Relance du nucléaire : le « pari industriel » d’Emmanuel Macron
En visite à Belfort ce jeudi, Emmanuel Macron a officiellement annoncé la construction de 6 réacteurs EPR2 pour 2035, ainsi qu’un effort supplémentaire sur l’éolien offshore et le solaire par rapport à l’éolien terrestre, du côté des énergies renouvelables. Dans tous les cas, la neutralité carbone à horizon 2050 reste un « pari industriel » soumis à de nombreuses incertitudes.

Relance du nucléaire : le « pari industriel » d’Emmanuel Macron

En visite à Belfort ce jeudi, Emmanuel Macron a officiellement annoncé la construction de 6 réacteurs EPR2 pour 2035, ainsi qu’un effort supplémentaire sur l’éolien offshore et le solaire par rapport à l’éolien terrestre, du côté des énergies renouvelables. Dans tous les cas, la neutralité carbone à horizon 2050 reste un « pari industriel » soumis à de nombreuses incertitudes.
Louis Mollier-Sabet

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Tout avait commencé le 8 décembre 2020 au Creusot. Emmanuel Macron y avait entamé sa conversion au nucléaire en déclarant que « notre avenir énergétique et écologique » passait par le nucléaire, après avoir appartenu à un gouvernement dont la politique s’orientait plutôt vers une baisse de la part du nucléaire dans le mix énergétique. Un peu moins d’un an plus tard, le Président de la République annonçait vouloir « réinventer le nucléaire » lors de la présentation du plan France 2030. Le rapport de RTE avait tracé la route de cette relance du parc nucléaire français, et EDF avait ensuite transmis une proposition de construction de 6 EPR2 pour une cinquantaine de milliards d’euros sur trois sites (Penly, Gravelines puis soit dans la centrale du Bugey ou du Tricastin). Mais les annonces précises et officielles se faisaient attendre, alors que la question du nucléaire alimente les débats autour de l’élection présidentielle. C’est maintenant chose faite, puisque lors de sa visite à Belfort ce jeudi, Emmanuel Macron a enfin officialisé le calendrier de mise en service des 6 nouveaux réacteurs EPR 2 : saisine de la commission nationale du débat public, vote de la programmation pluriannuelle de l’énergie en juillet 2023, premier béton en 2028 et mise en service des premiers réacteurs « à horizon 2035. »

6 EPR2 en construction, 8 à l’étude, réforme de la régulation et de l’Arenh

Devant les turbines Arabelles équipant les centrales nucléaires françaises, dont EDF a annoncé aujourd’hui – heureuse coïncidence – le rachat à General Electric Steam Power, le Président de la République a officialisé la « reprise de la grande aventure du nucléaire civil » : « Imagine-t-on une France avec 40 000 éoliennes ? Imagine-t-on une France totalement dépendante et devant réimporter une énergie carbonée ? C’est cela une France où l’on ne réinvestirait pas dans le nucléaire civil, ce n’est pas sérieux. » Guillaume Gontard, président du groupe écologiste au Sénat, n’a pas particulièrement apprécié le « TINA » (« There Is No Alternative ») énergétique du Président de la République : « La relance du nucléaire serait la seule solution, alors qu’on est sur une idée du passé, j’ai l’impression d’entendre Pompidou dans les années 1970. » Surtout, l’exemple de Flamanville démontre bien d’après lui que le nucléaire « coûte en général beaucoup plus cher et prend beaucoup plus de temps que prévu. » Le Président de la République mise sur les enseignements qu’a tiré EDF de Flamanville et des réacteurs construits à l’étranger (Finlande, Grande-Bretagne ou Chine). « C’est de toute façon un pari industriel. La technologie n’est pas nouvelle, mais cela reste un pari industriel de mettre des réacteurs en service. On ne sera jamais sûr avant le premier KWh produit » tempère Nicolas Goldberg, consultant énergie chez Colombus consulting, qui salue quand même un calendrier « surprenamment réaliste. » En tout état de cause, Emmanuel Macron a annoncé que les audits externes menés par l’Etat seront finalement bien publiés, ce qui donnera une idée plus précise des coûts et des délais engagés.

