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Réforme des retraites, impôts, prix planchers… Comment le RN réajuste son programme au fil de la campagne

À quelques jours du premier tour des législatives anticipées, Public Sénat fait le tour des reculs programmatiques opérés par le Rassemblement national. En réponse aux attaques de ses adversaires, et face aux incertitudes économiques, le parti de Marine Le Pen est revenu sur la portée de différentes mesures, pour certaines portées depuis plusieurs campagnes électorales.
Romain David

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Le Rassemblement national est-il en train de réécrire son programme au gré des interventions médiatiques de son président, Jordan Bardella ? Depuis le début de la campagne des législatives anticipées, le parti de Marine Le Pen, qui a présenté lundi son projet de gouvernement mais sans aucun chiffrage, a multiplié les nuances, parfois sur des mesures défendues depuis de nombreuses années par le parti à la flamme tricolore. Passage en revue des promesses de campagne du RN sur lesquelles il est encore difficile d’y voir clair :

L’exonération fiscale pour les moins de 30 ans soumise à un plafonnement

Mardi soir, à l’occasion du débat qui a opposé Jordan Bardella, Gabriel Attal et Manuel Bompard, l’eurodéputé a été mis en difficulté par le Premier ministre, qui a qualifié de « hors sol » la volonté du RN de vouloir supprimer l’impôt sur le revenu des jeunes de moins de 30 ans. Une mesure destinée à « favoriser leur installation durable en France, professionnelle et familiale », selon le programme. « Pourquoi est-ce qu’un ouvrier de 31 ans paierait des impôts ? Et un consultant ? Un trader de 29 ans arrêterait de payer des impôts ? Kylian Mbappé [25 ans, ndlr] a eu tort de partir à Madrid, avec vous il aurait été exonéré d’impôts ! », a ironisé le chef du gouvernement. « Cela n’a pas de sens. La justice fiscale, c’est que l’on paye en fonction de ses revenus », a-t-il taclé.

Jordan Bardella a tenté de se défendre en évoquant un plafonnement de la mesure. Le lendemain, sur LCI, le député Sébastien Chenu, porte-parole du RN, a lui aussi essayé de rectifier le tir. « Tout cela peut se moduler, il peut y avoir de plafonds. C’est au Parlement de le décider. […] On n’est pas obligé de prendre la caricature d’un joueur de foot qui gagne des millions, et la caricature d’un jeune qui a du mal à boucler les fins de mois, et qui paye un impôt sur le revenu. Tout cela peut se moduler », a-t-il plaidé.

Les modalités de la réforme des retraites désormais liées à « la situation économique » du pays

D’abord 60, puis 62 et même 66 ? Le dossier des retraites est certainement celui sur lequel le Rassemblement national a eu le plus grand mal à faire preuve de clarté ces derniers jours. Alors que le Nouveau Front populaire porte une mesure d’abrogation de la réforme de 2023, avec un retour immédiat à un âge légal de départ à 62 ans, avant l’éventualité d’un nouveau recul à 60 ans d’ici la fin du quinquennat, le Rassemblement national a longtemps promis le rétablissement d’une retraite à taux plein à 60 ans.

Mais dès la campagne présidentielle de 2022, Marine Le Pen a commencé à mettre de l’eau dans son vin, expliquant vouloir instaurer un système progressif de départ, avec un nombre de trimestres nécessaires moins important pour les carrières longues, notamment ceux qui ont commencé à travailler avant l’âge de 20 ans. Pour les personnes entrées dans la vie active à partir de 25 ans, son projet prévoyait un minimum de 42 annuités de cotisation pour une retraite à taux plein, soit un départ à … 67 ans.

Trois jours après la dissolution, Jordan Bardella lie l’avenir de cet engagement à la situation budgétaire du pays : « J’ai la lucidité et l’honnêteté de dire aux Français que la situation économique dont nous allons hériter […] va être compliquée. Par conséquent, nous serons, dans le cadre d’une cohabitation, amenés à faire des choix », explique-t-il sur RTL. Sur BFMTV, le 14 juin, le député RN de l’Oise Philippe Ballard maintient le flou : « Très clairement, ceux qui ont travaillé entre 17 et 20 ans : retraite à 60 ans, avec 40 annuités. Et après, en va regarder l’état des finances publiques, on va cranter ».

Après avoir laissé entendre qu’elle n’était pas une priorité, Jordan Bardella promet dans un entretien fleuve au Parisien, le 17 juin, une abrogation de la réforme des retraites à partir de l’automne. Mais les clarifications attendues sur le dispositif retenu attendront encore. Trois jours plus tard, au sortir de l’audition des principales forces politiques par les organisations patronales, le président du Medef ne cache pas sa perplexité : « Je n’ai pas compris quel était l’objectif, quel était le calendrier », avoue Patrick Martin, avant de paraphraser Martine Aubry : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ».

