FRA : Siege du Rassemblement National
Illustration : le19 octobre 2020, a Nanterre, au siege du Rassemblement national, France. Nanterre, at the headquarters of the National Rassemblement, France.//04NICOLASMESSYASZ_2020_10_19a_032a/2010191402/Credit:NICOLAS MESSYASZ/SIPA/2010191407

Réorganisation du RN : « Il y a la mise en scène d’un parti qui fonctionne comme les autres, avec une bureaucratie »

Les 14 et 15 septembre, le Rassemblement national fait sa rentrée. A l’ordre du jour, une réorganisation, après l’échec en demi-teinte des législatives de juillet. Plusieurs militants sont donc convoqués devant la commission des conflits du parti et un audit des fédérations a été mené pendant l’été. En juillet, Marine Le Pen plaidait pour une « déconcentration » du parti. Safia Dahani, docteure en science politique du LaSSP de Sciences Po Toulouse, spécialiste du RN, analyse les dessous de cette réorganisation.
Mathilde Nutarelli

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Qu’a révélé la séquence des législatives sur l’organisation interne du parti ?

Cela m’a évoqué une impression de déjà-vu. Une partie des acteurs politiques et de ses observateurs ont la mémoire assez courte. Avec une rapide recherche, on se rend compte qu’à chaque séquence électorale, depuis les années 2010, période durant laquelle le RN a augmenté son nombre d’élus (députés, élus municipaux et régionaux), il y avait déjà des articles qui consacraient du temps à ces questions. C’est quand même étrange d’être surpris de trouver des candidats tenant des propos d’extrême-droite au RN (à l’extrême-droite, donc). Si cela surprend, c’est que peut-être qu’une partie du discours de normalisation a été intégrée dans beaucoup de manières d’interpréter le monde politique par certains groupes (les journalistes, les sondeurs, …). Ils considèrent que la normalisation est acquise.

Le directeur général du parti, Gilles Pennelle, a été démissionné après le second tour des législatives. Comment comprendre cela ?

Cette démission doit être remise dans son contexte. Tous les partis doivent trouver des narratifs pour expliquer la défaite. Dans ce cas, il faut questionner cette démission, car il n’a pas perdu ses fonctions en interne ni électives [Gilles Pennelle est toujours membre du bureau exécutif et du bureau national du RN, et eurodéputé ndlr].

Les candidats désignés comme des « brebis galeuses », ainsi que plusieurs militants sont convoqués devant une commission des conflits. Est-ce une nouvelle manière de gérer les éléments indésirables au RN ?

L’idée de la commission des conflits n’est pas propre au RN, un organe similaire existe dans beaucoup de partis. La littérature scientifique sur la question montre que ce sont des commissions auxquelles on recourt pour mettre en scène des résolutions de conflits, et qu’il arrive que, parfois, les partis politiques ne respectent pas leurs principes. Avec cette séquence, il y a la mise en scène d’un parti qui fonctionne comme les autres, avec une bureaucratie. C’est un peu plus compliqué en pratique. Au RN, la commission décide de certaines exclusions. Elle est composée de la direction du mouvement, mais on ne sait pas vraiment qui y siège dans les faits. Au RN, une partie des exclusions se fait également en dehors de ce cadre. On peut sortir du RN parce que plus personne ne nous répond en interne, ou qu’on est congédié par un membre de la direction.

Avec l’exclusion des « brebis galeuses » par la commission des conflits et l’annonce d’une réorganisation, l’idée est de montrer un parti qui fait son mea culpa et qui a compris les raisons de la relative défaite. Il faut faire attention à ce narratif.

Ces annonces de réorganisation me rappellent 2018, à la suite de la « défaite » à l’élection présidentielle de 2017. En interne, si personne ne s’attendait vraiment à ce que Marine Le Pen gagne, beaucoup de critiques en interne avaient été émises à la suite du débat du second tour. A l’époque, il y avait déjà eu à construire un récit autour de la défaite et de la nécessité de trouver une nouvelle issue, alors pensée autour de la refondation du parti. Il fallait, selon les dirigeants du FN, remettre en cause la verticalité du parti, associer au mieux les élus, militants, et adhérents. La création d’un conseil national des élus locaux avait même été actée, Marine Le Pen avait fait une tournée des fédérations pour rencontrer les adhérents, un formulaire leur avait été fourni pour poser directement leurs questions à la direction, … Mais dans les faits, cette « refondation » n’a pas été vraiment suivie d’un aggiornamento, et je n’ai pas trouvé de trace de réunions d’un conseil des élus locaux. Il y avait aussi l’idée de contrôler mieux les candidats, mais dans le fond, le parti n’a pas changé de structure. En réalité, cette séquence avait surtout construit un narratif particulier autour du changement du nom du parti, de Front national en Rassemblement national.

Aujourd’hui, on est dans un contexte différent, avec beaucoup plus de députés. Maintenir l’unité partisane dans un petit groupe est plus facile que dans un grand. Il doit y avoir des tensions en interne.

Ces annonces de réorganisation et de tri dans ses militants est-il une manière pour le RN de se normaliser ?

Aujourd’hui, le discours sur la dédiabolisation comme une stratégie n’est plus très répandu. On ne questionne plus vraiment ce narratif. Or, quand on travaille sur le parti, on se rend compte qu’il y a un mode d’institutionnalisation particulier et qu’il ne fonctionne pas comme les autres. Il est marqué par une forme d’inertie organisationnelle très importante. Il est marqué par la concentration des pouvoirs, ce qu’il y a aussi chez les autres, mais le RN fonctionne de cette manière depuis les années 1970.

Lors de mes enquêtes, j’ai montré que le RN est travaillé par une tension très forte entre ses membres, et par une gestion en interne très personnelle et personnalisée, ce qui ne veut pas dire que dans d’autres partis, la proximité aux membres dirigeants ne joue pas sur les carrières. Mais au RN, c’est plus prédominant qu’ailleurs. Obtenir un mandat d’élu ne veut pas dire que vous allez devenir important en interne, par exemple. Les lieux de pouvoir ce ne sont pas forcément les instances dirigeantes, c’est plutôt l’entourage de la personne dirigeante. Les statuts lui laissent beaucoup de pouvoir. Dans les autres partis, c’est plus contrasté. A droite, par exemple, il y a des instances où sont représentés les élus, à gauche on représente des tendances.

Y a-t-il eu des changements dans l’organisation du parti au moment où Marine Le Pen a pris sa tête ?

A l’époque de Jean-Marie Le Pen, le parti était véritablement une petite force partisane, alors que Marine Le Pen a exercé ses mandats dans un parti en voie de consolidation. Je n’ai pour autant pas vu de différence drastique dans la gestion des affaires en interne. Le mode de gestion personnalisée prédominait toujours. Cela vaut aussi dans d’autres partis politiques, mais au RN, c’est très important pour comprendre comment se jouent les rapports de force. Des personnes que j’ai interrogées pendant mes enquêtes me racontaient par exemple qu’ils accédaient à des postes de direction sans avoir rien demandé. Il était possible de rentrer au bureau politique hors congrès. Ce sont des modes de gestion particuliers pour un parti qui se réclame professionnalisé.

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