» Lire aussi : Relance du nucléaire : « Le plan de Macron, c’est faire comme Pompidou dans les années 1970 », tacle David Cormand

En plus de ces 6 nouveaux « EPR2 », Emmanuel Macron a annoncé le lancement « d’études sur la construction de 8 réacteurs additionnels » et surtout, « la prolongation de tous les réacteurs qui peuvent l’être, sans rien céder sur la sûreté. » « Comme si on fermait des réacteurs comme ça, par plaisir ! C’est une autorité indépendante [ASN] qui décide, pas lui ! » proteste Guillaume Gontard, qui trouve cette formulation « particulièrement inquiétante. » Toujours est-il « qu’il y a un petit sujet sur l’effet falaise », euphémise Nicolas Goldberg qui insiste sur le fait « qu’on ne pourra pas fermer les réacteurs au même rythme, même avec la mise en service de nouveaux réacteurs d’ici 2050. » En effet, la plupart des réacteurs ont été mis en service dans les années 1980, fermer automatiquement des centrales au bout de 40 ou 50 ans impliquerait de fermer jusqu’à 8 réacteurs sur une même année, ce qui est impossible sans mettre en cause l’approvisionnement électrique des Français.

Enfin, Emmanuel Macron a annoncé 1 milliard d’euros destinés au développement des petits réacteurs modulaires (SMR), pour un premier prototype d’ici 2030 et 25 GW de nouvelle capacité nucléaire d’ici 2050. Pour restructurer toute la filière nucléaire, des investissements massifs seront nécessaires, ce qui suppose une réforme de la régulation et de l’Arenh (Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique), le système permettant aux autres fournisseurs de s’approvisionner auprès d’EDF. Sur ce point, Emmanuel Macron a annoncé la couleur sans la détailler précisément : « L’Etat prendra ses responsabilités pour sécuriser la situation financière d’EDF. J’ajoute que nous mettrons en œuvre une nouvelle régulation de l’électricité pour que les ménages puissent bénéficier de prix stables proches de prix de production. »

« C’est bien les belles annonces mais ça ne vaut rien sans structuration de la filière »

Au-delà du « pari industriel » que constitue la relance du parc nucléaire civil français, les réacteurs entreront en service au mieux en 2035, soit dans 13 ans. Entre-temps, il va falloir électrifier nos usages et décarboner notre électricité, ce qui présuppose d’investir dans les renouvelables. C’est là que le bât blesse pour Guillaume Gontard, qui estime qu’Emmanuel Macron « n’a pas compris l’urgence, puisque la baisse des gaz à effet de serre doit se faire d’ici 2030. » Le Président de la République considère bien que les énergies renouvelables sont « le seul moyen de répondre à nos besoins immédiats », mais reconnaît que la France « a pris du retard. » Un aveu d’échec pour le président du groupe écologiste au Sénat, qui se demande « pourquoi rien n’a été fait depuis 5 ans », notamment sur l’éolien en mer.

Le chef de l’Etat a en effet annoncé une revue à la baisse des objectifs sur l’éolien terrestre – qui soulèverait « rejets, controverses et réticences » – où la capacité de production pour 2030 sera finalement à atteindre en 2050, en compensant cette baisse par l’éolien offshore. « Sur l’éolien en mer, c’est une hypothèse haute, précise Nicolas Goldberg. Cela veut dire qu’il va falloir de l’éolien flottant, il y a une rupture technologique à aller chercher. » Sur le solaire, le président a annoncé, là aussi, un objectif ambitieux d’une multiplication par 10 de la production pour atteindre 100 GW en 2050. « C’est bien les belles annonces mais ça ne vaut rien sans structuration de la filière », répond Guillaume Gontard, qui regrette l’incapacité à créer une véritable filière de production en France : « Si c’est pour que ça se transforme en l’achat de panneaux solaires en Chine, alors que dans le même temps, on a des entreprises qui savent faire des panneaux solaires en France et qui n’arrivent pas à fonctionner… », regrette le sénateur de l’Isère qui cite le cas de deux usines en difficulté en Savoie et aux alentours de Grenoble.

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