Exception faite des carrières longues, la durée de cotisation de 42 annuités semble tenir lieu de mètre-étalon dans les déclarations de nombreux responsables RN. Cette fourchette est celle évoquée par Laure Lavalette et Julien Odoul, les porte-parole du parti. Mardi soir, lors du débat avec ses principaux adversaires, Jordan Bardella s’est laissé aller à un calcul pour le moins contre-productif. Il a pris l’exemple d’une personne ayant commencé à travailler à 24 ans, et qui partirait à la retraite « avec 42 annuités de cotisation, c’est-à-dire 66 ans ». Très loin donc de ce que portait le RN avant 2022, mais loin aussi d’un minimum légal de départ à 64 ans, dispositif actuellement en vigueur, et largement critiqué par son parti.

Les « emplois sensibles » interdits aux Français binationaux : un flou sur les postes concernés

Le concept de « priorité nationale », défendu de très longue date par le Rassemblement national se traduit à travers de nombreuses mesures, notamment la suppression de certaines dépenses sociales. Mais l’une des déclinaisons de ce principe a fait polémique lors de la présentation du programme du RN en début de semaine. Jordan Bardella a indiqué que les « postes les plus stratégiques de l’Etat » seraient « réservés aux citoyens français », excluant de fait les étrangers et les binationaux. « C’est un moyen parmi d’autres de se protéger de tentatives d’ingérence, orchestrées par des États étrangers », a-t-il justifié.

Relancé à de nombreuses reprises sur ce sujet, le député européen a semblé vouloir minimiser l’impact de la mesure, et s’est contenté d’indiquer que celle-ci ne concernerait que « très peu de personnes », évoquant notamment les secteurs de la défense et de la sécurité.  « La restriction ne concernerait que quelques dizaines d’emplois très sensibles dans des postes stratégiques en matière de défense, de nucléaire ou de renseignements par exemple. Cette courte liste serait revue très régulièrement en fonction de l’actualité géopolitique et de ses conséquences pour notre pays », a tenu à expliciter Marine Le Pen sur le réseau social X. Une liste d’environ « 50 postes de la haute fonction publique » a été établie, a fait savoir Sébastien Chenu ce jeudi sur BFMTV.

Actuellement, il est déjà impossible pour un étranger d’occuper certains postes sensibles. Par ailleurs, les candidatures font généralement l’objet d’enquêtes approfondies, et la binationalité peut potentiellement constituer un motif de refus, sans toutefois que ce principe soit fixé dans le marbre. « La patronne de la DGSI ou le patron de la DGSE ne sont pas binationaux », indiquait Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, ce 25 juin au micro d’Europe 1. Le même jour, sur RTL, Marine Le Pen a fait savoir sa volonté de faire entrer cette interdiction dans la Constitution, via une loi organique. Quant à la liste des postes concernés, elle serait arrêtée par décret.

>> LIRE AUSSI – Le RN peut-il interdire les « emplois sensibles » aux Français binationaux ?

La suppression de la TVA sur les produits de première nécessité dépendra de l’inflation

Là encore, le Rassemblement national semble anticiper d’éventuelles contingences économiques pour arrondir les angles et édulcorer certains points du programme, de manière à conserver une marge de manœuvre. Durant la dernière campagne présidentielle, Marine Le Pen, proposait une suppression temporaire de la TVA sur 100 produits de première nécessité. La mesure figure toujours dans le programme porté par Jordan Bardella pour ces législatives anticipées. À une nuance près : elle ne sera appliquée « qu’en cas de forte inflation ». Ce qui laisse entendre que le RN estime que la conjoncture actuelle n’appelle plus nécessairement au déploiement d’un tel dispositif, qui pourrait faire disparaitre plusieurs dizaines de milliards de recettes fiscales.

En revanche, son projet de gouvernement évoque bien une baisse de TVA sur « l’ensemble des produits énergétiques », mais sans plus de détails quant à l’ampleur des réductions.

Des « prix planchers » agricoles aux « prix garantis », nuance technique ou sémantique ?

La crise des agriculteurs, en début d’année, a permis au Rassemblement national de cibler la politique menée depuis 2017 en direction du monde paysan, et notamment le système de négociation des prix entre les industriels et la grande distribution, désormais encadré par les lois Egalim. Pour autant, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont montré qu’ils n’avaient pas parfaitement accordé leurs violons sur les mesures à déployer.

Alors que la fille de Jean-Marie Le Pen défend depuis 2017 la mise en place de prix-planchers sur la vente des denrées agricoles, son protégé les a qualifiés de « trappe à pauvreté » en marge de sa visite au Salon de l’agriculture. Il faut dire qu’entre temps, Emmanuel Macron avait lui aussi évoqué ce dispositif pour sortir de l’impasse avec les syndicats agricoles.

Durant la campagne des européennes, Jordan Bardella, a procédé à un réajustement sémantique, évoquant désormais des « prix garantis », formule que l’on retrouve dans le programme des législatives : « Garantir des prix rémunérateurs pour les agriculteurs », là encore sans plus de précision quant au mécanisme envisagé.

« Le prix garanti est un dispositif un peu différent [des prix planchers, ndlr]. Une fois par an il y a des négociations commerciales entre la grande distribution et le producteur au cours desquelles on fixe un prix. Quand la grande distribution et le producteur n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un prix d’équilibre, alors l’Etat peut intervenir, jouer un rôle d’arbitre et fixer un prix », avait-il expliqué sur Public Sénat fin mai. Un système plus « souple » selon lui.

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