal du duel gauche/droite

Dans de nombreux cas, c’est bien la percée des extrêmes qui vient bousculer le traditionnel face-à-face entre la majorité sortante et sa principale force d’opposition. La multiplication des listes vient ainsi refléter la fragmentation politique au niveau national. « Le scrutin des municipales ne semble pas adapté à la tripartition de notre espace politique. Aujourd’hui, l’écart entre la gauche radicale et la gauche, mais aussi entre la droite radicale et la droite, est beaucoup plus marqué qu’il ne l’était dans les années 1970, avec une polarisation des électorats. Les scénarios avec deux candidats gauche/droite, emportant l’essentiel des suffrages dès le premier tour, sont moins évidents », explique François Kraus, directeur du pôle politique/actualité de l’Ifop. « Désormais, le seuil des 10 % est très facile à atteindre pour les challengers. »

Le Rassemblement national, qui cultive son ancrage local depuis plusieurs années, revendique 601 listes déposées en son nom propre ou celui de l’allié UDR, le parti d’Éric Ciotti, un chiffre auquel s’ajoutent 162 listes soutenues par le parti. Le RN a des visées sur Marseille, Toulon et Nice. Mais « ses zones de force ne sont pas dans les grandes métropoles », observe François Kraus, c’est dans les villes moyennes de 10 000 à 50 000 habitants, auprès des classes moyennes, que le parti à la flamme espère capitaliser. Dans son viseur : Lens, Douai, Cambrai, Carcassonne, Agde, Menton ou encore Cagnes-sur-Mer.

« Le maintien des listes RN au second tour, même quand ils ne sont pas en position de gagner, est aussi une manière de faire tomber la droite en limitant les reports de voix. Au Havre, c’est le maintien d’une liste RN qui pourrait faire chuter Edouard Philippe et offrir la ville aux communistes », observe le sondeur. Ce scénario viendrait aussi rebattre les cartes de la présidentielle, dans la mesure où l’ancien Premier ministre a conditionné sa candidature pour 2027 à sa réélection à la mairie du Havre. Erwan Lestrohan d’Odoxa évoque aussi « la détérioration du front républicain » : « Quand vous avez autant de personnes qui veulent faire barrage au RN, que de personnes qui veulent bloquer LFI, les partis traditionnels ont moins de scrupules à se maintenir ».

L’irruption de LFI dans la campagne municipale

Car c’est l’autre composante de ces municipales : le virage stratégique opéré par La France insoumise. Alors que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon délaisse traditionnellement ce scrutin, il a investi cette année 276 listes dans les communes de plus de 3 500 habitants, selon les données du ministère de l’Intérieur, marquant sa volonté d’ancrage local avant l’échéance présidentielle. Les dissensions entre LFI et ses anciens partenaires du Nouveau Front populaire, notamment le Parti socialiste, limitent désormais les possibilités d’un large rassemblement à gauche.

S’il existe bien des listes communes dans une soixantaine de villes, dans de nombreux cas les candidats insoumis font face à des listes d’union PS-EELV-PCF. Sur Public Sénat la semaine dernière, Pierre Jouvet, le secrétaire général du PS, avait évoqué la possibilité de rassemblements au second tour avec les candidats qui « se désolidarise [raient] des propos de Jean-Luc Mélenchon » sur le pédocriminel américain Jeffrey Epstein, ou encore l’eurodéputé Raphaël Glucksmann. « Si la présence de LFI et du RN au second tour sera historiquement importante, cela ne devrait pas nécessairement se traduire par une victoire massive de ces deux formations », avertit toutefois François Kraus de l’Ifop.

« Un sentiment de dépossession du vote »

Enfin, la multiplication des candidatures au second tour risque aussi d’affaiblir la légitimité du candidat élu, en creusant l’écart entre la victoire légale, l’adhésion réelle et le poids politique de la nouvelle majorité. Aux municipales, la liste gagnante se voit accorder une prime majoritaire : la moitié des sièges lui est automatiquement accordée (25 % à Paris, Lyon et Marseille), en plus de ceux auxquelles elle peut prétendre proportionnellement à son score. Ce système permet la mise en place de larges majorités municipales, pour éviter les situations de paralysie, à l’image de ce que l’on a pu observer à l’Assemblée nationale depuis 2024.

« Le problème, c’est que dans une quadrangulaire ou une quinquangulaire remportée avec seulement 30 ou 35 % des suffrages, le gagnant empoche trois quarts des sièges. Et celui qui arrive deuxième, parfois sur le fil, n’en récupère qu’une petite poignée », relève Erwan Lestrohan. « Ce genre de situation risque de s’accompagner d’un sentiment de dépossession du vote, avec un ressentiment des électeurs vis-à-vis des maires pour lesquels prévaut, traditionnellement, une certaine bienveillance. »

Face à une recomposition du paysage politique qui vient percuter le fonctionnement démocratique, François Kraus va même jusqu’à s’interroger sur une réforme du scrutin. « Je pense foncièrement que l’on pourrait imaginer un système calqué sur le modèle de la présidentielle, apprécié des Français, avec une qualification des deux candidats arrivés en tête du premier tour, ce qui limiterait le brouillage actuel », estime le directeur du pôle politique/actualité de l’Ifop.

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